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Jacqueline Moudeina: La grande leçon de ce procès pour l'Afrique entière, c'est qu'il est possible de lutter contre l'impunité


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Jacqueline Moudeina: La grande leçon de ce procès pour l'Afrique entière, c'est qu'il est possible de lutter contre l'impunité

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Présidente de l’Association Tchadienne pour la promotion et la Défense des Droits de l’Homme, Jacqueline Moudeina est une avocate tchadienne de renom international. Elle dirige le collectif d’avocats qui défendront les 4000 victimes d’Hissène Habré portées partie civile au procès de l’ex-dictateur tchadien, qui s’ouvre ce mois-ci à Dakar, Sénegal. Une victoire pour tous ceux qui luttent contre l’impunité dit-elle, au micro de Valerie Gauriat.

Jacqueline Moudeina:

C’est plusieurs années de lutte, plus d’une vingtaine d’années de lutte depuis qu’on a eu l’idée de faire juger Hissène Habré et ses complices. C‘était d’abord en termes de lutte contre l’impunité.

Pour nous , arriver à faire juger Hissène Habré, à faire juger ses complices, signifierait, que tous les peuples d’Afrique peuvent se dire nous pouvons oser , poursuivre, faire juger ceux qui font du mal, ceux qui violent nos droits. C’est cet effet d’abord qui est escompté.

Ensuite nous avons les victimes. Les survivants de ce régime de Hissène Habré. Qui ont subi les pires atrocités pendant le règne de Hissène Habré. Il y a eu sa police politique, qui mettait systématiquement des tchadiens en prison. Et c’est des mauvais traitements infligés à ces personnes qui étaient emprisonnées. Il y en a qui ont survécu à ces mauvais traitements. Et ces personnes attendent des explications de la part de tous ceux qui leur ont infligé ces mauvais traitements. Et principalement de Hissène Habré. Donc aujourd’hui, la chose qui était hier de l’utopie, parce que faire juger un ex-chef d’Etat ce n’est pas donné. Et ce n’est pas facile. Parce que ce n’est pas facile, nous sommes là depuis 15 ans, en quète de cette justice là.
Depuis plus de 15 ans. Parce que c’est un ex-chef d’Etat, parce que ce n’est pas facile de faire juger un ex-chef d’Etat. Donc pour les victimes, la situation qui était de l’utopie hier, prend corps et devient une réalité.

“La grande leçon du procès pour l’Afrique, c’est que c’est possible de lutter contre l’impunité”

Aujourd’hui les victimes sont plus rassurées encore en sachant que le 20 juillet, Hissène Habré va leur rendre compte. Quand bien même ils ont eu une partie qui est le jugement des complices de Hissène Habré ici au Tchad Le 25 mars La cour criminelle spéciale organisée ici au Tchad a rendu son verdict. Il y a eu des condamnations. Et il y a eu également le prononcé de la réparation, de l’indemnisation due aux victimes. Je trouve cela très important pour les victimes. On va boucler la boucle maintenant, avec le jugement du principal, qui est Hissène Habré.

Et cela vraiment, je crois qu’aujourd’hui, et pour le Tchad et pour l’Afrique, que c’est possible, de faire juger ceux qui le méritent. C’est possible de faire juger les violateurs des droits humains. Les violateurs des valeurs humaines, c’est possible de les faire juger , avec le dossier Habré. Mais maintenant, ça reste, l’effet pédagogique on va l’avoir! Parce que aujourd’hui vous ne me direz pas que si on arrive à un jugement de Hissène Habré, que les gens ne prètent pas attention, à leur peuple. Et que les gens reviennent à la charge pour faire souffrir leur peuple impunément! Ou sans être inquiétés. Donc c’est la grande leçon qu’on a voulu avec ce dossier, donner à toute l’Afrique. Au Tchad, et à l’Afrique entière. C’est la grande leçon. C’est cette possibilité de la lutte contre l’impunité.

VG: Hissène Habré a déjà déclaré qu’il n’allait pas participer..est ce que cela change quelque chose ou pas ?

JM: “Ca ne changera rien. D’autant plus que l’instruction a été bel et bien menée en tenant informés Monsieur Hissène Habré et ses avocats. Rien n’a été fait en dehors de Mr Hissène Habré et de ses avocats. Et aujourd’hui, qu’il ne se présente pas c’est sa stratégie, et c’est la stratégie de tous ceux qui se déversent dans ces atrocités. C’est leur stratégie. Vous avez eu à voir avec Maurice Papon, vous avez eu à voir avec Milosevic, avec bien d’autres, qui ont toujours refusé de parler, refusé tantôt de reconnaître les juridictions devant lesquelles ils doivent comparaître. Donc c’est une stratégie de Hissène Habré mais ca ne changera rien en la chose.

