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Croatie : le cyrillique divise un peu plus Vukovar

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Croatie : le cyrillique divise un peu plus Vukovar

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La ville a fait peau neuve, mais les drames du passé occupent encore tous les esprits. Vukovar en Croatie demeure l’un des symboles des conflits qui se sont déclenchés après l‘éclatement de la Yougoslavie en 1991. Une cité emblématique de la lutte pour l’indépendance, la “guerre de la patrie” comme la surnomment les Croates.

Aujourd’hui, ces tensions sont ravivées par une loi visant à protéger les droits des minorités : les enseignes des bâtiments publics sont désormais bilingues en croate et en cyrillique, l’alphabet utilisé par les Serbes. C’est ce que prévoit la législation dès lors qu’une minorité représente plus de 30% de la population d’une localité. Ce qui est le cas des Serbes à Vukovar.

L’installation des premiers panneaux en septembre a suscité des réactions violentes notamment de la part d’anciens combattants croates. Pour eux, introduire le cyrillique revient à nier le traumatisme laissé par cette guerre qui a vu s’opposer Croates et Serbes soutenus par l’armée fédérale yougoslave et la Serbie.

Parmi les opposants à ces inscriptions, Danijel Rehak, président de l’association des prisonniers de guerre croates. Il a fait partie des soldats capturés à Vukovar en 1991, puis envoyés dans des camps serbes. Beaucoup n’en sont pas revenus. “Nous sommes contre l’introduction de la langue serbe et les enseignes en cyrillique parce que cet alphabet a fait partie de leurs armes quand ils ont attaqué Vukovar en 1991,” assure Danijel Rehak. “Lors de cette campagne militaire,” dit-il, “5000 de nos concitoyens sont morts – des combattants, des civils, des enfants, des personnes âgées – et 401 personnes sont encore portées disparues.”

En août 1991, l’armée yougoslave et des groupes militaires serbes locaux attaquèrent Vukovar après la déclaration d’indépendance de la Croatie. Le siège dura trois mois, puis la ville intégra la République serbe de Krajina pour les quatre années suivantes. Entre autres exactions commises à l‘époque, il y a eu le massacre des patients et du personnel de l’hôpital de Vukovar.

Vesna Bosanac qui dirigeait alors l‘établissement affirme que les gouvernements croates successifs n’ont jamais compris l’importance émotionnelle de la ville pour le pays. “Quand nous sommes revenus dans la ville après l’accord de paix en 1997, tout était écrit en cyrillique,” raconte Vesna Bosanac, “ensuite le processus de réintégration pacifique a commencé et tout ce qui était en cyrillique n‘était plus autorisé et aujourd’hui, après le recensement de 2011, des panneaux en cyrillique sont de nouveau installés sur les bâtiments publics. Cet alphabet,” poursuit-elle, “ne serait plus un problème si les blessures des gens d’ici s‘étaient refermées, s’ils avaient retrouvé le corps de leurs proches ou leur parent porté disparu, mais ce n’est pas le cas et l’introduction du cyrillique,” lance-t-elle, “c’est comme appliquer de l’alcool sur une plaie ouverte.”

Le sous-sol de l’hôpital transformé en musée honore la mémoire des victimes oubliées, voire sacrifiées par les responsables croates d’alors. Encore aujourd’hui, alors que la Croatie fait partie de l’Union européenne, certains estiment qu’on alimente ces querelles linguistiques dans un but politique, notamment pour attiser les nationalismes. Zagreb affirme pourtant que ces lois étaient nécessaires pour se conformer à la législation européenne.

Pour le ministre aux anciens combattants Fred Matic, même si la guerre a cessé depuis quinze ans, il manque encore un élément-clé pour parvenir à une paix durable. “Les Serbes n’ont pas encore fait de travail d’acceptation de tout ce qu’ils ont fait notamment avec l’ex-armée du peuple yougoslave, la Serbie et le Monténégro lorsqu’ils ont attaqué la Croatie. Il y a aussi une part de responsabilité qui peut revenir aux Croates,” ajoute-t-il, “mais les Croates ne voudront pas le reconnaître tant que les Serbes n’accepteront pas d’assumer ce qu’ils ont fait dès le départ.”

Assumer le passé et se tourner ensemble vers l’avenir… Beaucoup n’y sont pas encore prêts dans cette ville. Nous en découvrons l’illustration la plus flagrante dans les écoles de Vukovar. Si parfois, les enfants croates et leurs camarades issus de la minorité serbe font le trajet ensemble, une fois arrivés dans leur établissement, ils se rendent dans des classes séparées. Les élèves serbes apprennent les alphabets latin et cyrillique. Comme le prévoit l’accord de paix, on leur enseigne aussi l’Histoire serbe. Objectif : les aider à mieux comprendre et d’une certaine manière, à conserver leur identité.

Ce ne sont pas les enfants, mais les adultes qui empêchent le rapprochement des communautés, affirme le directeur d‘école Zeljko Kovacevic. Serbe d’origine, il est resté à Vukovar pendant le siège. Une personnalité respectée aussi bien par les Croates que par les Serbes. “Ce sont les responsables politiques qui font les règles du jeu et c’est à la population de s’y conformer,” insiste-t-il. “Il n’y a pas de travail, alors les gens se concentrent sur des choses inutiles, ils ne pensent pas par eux-même alors qu’ils devraient commencer à réfléchir. S’ils le faisaient,” souligne-t-il, “la ville reviendrait à la vie – avec de nombreuses idées nouvelles et de meilleures écoles – et au final, les enfants iraient dans les mêmes classes.”

D’après certains, ce système éducatif divisé laisse peu d’espoir qu’un jour, Vukovar puisse véritablement tourner la page de son passé.

Mais pour de nombreux parents, la principale difficulté, c’est de savoir comment expliquer ce douloureux chapitre aux plus jeunes. C’est le cas de Sasha Mrkalj, d’origine serbe. Sa famille vit dans cette région depuis des générations. Son fils de 11 ans fréquente une classe serbe, mais participe aux sorties scolaires et joue au basket avec les élèves croates. Sasha juge important que son enfant apprenne l’Histoire, la langue et la culture serbes. Selon lui, il est aussi primordial de lui expliquer les drames vécus par les habitants de la région. “Il pose des questions et c’est normal : ils sont tous curieux à cet âge-là,” explique-t-il, “je lui raconte les choses parce que j’ai grandi ici et j’ai vécu tout ce qui s’est passé depuis vingt ans ; j’ai mes propres vérités,” dit-il, “chacun a vécu les choses différemment.”

Le 18 novembre est un jour particulier à la fois pour les Croates et les Serbes de Vukovar. Il marque l’anniversaire de la reddition de la ville à l’armée yougoslave et illustre le clivage qui persiste entre les deux communautés. Dans la famille d’Alfred Hill, Croate assassiné en 1991, on s’accorde à dire que les enseignes en cyrillique ne sont pas vraiment le problème. Elles cachent en réalité, de profondes divisions, estime sa fille Stasha. “J’ai des collègues serbes, mais je ne leur parle pas de ces sujets ; de toutes façons, je sais exactement ce qu’ils pensent. Nous sommes divisés ici,” poursuit-elle, “les points de vue sont différents, inconciliables : ils considèrent que Vukovar est une ville serbe, je la vois comme une ville croate.”

La querelle du cyrillique n’est pas prête de s’apaiser : le conseil municipal de Vukovar vient d’adopter un statut spécial pour la ville qui lui permettrait de ne pas appliquer la loi sur les minorités. Les anciens combattants tentent eux d’obtenir l’organisation d’un référendum national.