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En Islande, hommes et femmes sont (presque) égaux !

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En Islande, hommes et femmes sont (presque) égaux !

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L’Islande occupe depuis neuf ans, la première place du classement annuel du Forum économique mondial sur la parité. Les Islandaises récoltent les fruits d’un long combat pour les droits des femmes. Notre reporter Valérie Gauriat nous fait découvrir sur place, une société en pleine mutation du fait des exigences de parité.

Un dimanche matin de janvier, à Reykjavik, la capitale islandaise, les fidèles sont venus assister à la messe donnée ce jour-là par l’une des femmes prêtres de la plus grosse congrégation de la ville. Elle est de celles qui au sein de l‘Église luthérienne, religion d’Etat, veulent non seulement renforcer la place des femmes dans l’institution, mais aussi neutraliser le genre dans l’idéologie et le discours religieux.

Point of view

Dieu, je l'appelle "elle" quand c'est possible.

Guðrún Karls Helgudóttir Femme prêtre islandaise

Dieu, c'est "elle"

“Si on veut exprimer sa foi en Dieu, il faut le faire de façon à ce que tout le monde se sente inclus, assure Guðrún Karls Helgudóttir. Dieu n’est ni une femme, ni un homme, ni une mère, ni un père ; alors je me suis mise à parler de Dieu sur le mode neutre, insiste-t-elle. Et en même temps, je pense que c’est important de pouvoir parler de Dieu au féminin, alors je l’appelle “elle” quand c’est possible et je veux aussi changer le rôle des femmes au sein du parlement de l’Eglise et des instances dirigeantes : il n’y a que 20% de femmes dans ces groupes et c’est là que tout se décide, c’est là qu’est le pouvoir,” dit-elle.

Le lendemain de notre rencontre, Gudrun allait remettre à l‘évêque d’Islande – une femme elle aussi – les témoignages de 64 femmes prêtres victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles, rejoignant ainsi le mouvement MeToo.

Le militantisme au féminin est une spécialité islandaise. Le pays est en tête du classement du Forum économique mondial sur la parité hommes-femmes depuis neuf ans. Dernier coup d‘éclat : l’entrée en vigueur en janvier d’une loi obligeant les entreprises privées et publiques de plus de 25 salariés, à payer hommes et femmes de manière égale et à le prouver sous peine d’amendes.

"Si la moitié du personnel n'est pas heureux, c'est totalement impossible d'avoir un bon business"

Une première mondiale, mais une évidence pour Thórarinn Ævarsson, le PDG de la branche islandaise d’une célèbre enseigne d’ameublement. Cela fait déjà cinq ans qu’il met en application la nouvelle loi qui concerne non seulement la parité hommes-femmes, mais aussi les discriminations liées à l’origine ethnique, l‘âge, l’orientation sexuelle et le handicap. Sur place, la moitié des effectifs est féminin. Marketing, finances, ventes, achats, logistique, la majorité des postes de direction sont tenus par des femmes.

Le PDG nous accompagne dans les différents services : “Ici, au service logistique, avant il n’y avait que des hommes et maintenant, on a que des femmes. Au service des ventes, ce sont trois femmes qui gèrent tout, toutes les ventes de toute l’entreprise.”

Birnea Magnea, directrice des ventes, nous explique : “J’ai commencé en 2007, à temps partiel, en même temps que mes études. J’ai toutes les opportunités qu’il me faut ici, il n’y a aucune différence entre hommes et femmes, on a les mêmes salaires, le même traitement pour tout,” fait-elle remarquer.

L‘égalité des chances pour Thórarinn Ævarsson, c’est la garantie du succès. “Je crois qu’il est absolument impossible d’avoir une entreprise rentable sur le long terme si votre personnel n’est pas heureux, estime-t-il. Si la moitié du personnel n’est pas heureux, c’est totalement impossible d’avoir un bon business ; des employés heureux produisent plus, vendent plus et en fin de compte, tout le monde y gagne.”

"Il va falloir continuer à se battre"

L‘égalité salariale est aussi le fruit d’une lutte syndicale : VR, l’une des principales organisations islandaises, se mobilise sur le sujet depuis longtemps. Il y a plusieurs années, elle avait lancé une campagne visant à réduire les disparités hommes femmes en matière de salaires et d’ascension professionnelle. Dans l’un des clips vidéos diffusés, on pouvait voir une jeune femme et un jeune homme se déplaçant côte à côte sur leur lieu de travail jusqu‘à ce que la représentante de la gent féminine ne se cogne dans une paroi en verre. Sur l‘écran, on pouvait lire ces mots : “Y a quelque chose d’invisible sur votre lieu de travail ? Comblons les écarts de salaire entre hommes et femmes.”

Si l’entrée en vigueur de la nouvelle loi est un aboutissement, elle ne doit pas faire retomber la pression, souligne le président du syndicat VR, Ragnar Thór Ingólfsson. “C’est ancré dans notre culture, que les hommes doivent être plus payés que les femmes pour le même travail, reconnaît-il. On a aussi une loi qui prévoit qu’il y ait le même nombre d’hommes et de femmes dans les conseils d’administration des entreprises, mais on a encore du mal à trouver des femmes qui acceptent d‘être aux conseils d’administration d’entreprises et d’institutions, il va falloir continuer à se battre, sans cesse car on a constaté que dès qu’on s’arrête, le fossé entre hommes et femmes se creuse de nouveau.”

Un siècle de lutte

Ce combat ne date pas d’aujourd’hui. Ancienne enseignante et chercheuse, Gerdur Steinthórsdóttir faisait partie du comité d’organisation de la journée dite sans femmes du 24 octobre 1975 : 90% des Islandaises avaient cessé toute activité et manifesté dans tout le pays pour défendre leurs droits.

“Les femmes venaient de toutes les directions, comme des rivières, nous explique-t-elle en nous montrant des photos de l‘époque. Elles se sont réunies sur la place, comme un grand océan, c‘était très impressionant, toutes ces femmes, au coude à coude : je crois que c‘était le fondement de ce qui se passe aujourd’hui et il y avait une telle unité,” souligne-t-elle.

La journée de 1975 s’est reproduite depuis à plusieurs reprises : le 24 octobre 2016, par exemple, les femmes islandaises ont cessé de travailler à 14h38 pour manifester contre l‘écart salarial persistant entre hommes et femmes qui reste de 16%.

La combativité des femmes islandaises est notamment l’héritage d’un siècle de lutte des mouvements féministes et de leur forte présence sur le marché du travail d’après Thorgerdur Einarsdóttir, universitaire et spécialiste des questions de genre, mais pas seulement.

“Je crois que la petite taille du pays contribue au phénomène, assure Thorgerdur Einarsdóttir, car cela facilite le fait d’avoir des relations étroites, des réseaux, des connections et les flux d’information sont très faciles et rapides. Alors les femmes peuvent agir, se mobiliser en très peu de temps,” constate-t-elle.

Aux plus hautes fonctions politiques

Cette mobilisation a contribué à la forte présence des femmes en politique. En 1980, l’Islande était le premier pays au monde à élire une femme à la présidence de la République.

En 2009, dans le sillage de la crise financière qui fit tomber le gouvernement, une femme – Johanna Sigurdardottir – devenait premier ministre pour la première fois en Islande.

En novembre 2017, Katrin Jakobsdottir, figure charismatique du parti gauche-vert, prenait les rênes de l‘éxecutif. Le dénouement d’un scandale de pédophilie qui fit chuter le précédent gouvernement.

Mais dans le même temps, le nombre de femmes députées passait de 48 à 38% au Parlement.

"Il faut qu'on ait les mêmes droits dans tous les domaines"

En Islande, la parité, cela passe aussi par les hommes comme Hjalmar Örn Jóhannsson que nous retrouvons en plein tournage d’un sketch destiné aux réseaux sociaux. “Je travaille pour une entreprise familiale, mais maintenant je me consacre surtout à la comédie, indique ce responsable des transports qui est donc aussi comédien. J’entame un congé paternité de six mois, je vais aussi prendre des vacances ; du coup, je vais passer 8 mois au total avec mon fils : ce n’est possible qu’en Islande !” fait-il remarquer.

Dans le pays, père et mère ont droit à trois mois de congé parental chacun, puis trois mois à partager. Hjalmar va s’occuper à plein temps du petit garçon de 8 mois qu’il a eu avec sa compagne, Ljósbrá. Directrice d’une grande banque islandaise, elle vient de reprendre le travail.

“Au début, quand ils commencent à grandir, à découvrir de nouvelles choses, à apprendre, c’est une bonne chose pour moi d’avoir ce lien,” indique le joyeux papa.

“J‘étais en congé maternité au début et je m’occupais de tout, maintenant je dois laisser la maison et lui passer le relais ! renchérit la maman Ljósbrá Logadóttir. Pour moi, c’est vraiment important de pouvoir reprendre mon travail, de garder mon emploi et d’avoir un salaire aussi élevé que ceux des hommes ; mais il faut aussi qu’on ait les mêmes droits dans tous les domaines, insiste-t-elle. Cela ne peut pas être juste une égalité salariale, nous devons tous les deux pouvoir passer du temps à la maison et c’est normal !” affirme-t-elle.

Normal peut-être, mais dans 60% des cas, ce sont encore les femmes qui prennent l’essentiel des 9 mois de congés. Motif : un parent en congé touche 80% de son salaire et ceux des hommes restent plus élevés…

Égalité des sexes : matière obligatoire à l'école

En Islande, l‘égalité s’apprend aussi à l‘école. L’enseignante Hanna Björg Vilhjálmsdóttir a été la première à créer un cours dédié aux questions de genre dans son lycée Borgarholtsskóli il y a dix ans. La matière – obligatoire – est maintenant au cursus de 27 des 33 lycées du pays.

