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Les législatives turques sur fond de crise des réfugiés et de répression

Les élections législatives en Turquie arrivent à un moment critique. Le président Erdogan poursuit l’objectif d’une majorité parlementaire, mais les

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Les législatives turques sur fond de crise des réfugiés et de répression

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Les élections législatives en Turquie arrivent à un moment critique. Le président Erdogan poursuit l’objectif d’une majorité parlementaire, mais les sondages ne dégagent pas de gagnant clair.

Séduit par la proposition d’une aide d’un milliard d’euros faite par l’Union européenne, le gouvernement turc a accepté d’améliorer l’accueil des réfugiés et de lutter contre l’immigration clandestine.

Mais le gouvernement est critiqué pour sa répression à l’encontre des minorités et des médias et pour ses raids menés contre les combattants kurdes en Irak.

Quel impact ces élections peuvent-elles avoir sur les relations entre l’Union européenne et la Turquie? Bruxelles va-t-elle passer sous silence la question des droits de l’homme pour s’assurer du soutien de la Turquie dans la région?

Ils sont nos invités dans ce numéro de The Network, ici dans les locaux du Parlement européen à Bruxelles. Marietje Schaake, membre de l’Alliance des démocrates et des libéraux néerlandais, qui siège à la Commission du Commerce international, et membre substitut du Comité des droits de l’Homme. Zafer Sirakaya, porte-parole de l’AKP ici à Bruxelles, le parti du président turc Erdogan et Nikola Dimitrov de l’Institut de La Haye pour la justice mondiale, qui promeut les principes de résolution pacifique des conflits et de bonne gouvernance.

Chris Burns:
On commence avec vous Marietje. Quel peut être l’impact des élections turques sur la crise des réfugiés et vice-versa? Pensez-vous que le gouvernement turc fait bien les choses concernant les réfugiés en renforçant la sécurité à la frontière?

Marietje Schaake:
“Je pense qu‘à la fois en Europe et en Turquie, les gens sont très préoccupés par le grand nombre de réfugiés qui fuient cette guerre terrible et à laquelle on doit mettre un terme. Et je vois dans les sondages d’opinion que les Turcs sont de plus en plus préoccupés par le nombre élevé de réfugiés et par l‘évolution de cette crise à court mais aussi long terme. Donc il est très important que les conditions dans lesquelles ils sont accueillis s’améliorent.”

Chris Burns:
Ok, Zafer, comment voit-on ça en Turquie? C’est un enjeu électoral?

Zafer Sirakaya:
“Actuellement, nous accueillons deux millions et demi de réfugiés en Turquie et, si cela est possible, nous accueilleront encore plus de réfugiés syriens parce que nous ne pouvons pas leur permettre de vivre sous le régime de Bachar Al-Assad qui utilise contre eux des bombes à fragmentation. Cette question n’a aucun impact sur la campagne électorale.”

Chris Burns:
Nikola, pensez-vous que la Turquie fait bien les choses, pas seulement concernant les réfugiés mais aussi les Kurdes, en renforçant la sécurité à la frontière? C’est la chose à faire ?

Nikola Dimitrov:
“Il est vraiment essentiel que le processus de paix reprenne la bonne direction. Sur la question kurde. Et il y a cette tendance dangereuse avant chaque élection à diviser pour mieux régner, en polarisant. Et c’est un jeu très dangereux.”

Chris Burns:
Revenons sur ce point avec vous Zafer car Ankara est critiqué par les Européens sur la question de la répression contre les Kurdes. Qu’en pensez-vous?

Zafer Sirakaya:
“Tout d’abord, il ne faut pas confondre les Kurdes avec les terroristes du PKK. Le PKK est considéré comme une organisation terroriste, non seulement en Turquie mais aussi dans les pays européens. L’AKP a lancé un processus de paix et nous le poursuivrons. Mais cela est impossible si le PKK continue de nous attaquer : près de 150 policiers et d’autres fonctionnaires ont été tués par le PKK et nous devons dire ouvertement que nous devons lutter contre cette organisation.”

Chris Burns:
La campagne que le gouvernement a lancé contre le PKK est aussi un moyen de frapper le parti kurde, le HDP?

Marietje Schaake:
“Certainement. Je crains que la frontière soit trop mince. Personne ne nie que le terrorisme est inacceptable et qu’il doit être combattu, si nécessaire …”

Chris Burns:
Comme nous l’avons vu au cours de la campagne électorale, avec cette horrible attentat lors d’une manifestation pour la paix

Marietje Schaake:
“C‘était terrible. J‘étais en Turquie quand c’est arrivé. Mais l’agression verbale et cette tendance à l’amalgame entre membres du HDP, électeurs et terroristes m’inquiète. Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier et le gouvernement du président Erdogan et l’AKP ont le devoir d’arrêter les attaques personnelles et les attaques verbales dont sont victimes les journalistes et les minorités.”

