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Mon carnet de campagne à 360°


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Mon carnet de campagne à 360°

Olivier Péguy, journaliste à Euronews, a sillonné la France pendant un mois et demi, pour aller à la rencontre des électeurs et tenter de mesurer leurs attentes en vue de la présidentielle. Il en est revenu avec une série de reportages en vidéo 360°. Et des impressions qu’il livre à la veille du scrutin.

En ce matin du 25 janvier, j’ai rendez-vous avec deux des responsables de la rédaction web d’euronews. Ils ont un projet à me confier : réaliser une série de portraits d’électeurs en vidéos 360°. C’est le principe du « journalisme immersif » : filmer et interroger les personnes à 360° pour permettre à l’internaute de circuler dans le décor. Cette technologie innovante oblige à repenser les codes du reportage télé. Mais cela ne remet pas en question l’essentiel : aller à la rencontre des gens, leur donner la parole. La base du journalisme.

J’ai coutume de dire que « toute parole est bonne à entendre, encore faut-il qu’elle vienne à nos oreilles » Et là, formidable ! On me donne l’occasion d’aller les recueillir, ces paroles. Aller écouter ce que les hommes et les femmes ont à nous dire en cette veille d’élection, et le relayer. Quelle chance ! Mais au fait, qui interroger ? Et où ? Et comment ? Tout est à penser et à construire.

Dans les semaines qui suivent, le projet prend forme. Les reportages seront réalisés en partenariat avec des médias locaux et régionaux. Avec eux, nous définissons des profils de témoins, censés refléter la diversité du corps électoral. Des hommes, des femmes. Des jeunes, des moins jeunes. Des citadins, des ruraux. Des actifs, des inactifs. Des riches, des pauvres. Des indécis, des déterminés. Des enthousiastes, des déçus…

Nous nous fixons une première règle : éviter de passer par les appareils des partis afin de ne pas tomber dans les discours trop formatés.

Je me fixe rapidement une seconde règle : veiller à ce qu’aucun des témoins interrogés ne cite de nom de candidats. Cela garantit une certaine neutralité à notre production, tout en préservant l’impartialité de notre média. Et au fond, ce qui m’importe, ce sont bien les idées, les thématiques, et non les candidats qui les portent. Ce qui nous importe, ce sont les attentes des électeurs, leurs interrogations, leurs doutes, leurs espoirs.

La claque de Brive

Mardi 7 mars, je quitte Lyon au petit matin. Direction : Brive-la-Gaillarde. Premier reportage en Corrèze, ce département qui a fourni deux des présidents de la Vème république : Jacques Chirac et François Hollande. Loin des ors de la République, sous une pluie fine, nous avons rendez-vous avec Lila Rachidi. Cette quadragénaire est venue s’installer là il y a une dizaine d’années, en provenance de Normandie. Elle élève seule ses trois enfants. Cela fait plusieurs années qu’elle peine à retrouver un emploi. Ensemble, nous allons devant l’agence locale de Pôle emploi. Et Lila nous lance un cinglant : « Nous, les chômeurs, on est vraiment oubliés ! ». Et l’on mesure combien l’emploi est une priorité. Avoir un boulot pour pouvoir vivre décemment. Au fil de la discussion, on devine les fins de mois difficiles, les vacances auxquelles il faut renoncer, les sacrifices alimentaires du quotidien, la débrouille, l’envie de rester digne.

Lila livre un regard critique et désabusé sur la campagne et l‘élection à venir. « Pour récupérer nos voix, ce sont les premiers à venir nous voir. C’est bien beau, le blablabla. Mais une fois qu’ils sont élus, ils s’en foutent de nous. »

« Haut lait cœurs »

Saint-Marc-sur-Couesnon, 553 habitants. Un village situé à 35 km de Rennes, en Bretagne. Les petites routes départementales serpentent entre les champs et les fermes. Nous avons rendez-vous avec Loïc, 54 ans, à la tête d’une exploitation agricole composée d’une centaine de vaches laitières. La crise du lait ? Il l’a surmonté non sans mal, comme ses collègues. Cela nous amène à parler de la PAC et du Brexit (« Heureusement qu’on a l’Europe, qui nous aide beaucoup »), de la mondialisation, de la pression des supermarchés, du bio, des politiciens aux belles paroles (« Les candidats sont allés au Salon de l’agriculture pour caresser le cul des vaches, mais ils n’ont pas parlé du fond ! »). Et puis, il y a ces collègues agriculteurs qui ne s’en sortent pas, les vocations qui se tarissent pour un métier jadis si noble, le sentiment d’abandon, la tentation d’un vote extrême.

Le regard de Loïc est gris comme le ciel de Saint-Marc-sur-Couesnon en ce mercredi 15 mars. Optimiste, l’agriculteur s’efforce de l’être, interpellant le futur locataire de l’Elysée : « il faudrait qu’il donne à l’agriculture des perspectives pour les 15-20 ans à venir ».

