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Comment les passeurs arnaquent les migrants en Turquie

Depuis le début de l’année, près de 150.000 migrants sont arrivés en Grèce depuis les côtes turques selon l’Organisation internationale pour les

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Comment les passeurs arnaquent les migrants en Turquie

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Depuis le début de l’année, près de 150.000 migrants sont arrivés en Grèce depuis les côtes turques selon l’Organisation internationale pour les migrations et malgré l’entrée en vigueur de l’accord sur le renvoi de migrants illégaux de Grèce vers la Turquie, les candidats au départ pourraient de nouveau être nombreux à tenter la traversée en raison d’une meilleure météo à l’approche de l‘été. Profitant de ce flux massif, des passeurs notamment syriens gagnent beaucoup d’argent sur le dos de réfugiés qui sont souvent, des compatriotes, comme l’a constaté notre reporter Ahmed Deeb.

Point of view

J'espère que tu vas nous aider et nous faire un rabais.

A Istanbul, le quartier d’Aksaray est connu de tous ceux qui cherchent un passeur pour se rendre dans l’ouest de l’Europe. Nous approchons l’un d’entre eux : Abu Khaled. Originaire de Dara’a en Syrie, il est à la tête d’un réseau de quinze passeurs et intermédiaires qui emmènent les migrants par voie terrestre vers la Grèce et la Bulgarie. Ce soir-là, on lui présente un homme. “Je veux partir, explique le migrant, il y a moi, ma femme, mes quatre enfants, mon frère, sa femme et leurs deux enfants.”

“Que les enfants de moins de deux ans pour qui on ne fait pas payer”

“On peut vous amener d’ici vers Istanbul jusqu‘à la frontière et vous n’aurez pas à marcher plus de deux heures maximum,” lui répond le passeur.
“Quel est le prix total ?” demande son interlocuteur.
“2300 euros,” dit Abu Khaled.
“Mais pour les enfants, on ne devrait pas payer, j’ai vendu les bijoux de ma femme et mon frère a fait pareil pour pouvoir émigrer,” souligne l’homme.
“Pour les enfants, c’est impossible, répond le trafiquant. Il n’y a que les enfants de moins de deux ans pour qui on fait pas payer, précise-t-il. Une fois en Grèce, quand vous serez sûrs de ne pas être expulsés, poursuit-il, vous me le faites savoir et ensuite, vous devrez vous débrouiller tout seuls.”

“Je risque de me faire arrêter”

L’ambiance se tend tout à coup : Abu Khaled refuse de nous donner des détails sur son réseau par crainte d’attirer l’attention des autorités. “Personne ne peut parler de ce qu’il fait précisément, nous dit-il. Je ne peux pas vous dire comment je travaille, c’est n’importe quoi, sinon je serais arrêté.”

“Vous ne pouvez pas filmer, ce n’est pas correct, c’est illégal, renchérit l’intermédiaire. Les gens qui vont voir les images, ils vont se dire : “Ce gars, il veut sa propre mort – même si on ne peut reconnaître que sa voix – parce qu’ici, les policiers peuvent vous arrêter pour trois fois rien et puis les gens vont se demander ce qu’on gagne en tant que passeur.”

A Izmir, des intermédiaires approchent les migrants au grand jour

Dans le quartier de Basmane à Izmir, de nombreux migrants attendent un temps plus clément et une mer plus calme pour tenter de gagner la Grèce en bateau. La mosquée de Basmane est l’un des points de rendez-vous entre passeurs et candidats au départ.

Abu Mohammed et sa famille viennent de Raqqa, un bastion de l’organisation Etat islamique en Syrie. La nuit, ils dorment à la mosquée jusqu‘à ce qu’ils réussissent à partir pour l’Ouest de l’Europe. “J’ai deux enfants handicapés – des jumeaux – et j’aimerais partir avec eux pour qu’ils puissent recevoir des soins,” explique Abu Mohammed.

