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"Il faut relancer le processus de négociation entre la Turquie et l'UE", estime Didier Billion de l'IRIS


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"Il faut relancer le processus de négociation entre la Turquie et l'UE", estime Didier Billion de l'IRIS

Donnant donnant. Après des mois de blocage des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et en pleine crise migratoire, Angela Merkel a fait une visite éclair en Turquie la semaine dernière, plaidant pour un maintien du plus grand nombre possible de réfugiés en échange d’une promesse de relance du processus d’adhésion.

Depuis le début de la guerre en Syrie, la Turquie est en première ligne. 2,2 millions de réfugiés sont arrivés dans le pays, accueillis dans des centres, mais pour la majorité, dispersés dans les grandes villes. La plupart ne sont là que pour transiter. Leur rêve, c’est l’Europe. Or, moyennant une aide financière, l’Europe voudrait que la Turquie les retienne.

“La sécurité et la stabilité de l’Ouest et de l’Europe sont subordonnées à notre sécurité et à notre stabilité. Ils ont accepté cela maintenant. Lors des pourparlers à Bruxelles, la semaine dernière, ils l’ont accepté. Et tout cela ne peut pas se faire sans la Turquie. Donc, si cela ne peut pas se faire sans la Turquie, pourquoi n’intégrez-vous pas la Turquie dans l’Union européenne ? “, a interrogé le président islamo-conservateur turc Recep Tayyip Erdogan.

Le moment opportun pour poser cette question. En pleine crise politique, Erdogan voudrait profiter de cette nouvelle perspective et de ces promesses de l’Union européenne pour en tirer parti lors des élections. Reste que, certains l’ont fait observer, la Turquie n‘était pas conviée lors du dernier sommet des 28 consacré à la crise migratoire.

Ce voyage d’Angela Merkel en Turquie s’est déroulé à deux semaines des élections législatives turques. Elles sont prévues le 1e novembre et vont se dérouler dans un contexte politique très tendu.

Entretien avec Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), spécialiste des questions européennes et de la Turquie.

Arzu Kayaoglu euronews :
Nous retrouvons depuis Paris, Didier Billion directeur adjoint de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), spécialiste des questions européennes et de la Turquie. Abordons avec lui la situation dans ce pays à l’approche des élections législatives anticipées.

Depuis quelques années, on avait un peu oublié la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Les négociations étaient presque figées. Mais soudainement, sur fond de crise migratoire, Angela Merkel a remis le dossier sur la table. S’agit-il selon vous d’un opportunisme politique ou cela figurait-il déjà dans l’agenda européen ?

Didier Billion:
“C’est évidemment totalement lié à la situation politique et au défi migratoire qui s’oppose à l’Union européenne. Nous constatons que l’UE a quelques difficultés à avoir une position commune pour gérer ce flux migratoire qui parvient du Moyen-Orient. Et mieux vaut tard que jamais, l’UE comprend enfin que la Turquie est un pays indispensable pour le bon équilibre, non seulement de la gestion des flux migratoires, mais aussi pour une série d’autres questions politiques. Et comme par hasard Madame Merkel a pris la peine de faire un voyage en mission officielle à Ankara et à Istanbul, ou elle a pu rencontrer le président de la République. Je pense que c’est positif que les Européens prennent enfin conscience de l’importance de la Turquie et prennent conscience que sans la Turquie il y aura impossibilite d’opérer une bonne gestion des flux migratoires et de gérer se défi qui s’oppose aux Etats membres de l’UE. Ceci étant posé, on peut quand même regretter le timing parce que la Turquie est dans une période électorale. Le président de la République mène un combat politique, il est dans son rôle ma foi, mais je ne suis pas certain qu’il était totalement opportun que Madame Merkel se rende ces derniers jours en Turquie, elle aurait peut-être pu attendre que les élections du 1e novembre se soient déroulées.”

euronews:
Les droits de l’homme, la démocratie, la liberté d’expression … sur ces questions, la Turquie est souvent critiquée. Pourtant, il semble que l’Europe reste inactive en la matière. Sur ces thèmes l’Europe se désintéresse-t-elle de la Turquie ?

Didier Billion:
“Ce que vous dites est très important. On peut discuter de la liberté de la presse, on peut discuter des droits démocratiques, on peut discuter des atteintes aux libertés. Il faut le faire. Il faut avoir un raisonnement politique. Certains considèrent par exemple qu’il faut rompre toute relation avec la Turquie parce que justement il y a des atteintes aux droits de l’homme. Je pense que c’est une position totalement erronée. C’est justement parce qu’il y a des atteintes aux droits de l’homme et aux droits démocratiques qu’il faut poursuivre et relancer un dialogue digne de ce nom et des négociations dignes de ce nom. Mais on ne peut pas avoir une position morale à l‘égard de la Turquie. Il faut avoir un raisonnement politique. C’est-à-dire relancer les partenariats, relancer la négociation et dans le cours de ces négociations aborder toutes les questions.”

euronews:
De son côté, la Turquie s‘éloigne t-elle de l’Europe pour se rapprocher de l’Organisation de coopération de Shanghai et sa coopération avec la Russie?