“Nous analysons la société ensemble et essayons de voir comment et pourquoi il y a des discriminations entre genres, explique la professeure spécialisée dans les études sur l‘égalité des sexes. Mon premier objectif est de leur faire réaliser que c’est un fait parce qu’ils n’en sont pas tous conscients, ils pensent que c’est dans l’ordre des choses, poursuit-elle. Je me suis rendu compte que cela les émancipait vraiment, de prendre conscience des stéréotypes ; mais l’objectif principal, en fin de compte, c’est de les rendre plus heureux : des adultes plus heureux, des gens plus heureux font de meilleures sociétés,” souligne-t-elle.

Thème du cours ce jour-là : l’homophobie dont venait de faire l’objet un élève de l‘établissement, battu en pleine rue. En classe, on s’attaque sans tabous à toutes les formes de discrimination. Et cela fait mouche.

“C’est beaucoup plus important que beaucoup d’autres trucs qu’on apprend à l‘école comme la biologie : je ne crois pas que cela puisse nous servir un jour à quoi que ce soit, estime Arnthor Sigurdsson, un élève. Mais l‘étude des genres, c’est quelque chose à quoi on est confronté tous les jours, dans à peu près toutes les situations impliquant des personnes,” estime-t-il.

Sa professeure ajoute : “Je pense qu’il n’y aura d‘égalité nulle part dans aucune société si le système scolaire n’y contribue pas de façon active, on façonne les idées ici, on plante des graines.”

Casser les stéréotypes garçons-filles dès la maternelle

Planter les graines de la parité dès le plus jeune âge, c’est le pari de Margret Pala Olafsdottir depuis près de trente ans. Elle a créé la méthode dite Hjalli, appliquée dans une vingtaine d‘écoles maternelles et primaires d’Islande. Le principe : séparer les garçons et les filles pour leur permettre de s‘épanouir pleinement. Les activités sont les mêmes pour tous. Jouets, outils pédagogiques et vêtements sont unisexes. Une fois par jour, garçons et filles se retrouvent pour mettre en pratique ce qu’ils ont appris.

Une méthode qui selon l‘éducatrice, permet aux enfants d‘échapper aux comportements stéréotypés inévitables, dit-elle, dans les classes mixtes.

“Nous voulons que les filles sortent de leur zone de confort : on veut leur apprendre à faire du bruit, crier, sauter, occuper l’espace, imposer leur voix !” insiste Margret Pala Olafsdottir. Et dans la classe, les petites filles sont invitées à crier en choeur : “Nous sommes fortes !”

“On veut qu’elle soient sociables tout en étant fortes sur le plan individuel et les garçons, on veut qu’ils soient aussi plus qualifiés socialement,” indique l‘éducatrice.

Et effectivement, un petit garçon dit à un autre : “Tu as des yeux magnifiques et une belle âme !” avant de l’embrasser.

“Si on aide les enfants à devenir les meilleurs individus possible, en dehors des stéreotypes garçons-filles, ils sont tous dotés de qualités individuelles et sociales, c’est ce que l’on recherche pour que tous se retrouvent ensuite comme des personnes à part entière,” précise Margret Pala Olafsdottir.

Rap au féminin

Exister à part entière, c’est ce que revendiquent les quinze membres du groupe Reykjavíkurdætur ou les filles de Reykjavik. Un collectif d’artistes et un groupe de rap exclusivement féminin qui s’impose peu à peu dans un univers masculin.

“On s’est simplement fait une place dans un univers musical, un genre, qui ne laissait pas beaucoup d’espace aux femmes,” indique Steinunn Jónsdóttir, l’une des artistes.

Sa partenaire Sólveig Pálsdóttir renchérit : “On fait exactement ce que l’on veut sur scène sans s’en excuser. Je crois que le féminisme aujourd’hui, ce n’est pas juste occuper l’espace, mais c’est aussi ne pas avoir peur d’explorer toutes les facettes de ce qu’est être une femme : pas juste le côté joli ou sexy, mais exploiter tout l’arc en ciel que cela représente parce qu’on vit encore dans une société structurée qui nous pousse vers le bas, c’est un fait,” ajoute-t-elle. Alors, les filles de Reykjavik s’engagent parfois, comme lors d’une séance photo à laquelle nous assistons pour une campagne onusienne contre les violences faites aux femmes, mais pas seulement.

“Je n’ai pas rejoint le groupe pour le côté féministe, mais pour faire la fête et faire du rap !” lance Ragga Holm, l’une des membres du groupe. “La chose la plus féministe, estime son acolyte Anna Tara Andrésdóttir, c’est juste d‘ÊTRE, de faire ce que l’on fait.” “De faire tout ce que l’on veut et dire tout ce que l’on veut,” ajoute Thórdís Björk Thorfinssdóttir alias “Disa”. “On peut aussi faire la fête, ce n’est pas réservé aux hommes ! Nous aussi, on peut !” renchérit Ragga Holm. “Ça, c’est du féminisme !” conclut Anna en riant.