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Le Royaume-Uni veut tuer le terrorisme à sa racine

Peut-on désamorcer une bombe humaine ?

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Le Royaume-Uni veut tuer le terrorisme à sa racine

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Peut-on désamorcer une bombe humaine ? Alors que l’Europe cherche des recettes, le Royaume-Uni mène depuis dix ans, des programmes de dé-radicalisation de terroristes potentiels, avec un succès mitigé.

Point of view

Le terrain sur lequel on doit se battre, c'est celui des coeurs et des esprits.

Dans l’est de Londres, au pied de la mosquée de Walthamstowe, nous nous rendons dans un centre pour jeunes connu de tous : celui de la Fondation Active Change, une association qui oeuvre contre la radicalisation des jeunes britanniques, qu’il s’agisse de violence des gangs ou d’extrémisme religieux.

Venu d’Afghanistan il y a sept ans, Javid Khan en a fait son refuge. “Ils m’ont aidé pour mon éducation, ma vie sociale, le collège, l’université, tout ! lance-t-il, ils m’ont protégé des recruteurs, des groupes extrémistes.”

“Leur faire envisager la religion autrement”

Le responsable de la Fondation, Hanif Qadir nous invite à le suivre. Il est en ligne avec le père d’un jihadiste britannique qui veut rentrer de Syrie. “Est-on sûr qu’il a quitté Raqqa ? demande-t-il à son interlocuteur. Si on réussit à le mettre en sécurité, par exemple en Jordanie ou dans un autre pays voisin, il faut qu’on prenne en compte les réalités ici, poursuit-il, beaucoup de gens vont se méfier des intentions de tout individu qui dit vouloir quitter le groupe Etat islamique surtout en ce moment.” Depuis des mois, l’association transmet au jeune homme, par l’intermédiaire de son père, des arguments qui contrecarrent l’interprétation que le groupe fait de l’Islam. “On a passé une première étape importante avec ce cas, indique Hanif Qadir. On a réussi à amener cette personne à considérer des méthodes alternatives, à envisager la religion autrement, ajoute-t-il, avec de la patience et l’information adéquate, si on trouve le moyen d’acheminer cette information vers ces gens et qu’on leur donne les moyens de penser par eux-mêmes, alors les choses peuvent changer.”

Hanif Qadir sait de quoi il parle. Parti rejoindre les rangs d’Al-Qaïda en Afghanistan en 2002, il n’y supporte pas les exactions des talibans. Crée un an plus tard, sa Fondation est aujourd’hui, au premier rang des programmes dits de dé-radicalisation lancés au Royaume-Uni après les attentats du métro londonien en 2005.

Cible désignée du groupe Etat Islamique, la capitale britannique est aussi le premier foyer de recrutement de l’organisation terroriste dans le pays. Un attrait qui ne surprend pas Adam Deen, ancien membre du groupe extrémiste islamiste Al Muhajiroun. Il est aujourd’hui un expert reconnu du contre-terrorisme et de la dé-radicalisation à la Fondation Quilliam.

“Cela me semblait normal de parler d’organiser une attaque terroriste à Londres”

“Dans un monde où les gens se sentent en insécurité, dans un monde fait d’incertitudes, le message du groupe Etat islamique est très rassurant : c’est une simplification du monde, qu’il divise en deux, le bien et le mal, dit Adam Deen. J’ai rencontré ces extrémistes : ils sont devenus une autorité pour moi et la manière dont je comprenais ma foi et ils m’ont emmené en voyage, un voyage d’extrémisme. C‘était même devenu normal pour moi, de participer à une discussion où on parlait d’organiser une attaque terroriste potentielle à Londres, se souvient-il. Avec le recul, je me dis : “Mais qu’est-ce qui m’a pris ?” A l‘époque, cela me semblait tout à fait normal : l’Occident attaquait des musulmans, donc c‘était notre ennemi. On doit empêcher les gens d’entreprendre ce voyage vers l’extrémisme et cela nécessite une réforme théologique, souligne-t-il, la façon même dont on comprend l’Islam, dont on comprend le monde au travers du prisme de l’Islam, doit changer.”

Dans des lieux tenus secrets de la capitale, nous avons rendez-vous avec un autre transfuge d’un groupe extrémiste islamiste, Rashad Ali, lui aussi devenu spécialiste en dé-radicalisation à l’ Institut pour le dialogue stratégique. Déconstruire le discours des groupes terroristes est essentiel, dit-il. “Une fois qu’on est capable d’y voir clair et de comprendre que l’idéologie est vide, que sa politique n’a rien à voir avec la réalité et qu’en fait, le discours religieux est utilisé seulement pour justifier des positions idéologiques extrêmes, alors on peut faire le tri entre ce discours et les convictions religieuses, estime-t-il. On peut comprendre que l’idéologie est fondamentalement amorale : ce sont ces choses qui m’ont permis de m‘éloigner et c’est le cas de beaucoup d’autres, les mêmes ingrédients qui ont poussé les gens à rejoindre ces groupes peuvent être utilisés pour les en faire sortir.”

