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Les voix de l'opposition au Venezuela, Prix Sakharov 2017

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Les voix de l'opposition au Venezuela, Prix Sakharov 2017

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Un mois et demi après la remise du prix Sakharov pour les droits de l’homme du Parlement européen à l’opposition vénézuélienne, notre journaliste Alberto de Filippis s’est rendu à Caracas pour recueillir le témoignage de trois individus qui savent ce qu’il en coûte de critiquer le régime chaviste.

Le Venezuela est à la croisée des chemins : le pays est ravagé par la crise et profondément divisé et l’inflation y est incroyablement élevée. Aux yeux de l’opposition, le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), formation politique d’Hugo Chavez, a dégradé les institutions démocratiques du Venezuela et mal géré son économie depuis qu’il est au pouvoir. Les pro-Chavez de leur côté accusent les opposants d‘être élitiste et d’exploiter les pauvres pour rendre les riches encore plus riches. Ils affirment aussi que leurs leaders sont à la solde des Etats-Unis, un pays avec lequel le Venezuela entretient des relations complexes.

Après des mois de crise et plus de 120 morts dans les rues, les responsables de l’opposition ont invité la population à soutenir leurs représentants lors des élections de gouverneur des 23 Etats vénézuéliens. Une fois encore, le camp de Chavez a gagné. Et une fois encore, il y a eu des accusations de fraudes et les électeurs ont montré qu’ils n’avaient plus confiance dans les politiques. Ce dimanche 10 décembre, le pays vote de nouveau à l’occasion de municipales. Un scrutin qu’une fois encore, le camp du président vénézuélien Nicolas Maduro devrait remporter et qui devrait faire office de galop d’essai avant la présidentielle de 2018.

Dans ce contexte politique très sensible, l’opposition démocratique et les prisonniers politiques du Venezuela ont remporté fin octobre, le prix Sakharov pour les droits de l’homme. Le Parlement européen a expliqué qu’il voulait récompenser le courage des étudiants et des politiques qui se battent pour la liberté face à un gouvernement répressif.

Ramón Guillermo Aveledo : "C'est la toute première fois qu'une institution publique est récompensée"

Pour comprendre ce que veut l’opposition, nous avons rencontré Ramón Guillermo Aveledo. Il est l’un des membres les plus hauts placés et les plus respectés de la Table de l’unité démocratique (MUD), une coalition politique fondée en 2010 qui regroupe les partis d’opposition les plus importants. Il croit au dialogue même s’il sait que les Chavistes sont lourdement armés et que certains hommes politiques font l’apologie d’une invasion étrangère. Il estime pour sa part que cela conduirait à une guerre civile désastreuse.

Alberto de Filippis, euronews :
“Quelle est la situation des droits de l’homme dans le pays ?”

Ramón Guillermo Aveledo :
“Les abus augmentent. Pas seulement concernant la liberté d’expression, mais aussi concernant le droit à la santé qui est un autre droit fondamental. Ce rapport en dit long. On voit ici combien les meurtres ont augmenté. Il y a de nombreux problèmes de violations des droits de l’homme dans ce pays et tous sont en augmentation”.

Alberto de Filippis :
“Quel est le sens du Prix Sakharov pour l’opposition vénézuélienne ?”

Ramón Guillermo Aveledo :
“Il représente beaucoup pour nous et pour les Vénézuéliens. Le prix Sakharov existe depuis 1988. Quand on regarde les lauréats, on voit bien que ce sont tous des défenseurs des droits de l’homme et des libertés sociales et seuls cinq Latino- Américains ont été récompensés. Cela montre bien quelle est la préoccupation de l’Europe sur la situation au Venezuela.
Mais je voudrais aussi souligner que c’est la toute première fois dans l’histoire du prix qu’une institution publique est récompensée. Il y a déjà eu des organisations non gouvernementales, des personnes, des organes de presse, mais jamais d’instance publique. C’est très important parce que cela montre bien que dans l’Etat vénézuélien, il existe une lutte entre ceux qui protègent la Constitution, les droits de l’homme et la liberté et ceux qui l’attaquent. Et cela illustre bien la lutte des Vénézuéliens pour leur liberté”.

Alberto de Filippis :
“Ces derniers jours, le gouvernement vénézuélien a déclaré qu’il n’y aurait pas de dialogue si Washington ne levait pas les sanctions. Quel est le rapport entre les sanctions américaines et le dialogue au Venezuela ?”

