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Mafia et corruption : les dessous de l'Expo Milan 2015

Malgré les scandales et les polémiques, l’Exposition universelle de Milan fait le bonheur des visiteurs. Ce rendez-vous est aussi le dernier terrain

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Mafia et corruption : les dessous de l'Expo Milan 2015

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Malgré les scandales et les polémiques, l’Exposition universelle de Milan fait le bonheur des visiteurs. Ce rendez-vous est aussi le dernier terrain de chasse en date de l’Italie dans sa lutte anti-corruption. Sabrina Pisu a mené l’enquête pour euronews dans ce nouveau numéro de Reporter.

L’Exposition universelle Milan 2015 bat son plein sur plus d’un million de mètres carrés consacrés à une noble cause : Nourrir la planète.
Un projet colossal – estimé à 14 milliards d’euros – qui n’a évidemment pas manqué d’aiguiser l’appétit du crime organisé.

L’Expo Milan constitue un véritable test pour l’Italie dans la guerre qu’elle mène contre la mafia et la corruption. Alors, parviendra-t-elle à vaincre ses vieux démons ?

L’année dernière, après une série d’arrestations portant sur des marchés truqués en lien avec l’Exposition universelle, l’Italie a légiféré en faveur d’une plus grande transparence dans la passation des marchés publics.

Les différentes enquêtes ont permis de mettre au jour un réseau criminel, baptisé “contrats cupola”, soupçonné notamment de trafic d’influence. Le point avec Claudio Gittardi, le procureur de Milan :

“Deux contrats ont fait l’objet de manipulation lors de la procédure de passation des marchés de l’Expo Milan. Des pots-de-vin et autres malversations ont été constatés dans l’attribution de ces contrats. Il s’agissait clairement de cas de corruption.”

Ces enquêtes ne sont pas s’en rappeler celles menées dans le cadre de l’opération “Mains propres” conduite dans les années 90 pour purger l’Italie de son état avancé de corruption.

Diana Bracco, la présidente de l’Expo Milan, qui est aussi la commissaire générale du pavillon italien, regrette que cet énième scandale politico-financier ait jeté une ombre sur l’organisation de l‘événement :

“J‘étais inquiète bien sûr. Mon rôle était de présenter l’Italie sous son meilleur jour et de faire en sorte que l’Expo ouvre dans les temps. Avec ces enquêtes judiciaires, nous avons perdu des mois de travail. Tout a été bloqué. Cela a eu de nombreuses conséquences, comme la démission de plusieurs personnes. Évidemment, nous étions inquiets.”

Les retards dans l’organisation de l’Exposition et les polémiques à répétition ont failli avoir raison du décorateur italien, Dante Ferretti. Moins d’un mois avant l’inauguration, l’homme aux 3 Oscars (pour le meilleur décor) en charge de la scénographie du site a sérieusement envisagé de se retirer du projet :

‘‘J’ai appelé mon avocat et je lui ai dit : ‘je suis désolé, mais je ne veux plus faire partie du projet. Je dois préserver ma réputation’.”

Dante Ferretti a passé 4 ans à concevoir le Cardo et le Decumano, les 2 grands axes autour desquels s’articule l’Expo. Beau joueur, il a finalement accepté de rester aux commandes, malgré les contretemps et l’obligation de revoir son projet à la baisse :

“J’ai reçu un coup de téléphone de l’ancien Président italien Giorgio Napolitano que je connais personnellement et qui m’a dit : ‘Ferretti, j’ai passé tellement de temps à faire venir l’Expo à Milan, je suis vraiment désolé de ce qu’il se passe. Est-ce qu’on pourrait repousser l’ouverture du Decumano au 2 juin, pour la Fête de la République ?’ Et je lui ai répondu : ‘oui, tout est possible’.”

