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Passation de pouvoir au Qatar : un "bon coup" pour la monarchie


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Passation de pouvoir au Qatar : un "bon coup" pour la monarchie

L‘émir du Qatar a abdiqué au profit de son fils ce mardi. À 61 ans, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani affirme vouloir passer le flambeau à la nouvelle génération dans cet État du Golfe qui joue un rôle prépondérant dans la diplomatie arabe et internationale.

Cette abdication est un véritable événement : c’est une première au Qatar et dans l’histoire récente du monde arabe. Pour Nabil Ennasri, spécialiste du Qatar, c’est avant tout un “bon coup” qui “crée une forme de précédent historique pour les pays du golfe”.

Il explique : “C’est une région dominée par les monarchies dans lesquels les rois restent au pouvoir jusqu‘à leur mort. On a l’habitude des transmissions de pouvoir ordinaires à la mort du monarque ou alors même des coups d‘États qui sont fréquents.”

Pour cet expert, auteur de «L‘Énigme du Qatar», si cet épisode est “considérable”, il porte “surtout une dimension symbolique”. Cette passation de pouvoir est un moyen de marquer l’histoire de la région. Le spécialiste affirme : “On est dans le domaine du coup médiatico-politique qu’a l’habitude d’entretenir cheikh Hamad.”

Toutes les conditions semblaient être réunies pour procéder à la transmission de pouvoir de l‘émir à son fils. à 61 ans, cheikh Hamad était fatigué et malade. Il souffre de diabète et d’insuffisance rénale.

Ces éléments physiques l’ont poussé à se mettre en retrait. Après 18 ans de règne sans partage, l‘émir a la “sensation d’avoir accompli sa mission”. “Il a fait passé le Qatar d’une place étrange et insignifiante à un acteur majeur du rapport de force international, note Nabil Ennasri. Après avoir assis son pays sur la carte du monde en faisant de lui un acteur décisif d’un point de vue diplomatique, économique, médiatique et sportif, le moment est venu de transmettre le pouvoir au successeur.”

Rétablir un leadership médiatique et diplomatique

La région vit de surcroît une situation difficile. Deux ans et demi après le Printemps arabe, la situation au Moyen-Orient s’enlise, principalement avec le cas syrien “au bord de l’effondrement” et le Qatar souffre de plus en plus de cette situation.

“Le Qatar est en effet considéré comme un État interventionniste à l’agenda flou et caché, qui joue un jeu trouble et qui tire les ficelles dans les coulisses”, explique le spécialiste de l‘émirat. Pour redorer l’image du Qatar dans une partie de l’opinion, réinvestir et reprendre de la place dans l’agenda médiatique régional, il fallait un acte audacieux. Avec un coup comme celui-là l‘État se montre comme un pays novateur, et cela va lui permettre de reprendre la main sur la scène internationale.”

Le Qatar se veut donc à la pointe de la rénovation politique. Mais la dimension est “symboliquement forte” comme le souligne Nabil Ennarsi. En effet, rien ne change pour les fondamentaux du régime : “On reste dans une passation de pouvoir d’un père à son fils dans une dynastie monarchique.” Cela n’a donc rien d’un processus démocratique contrairement à l’image qui pourrait être donnée par l‘émirat.

Enfin, pour cet expert, un dernier élément n’est pas négligeable dans les raisons qui ont conduit l‘émir à abdiquer. Dans une région où l’habitude est aux coups d‘État – lui-même avait pris la place de son père par une révolution de palais en juin 1995 -, cheikh Hamad a voulu passer le flambeau à son prince héritier de la manière la plus belle et la plus transparente afin de lui “éviter un putsch monté par une personnalité importante comme par exemple le Premier ministre”. Cheikh Hamad ben Jassem ben Jabr Al Thani occupe également le poste très puissant de ministre des Affaires étrangères depuis 2007.

Dans un discours adressé à la nation, Cheikh Hamad a déclaré : “Le temps est venu d’ouvrir un nouveau chapitre.” Cependant, il ne faut pas y voir un signe de grand changement dans la politique général du Qatar. La politique est faite sur le long terme au Qatar et ne dépend pas des alternances au sommet de l‘État. Pour les spécialistes, “le nouvel émir va continuer sur le chemin de son père qui en 18 ans de règne à hausser le pays tout en haut du tableau.”

Le changement de tête concerne uniquement la forme, toujours dans cette volonté de casser avec la tradition. Nabil Ennarsi assure : “Le but est de rajeunir la vie politique, de lancer un signal à la jeunesse, de leur dire de prendre leurs responsabilités. Le Qatar dit au monde arabe et au monde entier que si le Printemps arabe s’est arrêté aux frontières de la péninsule arabique, le pays peut lui aussi vivre un espèce de Printemps arabe (…) La crise syrienne s’enlise et on fait le procès d’un Qatar qui soutient les aspirations démocratiques extérieures mais qui garde un régime syrien intérieur. Eh bien cela permet d’invalider ces critiques. Ce phénomène de réforme politique entre guillemets libérale exprime cette volonté de se montrer exemplaire pour les autres, et cela dans un esprit d’ouverture, de rajeunissement, de modernisation etc.”

L’avenir du dossier syrien

Ce n’est “pas le Qatar mais l’Arabie saoudite” qui va le plus s’engager du point de vue militaire en Syrie, estime Nabil Ennarsi.

Aujourd’hui la Guerre froide de la région oppose l’Arabie saoudite à l’Iran et voit dans la Syrie sa traduction très concrète. Derrière les deux grands géants de la région il y a “d’un côté l’islam sunnite et de l’autre l’islam chiite”. “L’ingérence, la participation militaire massive à la fois de du gouvernement iranien, des milices sud-irakiennes et du Hezbollah pousse les autorités saoudiennes à intervenir”, analyse le spécialiste.

Les Saoudiens ont d’ailleurs récemment fait comprendre qu’ils allaient de plus en plus intervenir et soutenir les rebelles syriens à l’aide d’armements sophistiqués, si n’est pour inverser le rapport de force, au moins pour rétablir un équilibre.

Un événement qui fait grincer des dents

Parmi les raisons qui ont poussé l‘émir a abdiquer, il y a son âge : 61 ans contre 33 pour son fils. Le roi Abdallah d’Arabie Saoudite a, quant à lui, 89 ans. Ce dernier s’est empressé de féliciter le nouvel émir, cheikh Tamim. Pourtant, derrière les discours de circonstances et les félicitations de monarques de la région, “on rit jaune, on est drôlement embarrassé par ce nouveau coup, cette nouvelle stratégie”, considère l’analyste. Une fois de plus le “voisin turbulent” a trouvé “un moyen de se démarquer, aller de l’avant, et épater la galerie dans le but de montrer le chemin à ses voisins”.

Il explique : “Auprès des leaders d’opinion, de la population, des membres de la société civile et même des dignitaires religieux, on va commencer à se poser la question sur la place de la monarchie. En Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Koweït et ailleurs, on va se dire que la monarchie n’est pas éternelle. Le Qatar vient de faire la démonstration manifeste qu’une transition pouvait se faire en douceur entre le père et son fils, donc avec toute cette idée de rajeunissement, cette idée qu’il faut partager les responsabilités et éviter la lourdeur et la rigidité des régimes traditionnels du golfe.”

Cette nouvelle philosophie de gouvernance et du pouvoir dans sa généralité risque de créer “des remous, en tout cas de vifs questionnements” au sein des familles royales, mais également dans la presse et toute la société civile. “Ça va créer un espèce de malaise.”

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