“Même si Hissène Habré refuse de leur rendre compte, quelque chose est fait, et le cri des victimes sera entendu.”

Il y aura un procès, et un bon procès d’ailleurs, qui sera réputé contradictoire. Donc de ce côté là nous on est pas du tout inquiets. Nous savons que les victimes auront l’occasion qu’ils attendent depuis plus de 20 ans, l’occasion de s’exprimer, l’occasion d’expliquer leur mal, tout ce qu’ils ont subi sous Hissène Habré. Parce que il y en a qui aujourd’hui en portent des stigmates, et de sérieuses stigmates. Ca va être l’occasion pour ces victimes de s’exprimer.

Même si Hissène Habré refuse de leur rendre compte. Mais au moins quelque chose est fait, et le cri sera entendu.
Mais devant le juge. Ce qui serait bien, c’est que Hissène Habré qui clame haut son innocence, aujourd’hui il a trouvé une tribune. Pour vraiment étaler son innocence. Mais c’est dommage qu’il refuse! Mais ce n’est pas parce qu’il refuse qu’il n’y aura pas procès. Il va y avoir procès. Parce que clamer son innocence ce n’est pas dans sa chambre, ce n’est pas dans sa cellule; ce n’est pas du fond de sa cellule qu’on clame son innocence. C’est devant les juges. Et la tribune lui est offerte aujourd’hui. C’est le 20 juillet, devant ses juges, qui sont régulièrement installés, qui sont régulièrement désignés par l’Union Africaine. C’est l’occasion pour Monsieur Hissène Habré de déballer ce qu’il sait, et ce qu’il veut déballer.
Mais c’est dommage qu’il offre cette réticence, c’est dommage qu’il offre ce refus. Mais cela ne décourage pas du tout les victimes et ceux qui les accompagnent. Personne n’est découragé.

Ce procès se passe à Dakar alors que les faits ont été perpétrés au Tchad. Par des tchadiens, sur des tchadiens, et le principal accusé est tchadien. Mais en vertu de la compétence universelle ça se passe ailleurs, à Dakar, qui se dote de la loi sur la compétence universelle pour lui permettre d’accueillir le procès.Tout cela fait de ce procès un procès historique.Un procès vraiment pour l’Afrique. Donc moi je pense que toute l’Afrique doit en être fière. L’Afrique doit en être fière. Parce que c’est la même Afrique qui se bat aujourd’hui pour que les africains ne soient pas jugés ailleurs qu’en Afrique. Et je dirais aussi que c’est un test pour l’Afrique aujourd’hui.

C’est un procès qui est hautement politique Quand on sait que Hissène Habré a été soutenu par la France, par les Etats Unis, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, pour organiser tout ce qu’il a fait.

Donc tout de suite quand on regarde ce procès, on dit c’est vrai , il y a le droit, mais il y a la politique qui est là dedans. On dit qu’il est hautement politique ce procès. Et surtout que aujourd’hui tout le monde s’acharne sur nous en disant pourquoi le seul Hissène Habré alors qu’on sait que Monsieur Idriss Déby a servi sous Hissène Habré comme chef de l’Etat Major général. Donc tout cela fait de ce procès un procès hautement politique aussi.

Et il a fallu l’implication de tous les pays africains finalement. Parce que quand on parle Union Africaine on parle des pays qui composent cette Union et qui ont donné leur accord pour qu’il y ait la création des Chambres Africaines extraordinaires pour connaître du procès. Donc la politique vient intervenir. Et on sait aussi que c’est avec l’accord de cette Union que tout se fait maintenant au niveau de Dakar. Parce que l’accord entre le Sénégal et l’Union Africaine n’est pas un accord entre le Sénégal et le Tchad.

L’accord entre le Sénégal et le Tchad c’est un accord qui vise simplement la coopération judiciaire. Mais le vrai accord qui s’est soldé par le statut créant les chambres, c ‘est un accord qui est intervenu entre l’Union Africaine et le Sénégal. Donc cela veut dire que c’est toute l’Afrique avec le Sénégal qui ont conclu un accord de cet accord il résulte la création des chambres africaines extraordinaires, chargées de juger Mr Hissène Habré, ses complices, au nom de l’Afrique. C’est ça qui rend ce dossier important et qui lui donne toute sa valeur, en dehors de la valeur juridique , qui lui donne toute cette valeur politique.

