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On “mine” du Bitcoin au Venezuela

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On “mine” du Bitcoin au Venezuela

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Le Venezuela se débat dans une crise économique de grande ampleur. La chute du prix de sa principale ressource, le pétrole, a en effet pratiquement ruiné le pays. L’inflation atteint des sommets. Le Fonds monétaire international estime ainsi qu’elle s'envolera à plus de 2 000% en 2018. Et en quelques années, le pays a vu fondre ses réserves de changes. La circulation des devises restantes est extrêmement contrôlée. Par exemple, les demandes des habitants souhaitant convertir de la monnaie nationale, le bolivar, dont la valeur ne cesse de plonger, en dollars, restent de plus en plus lettre morte. En conséquence, les prix sur le marché noir explosent.

Face à ce constat, peu de solutions s’offrent aux Vénézuéliens pour améliorer leur quotidien, où le “système D” est quasi généralisé. L’une de ces pistes mène vers des mines virtuelles, d’où est extrait un “trésor” tout aussi virtuel : le Bitcoin. Randy Brito, le fondateur de BitcoinVenezuela.com, estime même à 100 000 le nombre de ses concitoyens qui se sont lancés dans cette activité.

Miner du Bitcoin, késako ?

En trois ans, la valeur du Bitcoin, cette crypto-monnaie, a augmenté de plus de 2 300%, passant de 600 à 14 000 euros aujourd’hui ! Si ce marché est alimenté par de l’argent bien réel, il est aussi possible de créer ses propres Bitcoins, grâce au “minage”, une technique basée sur l’utilisation d’ordinateurs spécialement paramétrés. Ces machines sont mises en réseau et leurs puissances de calcul sont mutualisées pour sécuriser et vérifier les transactions. Concrètement, le Bitcoin repose sur l’utilisation par tous ces ordinateurs d’un même blockchain, une base de donnée mise à jour en fonction des opérations sur le réseau. Et ce sont ces opérations de mises à jour cryptées qui sont rétribuées contre de nouveaux Bitcoins, venant rejoindre ceux déjà en circulation.

Les ordinateurs de cette communauté sont équipés de dispositifs dédiés pour augmenter leur puissance de calcul : des générateurs. En la matière, c’est simple. Plus ces derniers sont rapides, plus le rendement en Bitcoin sera important. Mais plus ils sont chers et énergivores.

                                             Un "cluster" dédié au minage de Bitcoins au Vénézuela 

Diego, un pseudonyme choisi par ce jeune mineur vénézuélien avec qui nous nous sommes entretenus, nous a confié que certaines machines « peuvent sortir jusqu’à 800 dollars par mois », ce qui équivaut à plus de 77 millions de bolivars sur le marché noir. Une somme importante, surtout si elle est comparée au 456,5 bolivars du salaire minimum actuellement en vigueur dans le pays. « Au Vénézuela, un ordinateur coûte entre 1 000 et 4 000 dollars plus les taxes douanières » indique Diego. Mais comme l'électricité est subventionnée par Caracas, "l'exploitation" des bitcoins est plus rentable que dans d’autres pays.

Le Bitcoin, objet de convoitise au Venezuela ? 

Se lancer dans la production de Bitcoins, ou d’autres crypto-monnaies, n’est pas illégal au Venezuela. Il n'existe aucune réglementation en la matière. Mais pratiquement tous les membres de cette communauté de mineurs opèrent dans la clandestinité, cachés derrières les rideaux des arrières-cours, dans les sous-sols des immeubles de bureaux ou dans des entrepôts à travers tout le pays.

Les mineurs, constamment méfiants et ne lançant des opérations que dans le plus grand secret, craignent plus que tout les descentes du SEBIN, les services de renseignement du Venezuela, et du CICPC, la police scientifique nationale. 

« Si tu tombes entre les mains du SEBIN, ils vont t’accuser de blanchiment d’argent ou de capitaux, de vol d'électricité », affirme Diego. Le jeune homme poursuit : « Ils menacent de te balancer en prison et ils saisissent ton ordi… »

« Concernant le CICPC, je connais des personnes qui ont dû lui payer plus de 40 000 dollars en équivalent Bitcoin », nous apprend Diego. « Ils vous extorquent sous prétexte d'échange illicite ou de contrebande », ajoute-t-il.

Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Car selon un autre jeune mineur, des agents du SEBIN ou du CICPC, après avoir saisi les machines, les utilisent ou les revendent.

« Ils savent où se trouvent les machines qui "minent" », nous confie celui qui se fait appeler Alejandro. « Parfois, elles sont très exposées, ils peuvent les voir depuis la rue par exemple. Et ceux qui se cachent mieux, il les attrapent grâce aux compteurs de la compagnie nationale d’électricité, la CORPOELEC. Ils repèrent les endroits où la consommation électrique est importante. Le SEBIN peut également avoir accès aux fichiers des compagnies de télécommunications, afin de pister les gens qui achètent du matériel sur Bitmain.com, un des sites les reconnus en matière de vente d'équipements “miniers” » détaille Alejandro.

Aujourd’hui, celui qui obtient des Bitcoins en ayant investi des bolivars, dans l'achat de matériel par exemple, est plus que gagnant. De plus le ratio entre bitcoin et dollar ayant explosé, l’affaire est très rentable. Pour résumer, avec un peu de bitcoins, il est possible d’avoir beaucoup de dollars. Et avec quelques dollars, il est possible d’avoir beaucoup, beaucoup de bolivars.

Ce que résume bien Diego : « Avec les profits d'une journée, je vis très bien toute la semaine », explique-t-il.

Le Bitcoin permet d'acheter des services et des biens partout dans le monde. Les paiements sont presque instantanés et les commissions très faibles. En outre, aucun pays ne réglemente (pour l'instant ?) les Bitcoins. Il est aussi très facile de les échanger contre des devises. Au Venezuela, le Bitcoin fait office de bouée de sauvetage pour ces milliers de mineurs. Mais la ruée vers cet or numérique est en train de se tarir, à moins d’investir dans des "bêtes de courses", des clusters (plusieurs ordinateurs fonctionnant de concert, cf. illustration) ou de rejoindre un "pool", un groupement de mineurs qui permet de partager les ressources mais auquel le "travailleur" doit reverser une partie de ses gains. Enfin, le Bitcoin risque de subir la concurrence de la crypto-monnaie locale, le Petro, récemment lancée par le gouvernement de Nicolás Maduro.