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Presse bafouée : la Turquie s'éloigne d'une adhésion à l'UE


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Presse bafouée : la Turquie s'éloigne d'une adhésion à l'UE

Les dirigeants européens auraient abandonné l’idée de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Bruxelles n’a pas réussi à convaincre Ankara de respecter la liberté de la presse. Un échec qui démontre que les leaders politiques des 28 ne comptent plus sur un éventuel changement de cap de la part du gouvernement turc. Chris Harris est allé à la rencontre de deux spécialistes, qui nous livrent leur analyse que la question.

Cengiz Aktar, un chercheur en sciences politiques de l’Istanbul Policy Center (centre d‘études en sciences politiques d’Istanbul), estime que la liberté des médias dans le pays se trouve dans la pire situation qu’ait connu le pays depuis une génération.

Le principal quotidien turc, Zaman, a été place sous la tutelle des autorités la semaine dernière, seuls une poignée de médias travaillent désormais sans ingérence de l’Etat, mais leurs journalistes font l’objet de pressions de la part des autorités.

Quelle est la situation de la liberté de la presse en Turquie ?

“Si on s’intéresse à ce qu’il s’est passé en matière de liberté de la presse et de liberté sur internet, les deux dernières années ont été désastreuses”, juge Cengiz Aktar. “Neuf chaînes de télévision ont dû cesser leur activité, le gouvernement a pris le contrôle de plusieurs journaux, et il se distingue aussi par son nombre de requêtes pour faire supprimer des propos sur Twitter”.

D’après l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF), la Turquie détient le triste record du nombre de journalistes emprisonnés dans le monde, ils étaient au nombre de 72 en 2012, et au classement de la liberté de la presse, le pays se fraye une place entre les dictatures et les Etats où des journalistes sont tués chaque semaine : il figure en 149ème position, sur les 180 pays classés.

Johann Bihr, responsable de la zone Asie centrale et Europe de l’est chez RSF, estime que “le plus gros problème aujourd’hui pour la liberté de la presse en Turquie reste la dérive autoritaire, en particulier de la part du Président Erdoğan”.

“Il est devenu de plus en plus intolérant à l‘égard de toute critique émise, et au cours des dernières années, l’ensemble des médias d’opposition, de l’ensemble du spectre politique, ont été visés les uns après les autres”, des médias de centre-gauche aux Républicains.

De nombreux événements, par conséquent, n’ont pas bénéficié d’une réelle couverture médiatique, à l’instar des manifestations de la place Taksim de 2013, selon RSF.

“C’est un combat dévastateur, mais qui se déroule à l’abri des regards, et de l’attention des médias”, poursuit Johann Bihr, comme le démontre le peu d‘écho rencontré par les affrontements qui ont opposé l’armée turque et les militants du PKK dans le sud-est de la Turquie ces derniers mois, une situation qui concerne aussi la situation des civils dans les quartiers assiégés par les forces gouvernementales.

“Les journalistes sont privés d’accès, ils ne peuvent couvrir les affrontements, et chaque semaine, plusieurs d’entre eux se font emprisonner pour avoir tenté de relayer ces événements”.

Les dirigeants européens ont “abandonné l’idée” d’une adhésion de la Turquie à l’UE

Les autorités turques, qui ont participé au sommet de ce lundi qui réunissait les 28 pays européens à Bruxelles, pour évoquer la crise migratoire, ont entamé des négociations d’adhésion à l’Union depuis 2005. La participation du Premier ministre Ahmet Davutoglu à ces discussions est intervenue tout juste une poignée de jours après la mise sous tutelle du journal Zaman.

Un télescopage passé sous silence par Bruxelles, déplore Cengiz Aktar. “Le fait que [les pays européens] soient plus tenté de fermer les yeux sur ce qu’il se passe en Turquie prouve, aux libéraux comme moi, que l’Europe a totalement abandonné l’idée d’une éventuelle adhésion de la République turque [à l’Union Européenne]”. “Dans le cas contraire, ils auraient agi différemment”, poursuit-il, “et auraient mis en garde Ankara d’une autre manière, car lui signifier simplement que [cette attitude] ne correspond pas aux valeurs de l’Europe ne suffit pas à convaincre [le gouvernement turc]”.

“J’en conclus qu’ils ont délaissé depuis longtemps l’hypothèse d’une adhésion à l’Union Européenne, et ils sont ravis de la posture du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, qui a aussi enterré cette idée. Ce qui aurait, autrement, posé de gros problèmes à un certain nombre d’Européens, en particuliers aux Chrétiens démocrates”, et à la droite en général, “notamment à ceux, qui, comme Nicolas Sarkozy en France, ne se réjouissaient pas vraiment, des velléités d’adhésion de la Turquie dès le départ”.

“Tout simplement consternant”

La crise des réfugiés et l’influence régionale de la Turquie dans le billard à cinq bandes du conflit syrien seraient les principales raisons pour lesquelles le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan n’a pas eu à répondre de ses agissements en matière de politique intérieure, selon Johann Bihr. “Ce que l’on observe ces jours-ci, c’est que l’Union Européenne se prête au chantage de la Turquie sur la gestion des réfugiés, ce qui est tout simplement consternant”, analyse le responsable de la zone Asie centrale et Europe de l’est chez RSF.

“Il semble que la relation entre l’Europe et la Turquie ait tourné à l’avantage de cette dernière, ou, qu’en tout cas, il n’y ait aucune volonté de la part de Bruxelles de considérer la liberté de la presse comme une pierre angulaire, un moyen de pression dans sa relation avec les autorités turques”.

“Il est clair que la pression internationale est insuffisante. A l‘évidence, on comprend très bien quel est le contexte régional, et à quel point la communauté internationale a besoin de la Turquie pour dénouer le conflit syrien, et pour résoudre la crise des réfugiés, mais cela ne doit pas nous rendre aveugles”.

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