Chris Burns:
Nikola, elle a aussi parlé de la répression contre les médias et les journalistes. Comment voyez-vous ça ? Le gouvernement ne devrait-il pas lâcher du lest ? Cela ne freine-t-il pas ses efforts de rapprochement avec l’UE”

Nikola Dimitrov:
“La démocratie en Turquie est gravement menacée et il est difficile de trouver des nouvelles positives à la lecture des rapports internationaux sur l’Etat de la liberté de la presse en Turquie. La situation a même empiré en décembre 2013 après le scandale de corruption. Et si l’on parle des élections, on ne peut pas dire que les opportunités soient les mêmes pour tout le monde.”

Chris Burns:
Zafer, que répondez-vous à ça ?

Zafer Sirakaya:
“Sur la question des médias et des Kurdes …”

Chris Burns:
Vous vous trouvez dans une position délicate là…

Zafer Sirakaya:
“Tout d’abord, le HDP doit prendre ses distances avec les terroristes du PKK. Nous ne pouvons pas croire à sa bonne foi quand le HDP dit qu’il était opposé aux activités terroristes du PKK ces six derniers mois. L’autre problème c’est qu’insulter le Premier ministre et le président ne peut être justifiée sous couvert de la liberté de la presse. Dans aucun pays européen, vous ne pouvez accuser le président d‘être un meurtrier.”

Chris Burns:
Marietje, vous n‘êtes pas d’accord…

Marietje Schaake:
“Les médias en Turquie sont sous pression intense et systématique. Il ne s’agit pas seulement d’insultes, mais d’attaques personnelles contre des journalistes, d’intimidations, d’amendes excessives et politiquement motivées contre les médias, de descentes dans les rédactions… de violences personnelles même récemment contre un chroniqueur. Tout cela est très inquiétant et ne permet pas un environnement propice à un débat démocratique et à des élections libres.”

Chris Burns:
Nikola, comment aimeriez-vous voir le gouvernement changer pour redorer son image sur la question?

Nikola Dimitrov:
“Je pense que c’est plus grave qu’un simple problème d’image. Comme l’a écrit un courageux chroniqueur turc, je le cite: “Je suis témoin d’un assassinat progressif de la démocratie en Turquie”. Je crois que le pays devrait se servir de cet attentat, le plus sanglant de l’histoire récente de la turquie, pour construire un gouvernement d’unité nationale et réformer la justice. Car comme l’a dit un membre de l’opposition, du Parti républicain du peuple (CHP), il y a en prison plus de politiciens que de membres de l’Etat islamique.”

Chris Burns:
Il y a de nombreux intérêts politiques en jeu ici, parce que si vous êtes en mesure de lier le PKK avec le HDP, vous pouvez peut-être gagner quelques votes et ainsi empêcher le HDP de parvenir à un résultat qui vous empêcherait d’obtenir une majorité absolue. Tout cela est très politique.

Zafer Sirakaya:
“La liberté d’expression est l’un des principaux piliers de la démocratie et nous voulons l’améliorer et la renforcer, mais nous devons faire la différence entre insulte et liberté d’expression, et nous continuerons à le faire dans l’avenir”.

Chris Burns:
Ok. L’UE est dans une position difficile parce qu’elle doit négocier avec le gouvernement turc pour faire face à la crise des réfugiés. Dans le même temps, il y a la questions des droits civiques. A quel degré est-on prêts à occulter la question des droits civiques pour obtenir la coopération de la Turquie sur la gestion des réfugiés. Marietje?”

Marietje Schaake:
“Je ne pense pas qu’on doive l’occulter. Il est important que les Turcs comprennent que les valeurs européennes et les critères d’accès à l’Union sont importants pour leur propre qualité de vie. La question des droits fondamentaux et de la crise des réfugiés sont deux choses distinctes qui doivent être traitées séparément. Nous allons donc continuer à être vigilants en ce qui concerne la protection des droits et libertés des citoyens turcs.”

Chris Burns:
“Ok. Nikola, c’est votre boulot et le rôle de votre institution de soutenir la primauté du droit. Mais vous devez également trouver un compromis avec Ankara, n’est-ce pas?”

Nikola Dimitrov:
“L’Europe est coincée entre le marteau et l’enclume. Il faut parvenir à un accord avec la Turquie pour gérer la crise des réfugiés. D’autre part, si vous ne pensez pas à long terme, si vous ne mettez pas en pratique ce que vous prêchez – la démocratie et les droits civiques – alors à long terme, vous porterez atteinte à la communauté turque et vous serez confrontés à un défi encore bien plus grand que la crise des réfugiés.”

Chris Burns:
Zafer, comment allez-vous mettre en pratique ce que vous prêchez?”

Zafer Sirakaya:
“Eh bien, nous allons continuer à travailler sur la question et je crois qu’une solution à long terme pour gérer la crise des réfugiés doit également être trouvée. Nous devons renforcer nos efforts pour offrir de meilleures conditions d’accueil aux réfugiés, à la fois en Europe et en Turquie”.