Les diverses investigations menées sur le chantier de l’Expo ont également apporté de nouvelles preuves de la collusion entre le monde politique et celui des affaires. Le tout sans entraver le bon déroulement des travaux, selon le procureur de Milan, Claudio Gittardi, contrairement à ce qui a pu être dit :

“Tout d’abord, nos enquêtes n’ont pas ralenti les activités de l’Exposition, car les travaux n’ont pas été arrêtés. Deuxièmement, ces enquêtes ont permis de confirmer l’existence de malversations dans la passation des marchés. Et on a ainsi pu éviter que la situation ne s’aggrave.”

C’est au magistrat Raffaele Cantone – connu pour son combat contre la Camorra – que l’on a confié la direction de la nouvelle Autorité nationale anticorruption créée au lendemain du coup de filet de 2014. Sa mission : passer au peigne fin les attributions de contrats en lien avec l’Expo Milan.

Raffele Cantone, président de l’Autorité italienne Anti-corruption :
“L’Autorité nationale anticorruption a bénéficié de pouvoirs spéciaux pour enquêter sur l’Expo. À partir du 24 juin 2014, nous avons surveillé la passation de tous les marchés. Nous avons également pris des mesures pour mettre certains contrats sous séquestre temporaire. Globalement, nous avons agi de façon courageuse. Notre système de contrôle de l’attribution des marchés a eu un écho international. L’OCDE, qui a en partie coopéré avec nous pour surveiller les activités sur place, a qualifié notre modèle d’exemple à suivre.”

À l‘échelle de l’Italie dans son entier, le versement de commissions occultes renchérirait le coût des chantiers de travaux publics jusqu‘à 40 %. Sur le site de l’Expo Milan, deux entreprises indélicates ont fait l’objet de mesures conservatoires, comme nous l’explique Raffaele Cantone :

“La mise sous séquestre temporaire revient à placer, dans une entreprise, un représentant légal qui se chargera de la procédure d’appel d’offres à la place du responsable de ladite entreprise pendant l’enquête.”

Selon les enquêteurs, la mafia – en particulier la ‘Ndrangheta calabraise – a essaimé jusqu’en Lombardie dans le Nord de l’Italie.

Francesco Paolo Tronca, le préfet de Milan – la capitale lombarde – n’a pas ménagé ses efforts :

“Au cours des derniers mois, Milan a fait office de laboratoire pour vérifier l’utilité des nouvelles mesures d’interdiction anti-mafia et des mesures de séquestre temporaire.”

La mafia calabraise aurait ainsi planifié d’empocher quelque 100 millions d’euros de chiffre d’affaires en truquant les marchés publics de l’Exposition universelle – sans succès, cette fois-ci, se réjouit Francesco Paolo Tronca :

“La mafia utilise généralement des hommes de paille pour répondre aux appels d’offres. La mafia veut faire main basse sur tout le territoire. Pour cela, elle utilise des méthodes insidieuses. Par exemple, elle repère les personnes faibles et les entreprises en difficulté, puis les intègre dans son système.”

Intimidations, loi du silence, pressions : la ‘Ndrangheta – originaire du Sud de l’Italie – a complètement “colonisé” le Nord du pays dont elle a infiltré l‘économie et la société, créant ainsi une sorte de “zone grise” difficile à éradiquer, selon Piero Colaprico, journaliste à ‘La Repubblica’ :

“L’Expo universelle est le premier grand événement qui se caractérise à la fois par des grandes parts d’ombre et de fortes mises en lumière. La “zone grise” a été frappée par plusieurs interdictions concernant des entrepreneurs et leurs intermédiaires. Les entreprises suspectes ont été bannies de l’Expo après les enquêtes menées par la préfecture et par le bureau du procureur. Maintenant, l’Expo est un événement ’100 % sans Mafia’.”

L’Exposition universelle de Milan 2015, miroir grossissant des travers, mais aussi des qualités de l’Italie. Quelles retombées le pays peut-il attendre d’un tel événement ? Les économistes sont divisés sur la question. Tous, en revanche, sont unanimes sur une chose : pour renouer avec la croissance, l’Italie doit en finir avec la corruption et la mafia.