Ramón Guillermo Aveledo :
“Cela n’a rien à voir. Le gouvernement – comme cela s’est passé avec d’autres dictatures – ne veut pas reconnaître qu’il existe une confrontation entre le pouvoir et le peuple, mais entre le Venezuela et d’autres pays.
Parce que le Venezuela doit respecter les lois internationales, respecter par exemple les droits de l’homme. C’est la raison pour laquelle il y a des sanctions contre le gouvernement vénézuélien. Les chavistes veulent montrer que ces sanctions sont contre le peuple vénézuélien. Ils doivent prendre la responsabilité de leur non-respect des droits de l’homme. Les sanctions sont contre des fonctionnaires, des membres du gouvernement. Le gouvernement essaie de se cacher derrière le drapeau national pour brouiller les pistes et les responsabilités. Les membres du gouvernement veulent mélanger leur intérêt personnel avec ceux du peuple vénézuélien. C’est une vieille ruse de dictateur”.

Alberto de Filippis :
“Croyez-vous qu’une amnistie politique pour certains chavistes aiderait à entamer un vrai dialogue et une transition démocratique ?”

Ramón Guillermo Aveledo :
“Nous devons tenir compte de chaque possibilité, qu’elle soit politique, relative aux droits de l’homme ou diplomatique. Nous devons tout exploiter pour trouver une solution. Car le plus important, c’est de soulager la souffrance du peuple vénézuélien.
Certains pensent qu’une invasion ou une guerre civile serait la solution. Cela aggraverait la situation. Utiliser la force ne résout rien, mais laisse des blessures plus profondes. Et l’usage de la force par le gouvernement, c’est précisément ce qui fait tant souffrir les Vénézuéliens. C’est pourquoi nous devons regarder les solutions qu’offrent les politiques et la loi. Si nous parvenons au changement dont nous avons besoin et à cette transition politique grâce à des moyens pacifiques et de la manière la moins traumatisante possible, ce seraient une aide et un avantage.”

Gonzalo Himiob : "Dès que vous luttez contre le pouvoir, on peut vous mettre la main dessus"

Le gouvernement vénézuélien ne reconnaît pas l’existence même des prisonniers politiques au Venezuela. Ceux qui sont en prison pour raisons politiques ou pour désobéissance civile sont accusés de terrorisme. Les défendre peut s’avérer extrêmement dangereux avec des conséquences graves sur la vie privée et la carrière de leurs avocats. Le régime chaviste veut briser l’opposition, mais la crise est si dramatique dans le pays qu’ajourd’hui, de plus en plus de citoyens n’ont plus peur de soutenir les opposants et les prisonniers politiques.

Pour mieux comprendre la situation, nous avons rencontré Gonzalo Himiob, le fondateur de Foro Penal, un groupe d’avocats et de bénévoles qui représentent des prisonniers politiques. Fin novembre, cette ONG estimait à 299, le nombre de prisonniers politiques au Venezuela. Dans un communiqué publié lors de la remise du Prix Sakharov, le Parlement européen indiquait pour sa part : “Depuis le début de l’année, plus d’une centaine de personnes ont été assassinées dans des manifestations, la plupart étant des rassemblements anti-gouvernementaux, et plus de 500 ont été emprisonnées arbitrairement” dans le pays.

Alberto de Filippis :
“Quel est le profil d’un prisonnier politique selon Foro Penal ? Comment le définir ?”

Gonzalo Himiob, directeur de Foro Penal Venezuela :
“La première catégorie, ce sont les personnes qui en tant qu’individus, deviennent les victimes d’un processus de criminalisation orchestré par le gouvernement, l’objectif étant qu’elles puissent être “neutralisées” en tant que potentiels leaders politiques et acteurs de la mobilisation sociale. Les prisonniers les plus célèbres en font partie comme Leopoldo López, Antonio Ledezma, Daniel Ceballos, entre autres. Ce sont des gens qui au niveau individuel, peuvent déstabiliser la structure du pouvoir actuel. Et c’est pour cela que les autorités tentent de les faire taire. Eux font partie de la première catégorie.
Le deuxième groupe, ce sont les personnes qui ne sont peut-être pas connues en tant qu’individus, mais qui représentent quelque chose : une institution par exemple. Elles peuvent appartenir à des groupes spécifiques que le pouvoir veut empêcher d’agir.
Ce sont par exemple, des étudiants, des journalistes ou des juges. Je voudrais plus particulièrement parler de María Lourdes Afiuni.
María Lourdes Afuni est l’un des cas les plus emblématiques. Elle a été arrêtée non pas pour ce qu’elle aurait fait à son niveau, mais pour envoyer un message à ceux qui occupaient la même fonction qu’elle, à savoir les juges. Ce qui veut dire que dès que vous luttez contre le pouvoir, on peut vous mettre la main dessus.
La troisième catégorie, c’est ce qu’on appelle les prisonniers à des fins de propagande. À chaque fois que les autorités veulent justifier leur propre discours officiel – une “vérité officielle” – sur quelque chose qui est en train de se passer à l‘échelle du pays, elles font de ces individus, des criminels pour cibler un groupe particulier de personnes dans l’idée de diffuser et de renforcer leur propagande.
Je vous donne un exemple : quand le gouvernement affirme que nous sommes dans une guerre économique, il arrête les trafiquants de drogue ou un groupe spécifique de trafiquants de drogue. Tout ça pour montrer que ce sont eux les responsables de la crise économique et pas lui. Le régime chaviste va faire assumer sa propre responsabilité à ces gens-là.
Cela se produit très souvent avec les promoteurs immobiliers, les banquiers et les agents de change. Cela concerne aussi les médecins, les pharmaciens et même les boulangers quand nos dirigeants ont dit qu’il n’y avait plus de pain parce que nous étions dans une guerre du pain – ils accusaient les boulangers de cacher de la farine. Donc ils ont fait arrêter de nombreux boulangers dans le but de justifier leur propre discours et d’affirmer que c‘étaient eux, les méchants. Le gouvernement s’est donc arrangé pour ne pas assumer la responsabilité de cette crise économique.
C’est ainsi que l’on peut résumer ces trois catégories de prisonniers politiques.”

Alberto de Filippis :
“Évidemment, tous les prisonniers veulent être libres. Ce qu’a fait le maire de Caracas Antonio Ledezma en fuyant le Venezuela est-il négatif selon votre ONG ?”

Gonzalo Himiob :
“De manière générale, quand vous êtes un prisonnier politique, que vous êtes détenus et que vous échappez à la justice sans faire usage de violence contre des personnes ou des biens, ce n’est pas vu comme une mauvaise chose au Venezuela. C’est en quelque sorte accepté.
Mais à chaque fois que cela se produit, nous sommes très inquiets pour ceux qui restent en prison. Il faut voir les prisonniers politiques comme des otages : quand il y en a un qui s‘échappe, ce n’est pas lui qui en subit les conséquences directes, c’est celui qui ne s’est pas enfui.
C’est ce qui se passe avec Leopoldo López et Daniel Ceballos. On a accru les mesures restrictives à leur encontre, on leur a mis des bracelets électroniques, ils peuvent recevoir moins de visites. C’est pour cela que nous sommes inquiets quand quelqu’un échappe à la justice.
Cela nous complique aussi les choses quand nous en tant qu’avocats, nous voulons convaincre les juges d’assouplir des mesures qui visent nos clients en prison comme de leur accorder une libération conditionnelle.
Pourquoi ? Parce que les juges peuvent dire : “Si je vous mets en liberté conditionnelle, vous allez vous enfuir et ça ne me va pas”. Le gouvernement veut utiliser les prisonniers comme objets de marchandage.
Donc la situation est pire pour nous, mais je dois reconnaître que quand vous êtes un prisonnier et par-dessus tout un prisonnier politique, vous avez le droit d’essayer de vous échapper, de retrouver la liberté.”

Skarlyn Duarte : "La liberté n'a pas de prix"

Gonzalo Himiob nous a conseillé de rencontrer Skarlyn Duarte, une jeune femme qui a passé presque trois ans en prison pour des tweets contre la politique de Chavez. Elle avait tout juste 22 ans quand elle a été arrêtée. Son père est mort pendant sa détention et le juge ne l’a pas laissée sortir pour se rendre à ses funérailles. Nous l’avons rencontrée pour comprendre à quel point il est risqué de s’exprimer contre le pouvoir. Son procès a été reporté des dizaines de fois, son passeport confisqué et jusqu‘à aujourd’hui, elle attend un jugement en étant toujours considérée comme une ennemie de l’Etat. C’est une personne normale qui a été jetée dans un enfer de répression et de paperasse.