“C’est aussi une alerte à ceux qui soutiennent des régimes qui anéantissent leurs peuples”

Nous en donnant ce signal, ce signal fort, par le biais de la lutte contre l’impunité, c’est aussi une alerte à ceux qui soutiennent des régimes qui anéantissent leurs peuples. Parce que il n’y a pas de raison d’anéantir son peuple avec des prétextes de certaines luttes par exemple. Et aujourd’hui je crois que ce signal est adressé à la même France , aux mêmes Etats Unis. C’est un signal qui leur est adressé. C’est bien de soutenir les pays , mais il ne faut pas soutenir les pays contre leurs propres peuples! Il ne faut pas décimer son propre peuple, sous prétexte de lutter par exemple contre le terrorisme. Sous prétexte d‘éloigner une certaine idéologie religieuse par exemple. Il faut tenir compte, tout en menant cette lutte, du respect des droits de ces valeurs là. Des droits de ces êtres qui sont gouvernés. Donc ce signal je crois que ça va dans tous les sens. Ce n’est pas seulement au niveau du règne de Hissène Habré et de tous les dégâts causés par Hissène Habré lors de son règne. Mais c’est un signal fort qui est adressé également à ces puissances qui soutiennent ces pays là, au nom de la lutte contre le terrorisme, au nom de la lutte contre des idéologies religieuses.

VG: Vous avez payé chèrement votre engagement, depuis des années que vous combattez. Vous avez fait l’objet d’un attentat. Est-ce qu’encore aujourd’hui, vous faites l’objet de menaces? Ou est-ce que c’est fini tout cela ?

JM: Ce n’est pas tout à fait fini. Parce que vous savez, d’une façon ou d’une autre, on est menacé. D’une façon ou d’une autre. Quand ce n’est pas à boût de fusil que vous menacez..Aujourd’hui je crois que les gens se déversent plutôt dans la calomnie. On cherche à me déstabiliser. Vous entrez sur le net, il y a beaucoup de choses qui se racontent sur ma personne. Donc ce n’est pas seulement des menaces physiques. Mais on cherche à moralement me déstabiliser. Et ça c’est des gens aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. Vous allez sur le net, beaucoup de choses se racontent.
C’est vraiment de la diffamation à haute dose. A défaut de tuer la personne, on la diffame pour la déstabiliser.

“Les menaces n’ont pas cessé, mais je suis plus jamais que déterminée à aller de l’avant”

Donc je ne peux pas dire que les menaces ont cessé, les menaces n’ont pas du tout cessé. Et cela ne s’est pas arrêté simplement à l’attentat de 2001. Cela s’est répété. Il y a eu d’autres situations que j’ai essuyé. Par exemple quand on m’a braquée devant chez moi, pour arracher mon véhicule. Ce n’est pas anodin. Ce n’est pas du tout anodin. Cela aurait été anodin si quand j’avais porté plainte, on avait laissé la plainte suivre son cours. Mais aujourd’hui je crois que la plainte est relayée aux calendes grecques.
Et quand on se livre à ces diffamations, à ces calomnies, je crois que c’est aussi la meilleure façon de me menacer. C’est la meilleure façon de me déstabiliser. Ca n’a pas cessé. Tant qu’on a le dossier entre les mains je crois que ça ne cessera pas. Ca cessera peut-être avec la fin. Et encore.

VG: Vous n‘êtes pas découragée ?

JM: Non, pas du tout. Moi je suis plus que déterminée à aller de l’avant. Je me dis que quelque part il faut oser. On ne va pas tous se retrancher parce que quelque part il y a ceux qui calomnient, quelque part il y a ceux qui diffament. On ne va pas tous se retrancher. Il faut bien qu’il y ait des gens qui acceptent d‘être diffamés, qui acceptent d‘être calomniés, pour arriver à un but qui servira à ces mêmes personnes qui calomnient, à ces mêmes personnes qui diffament. Parce que aujourd’hui réussir à juger Hissène Habré, je crois que cela servira à tout le monde.

Ca ne servira pas qu’aux victimes de Hissène Habré, et ça ne servira pas seulement à ceux qui accompagnent ces victimes. Ca va servir le peuple tchadien tout entier, et voire l’Afrique toute entière. La lutte contre l’impunité ce n’est pas pour une personne ce n’est pas pour une catégorie de personnes. C’est pour tout le monde. C’est pour qu’on ait un monde sain. C’est pour qu’on ait une autre gouvernance que celle qu’on a l’habitude de connaître. Qui se résume en la dilapidation des fonds de l’Etat, en la violation des droits des peuples qu’on gouverne. Il faut qu’on ait un monde plus sain, un monde plus juste. Et cela doit servir à tout le monde.

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