550 dollars par personne

A Izmir, des intermédiaires arpentent les rues au grand jour pour approcher les migrants désireux de se rendre en Grèce. L’un d’entre eux Adbu, un Syrien de Damas, engage la discussion avec Abu Mohammed dans un café. “Ce sera 550 dollars par personne,” lui indique l’intermédiaire. “Mais les autres demandent moins que cela, j’espère que tu pourras nous aider et nous faire un rabais,” rétorque-t-il.
“Je te jure que les autres, ils prennent 700 dollars : l’argent, ce n’est pas pour nous, c’est pour notre boss, assure-t-il. On paie pour les autres choses : l’hôtel, le coût du bateau pneumatique… Tout est bien organisé. S’il fait beau, on vous fera passer, mais si ce n’est pas le cas, on ne voudra pas prendre de risque, on embarque 35 personnes sur le bateau, poursuit-il. Et pour l’argent, où est-ce que tu veux le mettre ?” demande Abdu.

“On peut le déposer quelque part ?” demande le migrant. “Tu peux le confier à un commerçant ou à quelqu’un que tu connais,” lui répond Abdu. Il nous entraîne à l‘écart pour discuter. “Je touche 25 dollars par personne et presque tout l’argent, c’est pour les gros passeurs, affirme-t-il. La majorité des passeurs sont turcs, puis viennent les Syriens ; les grands chefs restent cachés, dit-il avant d’ajouter : Si on avoue ce qu’on fait, on va en prison, il y a beaucoup de contrôles et c’est très difficile de faire du trafic comme ça.”

Un système de garantie pour l’argent des migrants ?

Ce jour-là, nous n’assisterons à aucun contrôle de police. Abu Mohammed et l’intermédiaire nous emmènent dans un magasin turc où les migrants peuvent déposer l’argent demandé par les passeurs. La somme y serait apparemment bloquée jusqu‘à ce qu’ils aient rejoint leur destination.

Le propriétaire turc de la boutique nous montre comment cela fonctionne. “Quel est votre nom ?” demande-t-il à Abu Mohammed. “Mohammed Nour Eddin,” lui répond-il. “On se met d’accord sur un code, par exemple, votre nom,” enchaîne-t-il. “Ce n’est pas un code avec des chiffres ?” demande Abu Mohammed. “Un code avec des chiffres ou votre nom, ce n’est pas un problème, dit le commerçant. Ensuite, quand l’intermédiaire viendra, il me donnera le code ou votre nom et je lui donnerai l’argent.”

“S’il n’arrive pas à rejoindre la Grèce, s’enquiert notre reporter, est-ce qu’il va récupérer son argent ?”
“S’il revient, l’argent sera là, peu importe s’il revient dans trente, quarante ou cinquante ans, il pourra le récupérer,” assure le propriétaire du magasin.

“Certains se sont fait arnaquer 20.000 dollars”

Nous sortons pour parler à l’intermédiaire. “On laisse l’argent dans des magasins ou des bureaux, nous confirme Abdu, mais si le client ne veut pas le déposer là-bas, il peut le laisser à des gens qu’il connaît. Ensuite, dit-il, quand il est en toute sécurité en Grèce, il les appelle et leur dit de donner l’argent au passeur. S’il ne réussit pas à rejoindre la Grèce, il nous le fait savoir et on ne recevra pas l’argent,” conclut-il.

L’intermédiaire refuse de nous dire ce qu’il advient de l’argent quand les migrants trouvent la mort en mer.

Abu Mohammed de son côté nous affirme que certains ont été abusés par des passeurs : “Il y en a qui nous ont demandé 550, 600 ou 700 dollars par personne, ils nous promettaient qu’on partirait le jour même ou le lendemain, mais le temps était mauvais; alors tout ça, ce ne sont que des belles paroles pour nous arnaquer, lance-t-il avant d’insister : Il y a beaucoup de gens qui se sont fait arnaquer de 15.000, voire 20.000 dollars.”

A notre départ d’Izmir, Abu Mohammed cherchait toujours un passeur suffisamment sûr pour lui confier le sort de sa famille et ses économies.
Combien d’autres ne seront pas aussi prudents et deviendront les proies d’individus peu scrupuleux ?

Par Ahmed Deeb