Alberto de Filippis :
“Que s’est-il passé le jour de votre libération ?”

Skarlyn Duarte :
“C‘était comme une renaissance. La liberté n’a pas de prix. On ne peut pas comprendre ce qu’elle vaut tant qu’on ne l’a pas perdue. Ce que je regrette le plus, c’est de ne pas avoir pu embrasser mon père. Il s’est battu pour moi et il est mort quand j‘étais en prison. C‘était très dur parce que je sentais qu’il était inaccessible.”

Alberto de Filippis :
“Votre père est mort et vous n’avez pas pu vous rendre à son enterrement ?”

Skarlyn Duarte :
“Oui. J‘étais en prison quand mon papa est mort. Je ne pouvais pas le voir, je n’ai pas pu lui dire au revoir”.

Alberto de Filippis :
“Pouvez-vous me raconter ce qui s’est passé ?”

Skarlyn Duarte :
“En 2014, j’ai écrit des tweets sur des personnalités politiques et le gouvernemernt n’a pas apprécié. Environ six mois plus tard, dix officiers et les services secrets sont venus chez moi pour un contrôle. Ils avaient un mandat et cherchaient ma maison. Ils ne m’ont pas dit pourquoi. Ces tweets étaient anciens. Ils cherchaient des ordinateurs et ils m’ont dit que je devais venir avec eux parce qu’ils voulaient m’interroger. Je suis partie avec eux vers 15h30. Quand on est arrivé, ils ont commencé à m’interroger, mais je ne savais toujours pas pourquoi.
Après un moment, j’ai compris pourquoi j‘étais là, ils ont commencé à me poser des questions, mais je rejetais toutes les accusations. Il commençait à faire nuit. Il m’ont dit que mes parents m’attendaient dehors. Ils m’ont posé des tonnes de questions, je ne me souviens pas exactement quoi. J’ai tout contesté. Ils m’ont laissé partir, mais ils m’ont dit qu’ils devaient continuer leur enquête. Ensuite, je suis rentrée chez moi.
Un mois plus tard, ils ont sonné à la porte et m’ont demandé d’aller au commissariat de police pour récupérer les affaires qu’ils avaient prises la première fois. Je me suis dit qu’ils allaient me rendre mes affaires, donc j’y suis allée. Ils ont alors commencé à me poser d’autres questions sur les tweets. Je leur ai demandé pourquoi j‘étais là, si j‘étais bien ici pour récupérer mes affaires, ce qu’il se passait. J’ai bien vu qu’ils n’avaient pas l’intention de me rendre mes affaires. J’ai compris que c‘était un piège et qu’ils voulaient m’arrêter.”

Alberto de Filippis :
“Vous étiez accusée de quoi ?”

Skarlyn Duarte :
“J‘étais accusée d’espionnage informatique, de sabotage, d’incitation à la haine et d’outrage sur des fonctionnaires de l’Etat.”

Alberto de Filippis :
“Quelle fut la peine pour tout cela ?”

Skarlyn Duarte :
“Ils ont décalé mon procès 27 fois. Je n’ai jamais eu d’audience préliminaire.”

Alberto de Filippis :
“Mais avez-vous été reconnue coupable ?”

Skarlyn Duarte :
“Non. Jusqu‘à aujourd’hui, je me suis présentée, mais ils continuent de programmer des audiences pour que je puisse y assister.”

Alberto de Filippis :
“Vos amis à l’extérieur de la prison ont organisé une campagne de communication.”

Skarlyn Duarte :
“Oui bien sûr. Il y a des campagnes pendant ma détention, des photos ont permis de rendre publique ma situation”.

Alberto de Filippis :
“Vous êtes une citoyenne normale. Que pensez-vous du dialogue entre l’opposition et le gouvernement en ce moment ?”

Skarlyn Duarte :
“Pour moi ce dialogue ne sert à rien parce que le gouvernement veut toujours s’imposer et je crois qu’il n’y aura aucun accord. Le gouvernement veut imposer sa vision des choses. Cela ne vaut pas la peine de parler de quelque chose qui n’apporte aucun résultat.”

Alberto de Filippis avec Stéphanie Mitanchet et Stéphanie Lafourcatère