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Lucien Neuwirth, celui qui a fait avaler la pilule aux Françaises

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Lucien Neuwirth, celui qui a fait avaler la pilule aux Françaises

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Il a porté à bout de bras et fait adopter trois lois fondamentales qui ont fait évoluer la société française, la loi autorisant les contraceptifs en 1967, celle qui oblige le personnel médical à soulager la douleur des patients en 1995 et celle qui donne aux malades l’accès aux soins palliatifs en 1999, et pourtant son nom reste méconnu du grand public.

Il a eu une jeunesse aussi dangereuse et palpitante que celle des autres grands résistants comme Stéphane Hessel, Raymond Aubrac ou Daniel Cordier, mais son nom a été moins cité dans l’Histoire contemporaine. Il est un peu tard car il vient de mourir à Paris à l‘âge de 89 ans, cependant le nom de Lucien Neuwirth mérite amplement d‘être gardé longtemps dans la mémoire des Français.

Lucien Neuwirth a toujours profité de ses expériences de vie pour élaborer et faire aboutir ses projets politiques. Durant la première partie de son existence, résistant de la première heure dès 16 ans, il a eu une incroyable chance dans son malheur.

Résistant à 16 ans, miraculé à 21 ans

Dans son livre “Ma guerre à 16 ans”, Lucien Neuwirth a raconté qu’il avait entendu l’Appel du 18 juin du général de Gaulle tout à fait par hasard en tombant sur Radio Londres. Avec d’autres jeunes gens de sa ville natale, Saint-Etienne, il crée tout de suite un petit groupe appelé “Espoir” qui publie un journal clandestin du même nom. Au début de 1943, il se réfugie en Espagne puis rejoint Londres où il entre dans les Forces françaises libres. Engagé dans la brigade des parachutistes britanniques SAS, le jeune homme atterrit sur un planeur en Bretagne en août 1944.

Lucien Neuwirth participera aux combats contre les Allemands jusqu’en janvier 1945. Au cours de la bataille des Ardennes, il est blessé par une mine mais il s’en sort. Après une hospitalisation, il repart à l’attaque. Parachuté aux Pays-Bas début avril, il est fait prisonnier et fusillé. Vous avez bien lu FUSILLE, et c’est là que se produit un double miracle. D’abord, le peloton d’exécution le rate de peu, puis l’officier qui donne le coup de grâce lui tire dans le coeur au lieu de viser la tête. Le Français porte un blouson militaire anglais avec de grandes poches sur la poitrine. Celle de gauche contient des pièces de monnaie, et ce sont elles qui arrêtent la balle. Lucien Neuwirth, qui s’est évanoui sous le choc, se réveille plus tard dans une clairière abandonnée. Ses camarades parachutistes sont effondrés à ses côtés, lui est vivant !

A Londres, au sein de l’armée de la France libre, on le surnommait déjà “Lulu la pilule”. Lucien avait découvert les avantages d’un contraceptif féminin baptisé “Gynomine”, et il en faisait profiter ses compagnons. Si la contraception commençait à faire son chemin en Grande-Bretagne, elle allait mettre beaucoup de temps en France. Au milieu des années 50, Lucien Neuwirth, devenu adjoint au maire de sa ville, Saint-Etienne, écoute des témoignages de femmes qui le marquent. “J’en ai assez !” lui confie l’une d’entre elles, “A chaque fois que mon mari rentre saoul, il me fait un gosse !” En 1966, alors député de la Loire, il est reçu à déjeuner à l’Elysée par son ancien chef, le général de Gaulle. Lucien Neuwirth a ensuite un entretien avec le président de la République, il a 50 minutes pour convaincre mais la partie est loin d‘être gagnée.

"Lulu la pilule" devient "le père de la pilule"

Evoquant la contraception un an plus tôt, Charles de Gaulle avait coupé court à tout débat en déclarant “Nous n’allons pas sacrifier la France à la bagatelle !”, la “bagatelle” étant un terme pudique de l‘époque pour désigner le sexe. Mais à la stupéfaction générale, le chef de l’Etat se laisse convaincre. “Transmettre la vie, c’est important”, convient-il, “il faut que cela soit un acte lucide”. Le 18 mai 1966, jour de son anniversaire, Lucien Neuwirth présente sa loi devant le Parlement, il ne sera pas épargné par les injures, particulièrement dans son camp, à droite. Il est traité de “malfaiteur public”, les opposants les plus durs disent que “Les femmes vont devenir un objet de volupté stérile”. La France est très conservatrice, la libération des moeurs de 1968 n’est pas encore passée par là. Néanmoins, vaille que vaille, la loi Neuwirth autorisant la fabrication et la vente de contraceptifs est votée puis promulguée le 29 décembre 1967, c’est une première en France.

“Lulu la pilule” est devenu “le père de la pilule”. Même après l’adoption de sa loi, il a continué à être harcelé. Les associations catholiques sont furieuses, il reçoit des lettres anonymes et il doit même retirer sa fille d’une école privée car des parents d‘élèves ont porté plainte. Lucien Neuwirth, croyant, pratiquant et plus intelligent, en a vu d’autres quand il était résistant et il laisse passer la tempête. 1.800 lettres de remerciement de femmes seront sa plus belle récompense. Sept ans plus tard, le 19 décembre 1974, c’est une femme également combative, Simone Veil, qui prendra le relais pour assurer une meilleure maîtrise de la fécondité en France. Elle fera voter, non sans mal, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse.