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Les tueurs en série, nouveaux sujets de fascination ?


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Les tueurs en série, nouveaux sujets de fascination ?

La couverture du dernier numéro du magazine Rolling Stone déchaîne les passions, alors que sa publication n’est prévue que pour le 3 août. La raison ? Le choix de la personne en couverture : Dzhokhar « Jahar » Tsarnaev, responsable présumé des attentats qui ont frappé Boston en mars 2013. Les réactions ont été virulentes, accusant le magazine de donner un côté « glamour » au terrorisme. Le maire de Boston, Thomas Menino, a adressé à la rédaction du magazine une lettre dans laquelle il les accuse de « récompenser les terroristes en les traitant comme des célébrités ». Célèbre pour son utilisation hasardeuse de la langue anglaise, il a pourtant mis le doigt sur un phénomène récurrent dans nos sociétés : la fascination, qui va parfois jusqu’à l’idolâtrie, pour ces figures de meurtriers.

Certains prêtent à Dzhokhar « Jahar » Tsarnaev sur cette photo une ressemblance avec Jim Morrison, le leader des Doors. On pourrait s’y méprendre, à voir Jahar Tsarnaev sur la couverture du numéro d’août de Rolling Stone : regard direct, masse de boucles brunes…

L’un est une star, adulée par une base de fans féroces, et l’autre non. Le problème, c’est qu’il est devenu difficile d’affirmer que le plus “star” de ces deux bruns est Jim Morrison. Djokhar Tsarnaev a derrière lui une communauté mobilisée, qui l’adule, et milite pour sa libération, notamment via Twitter, sous le mot-dièse #freejahar.

Ces “terror groupies” comme les médias américains les ont surnommés, sont une nouvelle déclinaison de la fascination morbide d’une partie de la société américaine et mondiale pour les délinquants, les meurtriers, et désormais, les terroristes.


Spécialisé dans l’étude des cultures américaines et britanniques, le chercheur américain David Schmid publie en 2005 le livre Natural Born Celebrity : Serial Killers in American Culture (Célébrités-nés : les tueurs en séries dans la culture américaine – tdlr). Il y analyse le climat global de fascination autour des tueurs en série, et ce qui a fait d’eux, au cours du XXème siècle notamment, de vraies célébrités. Nous pouvons notamment extraire de son travail colossal deux conclusions intéressantes, sur la définition de la célébrité et sur la proximité des célébrités et des tueurs en série dans l’œil du spectateur.
Schmid affirme que ce qui permet la définition des tueurs en série comme des célébrités, c’est le glissement de la définition même de la célébrité : auparavant, on associait la gloire au mérite. Etaient célèbres ceux qui rendaient un service à la communauté, ou ceux qui excellaient dans leur domaine. Désormais, être bon ne suffit plus : il faut être présent sur la scène médiatique. Ce n’est donc pas à celui qui chantera le mieux, mais à celui qui criera le plus fort, et qui marquera les mémoires.

De plus, le chercheur affirme que les figures des célébrités et des tueurs en série inspirent toutes deux des sentiments contradictoires : nous sommes attirés et fascinés par eux, mais pouvons condamner fermement leurs actions. Les célébrités ne devraient susciter qu’admiration et pourtant, il suffit de regarder des sites spécialisés pour se rendre compte que certains acteurs ou actrices sont allègrement moqués et/ou détestés.
De même, les tueurs en série ne concentrent en apparence que de la haine, mais la thèse entière de Schmid est que, comme souvent, c’est en fait bien plus compliqué. Un des éléments de réponse que le chercheur apporte est la place du tueur en série dans l’imaginaire collectif comme le monstre de l’époque gothique, comme le loup-garou ou le vampire. En étant le vecteur de frayeur et de danger envers la communauté, il renforce cette même communauté, en lui donnant une identité commune : nous ne sommes pas comme lui. Cette place en dehors de la société est aussi à l’œuvre dans la fascination que peut susciter un tueur en série : quel genre de personne perpétue de telles horreurs, qui sont-ils, quels sont les mécanismes à l’œuvre ? Il s’agit d’identifier l’anormalité pour se rassurer sur notre propre « normalité ».

La machine culturelle du XXème siècle a également contribué à créer cette célébrité : les films, séries, livres basés sur les tueurs en série ne se comptent plus, et sont pour la plupart des classiques du cinéma. Le Silence des Agneaux, triomphe du genre réalisé par Jonathan Demme, a raflé pas moins de cinq Oscars en 1992, et les plus prestigieux : meilleur film, meilleur acteur, meilleure actrice, meilleur réalisateur et meilleur scénario adapté. Les tueurs comme Hannibal Lecter dévoilent une complexité savoureuse dans leur psychologie, et fascinent jusqu’à ceux sensés les mettre hors d‘état de nuire.

La fascination va parfois au-delà de la simple curiosité, ou du frisson ressenti à l’écoute des nouvelles du tueur : certaines personnes ressentent une attirance, sexuelle ou amoureuse pour ces (très) mauvaises personnes que sont les tueurs en série. En psychologie, cette pathologie est désignée comme l’hybristophilie, ou le syndrome de Bonnie et Clyde. Landru, qui a tué 10 femmes au début du siècle dernier, aurait reçu pendant ses trois années d’incarcération plus de 4 000 lettres d’admiratrices dont 800 demandes en mariage. Certaines hybristophiles vont même jusqu’au mariage avec les pires criminels : Ted Bundy, coupable de plus de 30 meurtres de jeunes femmes dans les années 1970, a épousé une de ses admiratrices, Carol Ann Boone, en la demandant en mariage pendant son procès en Floride en 1980. Les cas d’hybristophilie sont assez courants, notamment dans les cas de couples meurtriers, comme le couple Homolka, que la presse a surnommé « Ken et Barbie ».

Comme bien souvent, Internet est venu changer la donne sociale, et créer un espace pour ces communautés d’admirateurs. Les amateurs de murderabilia, collectionneurs d’objets ayant appartenu aux tueurs en série, qui vont parfois jusqu’à correspondre avec eux, sont légion sur la Toile. Propice à l’établissement d’une communauté de fans, on y a vu apparaître récemment les« Holmies », communauté de fans de James Holmes, auteur du massacre d’Aurora près de Denver. Celui-ci s’introduit, le 20 juillet 2012 dans un cinéma lors de la projection du film The Dark Knight Rises, et tue 12 personnes et fait 58 blessés. Très actives sur la plateforme de blog Tumblr, ces fans y publient hommages, dessins ou poèmes, parfois des photos d’elles en chemise à carreaux rouges (comme celle du tueur la nuit du massacre) ou en train de boire sa boisson favorite. Elles y questionnent l’issue du procès, ou se donnent des conseils sur la façon d’écrire à leur idole.

Le plus perturbant semble être le fait que ces fans ne sympathisent pas avec le fait que Holmes ait tué ; elles réaffirment régulièrement leur compassion et leur tristesse pour les victimes de la tuerie. Seulement, certaines semblent considérer que celui qui mérite leur soutien, c’est le tueur, victime de sa maladie mentale.

Rolling Stone a donc été le messager sur lequel on a tiré, symbole d’une contre-culture perturbante, qui a fait des tueurs en série et les tueurs de masse des nouvelles rock stars. On frissonne face à cette figure qui transgresse le plus grand des tabous. C’est un frisson de terreur, mais aussi de fascination : cette personne a fait l’impossible, l’indicible, et cette fascination peut aussi être interprétée comme une ultime catharsis.

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