Didier Billion:
“Non, je pense que c’est une illusion. Monsieur Erdogan il y a quelques mois avait effectivement déclaré que si l’UE ne voulait plus de la Turquie alors il déposerait une demande d’adhesion à l’Organisation de coopération de Shanghai, sauf que les membres de l’Organisation de coopération de Shanghai ne sont pas du tout chaud à une candidature de la Turquie. Et puis en relation internationale, je considère qu’il n’y a pas un jeu à somme nulle. C’est à dire que la Turquie peut totalement continuer à avoir de véritables relations dignes de ce nom avec l’UE, mais aussi déployer sa politique vers d’autres horizons en direction du Moyen-Orient, du Caucause, en direction de la Russie, etc. Donc il n’y a pas antinomie entre les deux aspects. Un grand pays comme la Turquie qui a véritablement un rôle à l’international doit pouvoir discuter, lancer des initiatives, passer des accords de coopération avec des pays de différentes régions du monde, c’est là toute l’importance de la Turquie. Donc je crois qu’il ne faut pas opposer les coopérations que peut initier la Turquie en direction des Etats très differents les uns des autres avec le maintien de la perspective de son adhesion à l’UE.”

euronew:
Le résultat des élections anticipées qui vont avoir lieu le 1e novembre peut-il changer les relations entre l’Europe et la Turquie ?

Didier Billion:
“Avant il faudrait connaitre les résultats. Les sondages d’opinion nous donnent quelques indications, mais enfin, je préfère pour ma part attendre le 1e novembre pour avoir une vision plus claire des choses. En tout cas, il semble que les rapports de force électoraux étant issus des élections législatives du 7 juin dernier ne seront pas véritablement modifiés, donc en réalité, on a perdu plusieurs semaines voire plusieurs mois pour aboutir quasiment au même résultat, si on juge ces résultats fiables. En tout cas, quelle que soit la configuration politique le 2 novembre, quels que soient les rapports de force électoraux, quelle que soit l‘éventuelle nécessité de recourir à la mise en œuvre d’un gouvernement de coalition, je pense qu’il est impérativement nécessaire que de véritables négociations puissent reprendre avec l’UE. Madame Merkel a déclaré lorsqu’elle était en Turquie qu’elle était favorable pour sa part à l’ouverture de plusieurs châpitres qui était gelés depuis plusieurs années, tant mieux, il faut absolument prendre à la lettre ce qu’a déclaré Madame Merkel et ouvrir de nouveaux châpitres de négociation avec la Turquie. Il faut relancer ce processus. Et je pense que la relance d’un réel processus aidera la Turquie à surmonter les difficultés auxquelles elle fait face actuellement.”

euronews:
Selon vous, comment les Européens perçoivent-ils la situation actuelle en Turquie ? En terme de liberté de la presse et de droits de l’homme notamment ? Leur perception est elle en adéquation avec la réalité ?

Didier Billion:
“Mais vous savez les Européens ce n’est pas une position unique. Il y a parmi les Européens des hommes, des femmes, des responsables politiques qui sont par principe contre la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’UE parce qu’il considère que cet État n’est pas un État européen, c’est un État musulman, etc. Ceci étant posé, je suis pour ma part très préoccupé par les dynamiques politiques à l‘œuvre actuellement en Turquie. Je suis très critique à l‘égard de la politique menée par le président de la République. Monsieur Erdoğan avait fait progresser le pays en atteignant de bons résultats économiques au cours des dernières années. Il avait affirmé la Turquie sur le champ international avec beaucoup d’initiatives positives de médiation, etc. Malheureusement, il y a un grand gâchis, c’est-à- dire qu’aujourd’hui, Monsieur Erdogan est dans une logique d’affrontement, de polarisation, des positions politiques de stratégie de la tension et évidemment la Turquie, aujourd’hui, passe une mauvaise période. Il est de la responsabilité de tous les démocrates turcs et européens d’essayer d’aider la Turquie à se sortir de ces difficultés et à relever ces défis et je pense en tout cas que les Européens ou une partie des Européens doivent avoir des exigences à l‘égard de la Turquie pour ce qui concerne les droits démocratiques, les libertés, la liberté de la presse, etc. Et doivent se situer dans une perspective de partenariat, de partenariat réel… Les choses ne sont jamais en noir et blanc. Il faut être exigent avec ses amis, exigeant avec ses partenaires, ne pas les accuser, ne pas faire leçon de morale, mais être ferme sur les principes constitutifs de l’UE.”

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