Réagir, mais ne pas sur-réagir

Autre volet des programmes de lutte contre l’extrémisme : la prévention et le signalement d’individus jugés à risque dans tous les secteurs de la vie publique. Depuis 2006, plus de 4000 personnes ont été identifiées comme étant potentiellement sur la voie de l’extrémisme. Après enquête, 20% de ces individus ont été considérés comme devant être pris en charge. Le dispositif est controversé : beaucoup dénoncent la stigmatisation de la communauté musulmane. Très polémique, le signalement obligatoire des élèves perçus comme à risque dans les établissements scolaires.

Nous nous rendons dans une école confessionnelle de la ville de Slough, à l’ouest de Londres, où l’on privilégie la pédagogie et le débat. Zafar Ali est chargé de former les enseignants à la prévention de la radicalisation dans plusieurs établissements de la région. “On forme le personnel sur ce qu’ils doivent faire, ce à quoi ils doivent prêter attention, comment réagir et comment ne pas sur-réagir : par exemple, un enfant après un bon cours, a dit au professeur “Al Hamdullilah”, ce qui veut dire “Loué soit Dieu” et l’enseignante a cru que c‘était une exclamation terroriste, elle a appelé la police et l’enfant et ses parents ont été interrogés, retrace-t-il. Il y a en ce moment une telle ambiance que beaucoup de jeunes croient que s’ils expriment leur point de vue, ont envie de débattre, ils vont être pointés du doigt, signalés et traités d’extrémistes et c’est dangereux, regrette-t-il, parce que cela conduit les gens à la clandestinité.”

A grand renfort de propagande, Daesh a rallié plus de 750 britanniques à sa cause : 60% d’entre eux seraient revenus selon le ministère britannique de l’Intérieur. Mais les candidats sont toujours plus nombreux et parfois très jeunes comme en témoignent des images de trois adolescentes anglaises parties en Syrie l’an dernier, filmées par une caméra de vidéo-surveillance lors de leur passage en Turquie.

Le sport comme bouée de sauvetage

L’association Football for Unity a fait du ballon rond une arme contre les sirènes du terrorisme. Plusieurs de ces jeunes ont été approchés par le groupe Etat islamique via les réseaux sociaux. Le co-fondateur de ce projet lancé il y a un an, le psychologue Shamender Talwar veut leur inculquer des valeurs fédératrices. “Il y a des musulmans, des juifs, des chrétiens, des hindous, des sikhs, précise-t-il avant d’ajouter : on a soutenu ces jeunes, on a aidé à les dé-radicaliser à travers le football qui est une manière formidable de réunir toutes les cultures, on leur explique que l’Etat de droit et les valeurs britanniques sont des choses très importantes ; peu importe le milieu d’où ils viennent, leur identité sera toujours britannique.”

Des valeurs qui ont convaincu Amina – un nom d’emprunt – de ne pas partir en Syrie. Contactée sur les réseaux sociaux par des recruteurs de Daesh, la jeune fille ne veut pas parler de son expérience. Ce club lui a permis de surmonter ses doutes. “Cela m’a donné le sens d’une appartenance : en tant que jeunes, on se sent toujours un peu exclu ou on pense qu’il faut qu’on se révolte, assure-t-elle. Mais en fait, on a besoin que quelqu’un nous prenne par la main et nous dise : “Tout va bien, on est avec toi, on est là pour toi” et c’est ce que nous donne cette équipe, dit-elle. Cela nous a donné un endroit où aller et en fait, c’est presque une famille.”

Le nombre de recrues européennes de Daesh est estimé à entre 5000 et 7000. Hanif Qadir, le responsable de la Fondation Active Change, est de ceux qui craignent que l’offensive militaire occidentale sur la Syrie aggrave le phenomène. “Le groupe Etat islamique, Al-Qaïda et tous les autres groupes terroristes savent très bien où se joue la bataille, estime-t-il. Le problème, c’est que nos leaders eux ne le savent pas et on fait sans cesse les mêmes erreurs. Le résultat, poursuit-il, c’est que depuis 2002, on a généré plus de terrorisme qu’on n’ait jamais pu imaginer auparavant. Le terrain sur lequel on doit se battre, c’est celui des coeurs et des esprits dans nos communautés, dans nos institutions, affirme-t-il. C’est là qu’il faut mener cette guerre, pas à travers des campagnes militaires : elles tuent des terroristes, mais pas leurs idées.”