La vie en Creuse, la vie heureuse

Evoquer la Creuse, c’est imaginer un territoire lointain, loin de tout, austère. Un département très rural qui se désertifie toujours plus. Rien à y faire. Rien à y voir. Pétri de ces clichés, je suis arrivé à Felletin le 20 mars au soir. Le lendemain, rendez-vous avec Alessio, brasseur d’origine italienne, installé dans le quartier de la gare. Je découvre alors une zone pleine de vie, des artistes et des artisans qui ont investi les lieux, qui travaillent là, qui échangent, qui rigolent. Et pourtant, le climat est rude. Mais il se dégage un sentiment de chaleur humaine. La plupart sont des néo-ruraux, des citadins qui ont choisi de venir à la campagne pour profiter de la qualité de vie. Ils ont sacrément rajeuni la moyenne d’âge des habitants !

Alors c’est sûr, ici, on semble loin de Paris, des décisions gouvernementales, des grands enjeux de la campagne électorale. Mais ici, la démocratie se décline localement, activement. Et Alessio et ses amis veulent croire qu’il est possible de « faire de la politique autrement ».

La French Tech et la French Touch

Ils sont chacun les dépositaires d’un savoir-faire « à la française », parfois vanté, souvent occulté. Stéphane Becker est un dynamique patron de start-up qui accompagne les entreprises dans leurs projets numériques. Il vit à Strasbourg (Alsace). Sa passion : les jeux vidéo.
Isaure de Sainte-Marie est propriétaire et gérante d’un château à Cheverny (Loir-et-Cher). Sa passion : les vieilles pierres.
Nous les avons rencontrés à deux jours d’intervalle, le 28 et le 30 mars. Stéphane et Isaure n’ont aucun lien direct. Et pourtant, ils ont en commun d’avoir vécu et travaillé à l’étranger, d’avoir l’esprit d’entreprise, de vouloir aller de l’avant pour eux, pour leur business et pour la France. Ils ont aussi en commun leur âge : environ 40 ans. La pleine force de l’âge. Ils ont des idées, des projets. Ils veulent juste qu’on leur laisse la possibilité de les concrétiser.

Vous êtes venus jusqu’à nous ?

Dimanche 9 avril, embarquement à l’aéroport d’Orly dans un avion à destination de Fort-de-France (Martinique). Car oui, la France ne se limite pas au territoire hexagonal. Plus d’1,8 million de Français habitent dans les départements d’Outre-mer (Guyane, Réunion, Mayotte, Guadeloupe et Martinique).

De manière générale, ces ultra-marins ne sont pas les plus assidus aux élections. En Martinique, le taux d’abstention s’élevait à près de 50% lors du 1er tour de la présidentielle en 2012. Sur les murs de Fort-de-France, très peu d’affiches des candidats. Mais cela n’empêche pas les habitants de guetter à la radio, à la TV ou sur internet, les (rares) prises de position des candidats sur l’Outre-mer. Plusieurs interlocuteurs m’ont interrogé sur la raison de ma présence en Martinique, saluant alors le fait que je sois venu jusque-là pour tourner deux portraits.

  • Michel, un ancien banquier auvergnat, qui s’est installé en Martinique à sa retraite, avec son épouse. Malgré les 7000km de distance avec Paris, il suit de près l’actualité politique. Mais il se désespère de la campagne. Au point d’aller voter blanc.
  • Geena, elle, est une Martiniquaise de 20 ans, en insertion professionnelle. D’abord réservée, elle finit par expliquer pourquoi elle n’est pas inscrite sur les listes électorales : elle ne se retrouve pas dans les candidats, alors à quoi bon aller voter ? Et malgré cela, comme tous les jeunes de son âge, elle suit, sur les réseaux sociaux, ce qui se passe, ce qui se dit, ce qui ‘’fait le buzz’’ durant la campagne.

Je filme certaines séquences dans des paysages magnifiques : mer turquoise, ciel azur, plage de sable fin… Mais je tourne aussi dans l’agence de la « mission locale », qui n’a rien à envier au Pôle emploi de Brive-la-Gaillarde… C’est une évidence : La Martinique, ce n’est pas qu’une « île – carte postale » ! Il y a des problèmes d’emploi, de sécurité, d’éducation, de santé… comme dans l’hexagone. Il y a des indécis. Comme dans l’hexagone. Il y a des attentes vis-à-vis du prochain président. Comme dans l’hexagone.

Il était normal que je vienne sur place le constater.

Le Sirocco ne souffle pas sur le Beaujolais

Mardi 18 avril. Un fort vent souffle dans le val de Saône et sur les Monts du Beaujolais. Alain, ancien officier de la marine marchande, nous accueille dans sa maison à Salles-Arbuissonnas. On pourrait dire que ce vent du Nord l’incommode nettement moins que le Sirocco… Car Alain voit d’un mauvais œil tout ce (ceux) qui vient (viennent) du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne. « Dans les villages, il y a beaucoup d’Africains, assure-t-il. De plus en plus ! Mais ils n’ont pas vocation à être ici. » Et d’ajouter : « la France va mal »
Dans les zones rurales, il n’est pas rare d’entendre des voix détailler en quoi le pays « va mal » : fermeture d’usines, d’écoles, abandon des services publics. Et l’on s’en prend pêle-mêle à l’Etat, à Bruxelles, à la mondialisation. Une perte de repères dans un monde en mutation. La nostalgie des Trente Glorieuses. Et pour certains, la tentation du repli…

Conclusion

En l’espace de 7 semaines, il m’a été donné de croiser de nombreuses personnes de sensibilités différentes, de profils et de parcours très variés.
Plusieurs choses m’ont frappé dans les témoignages recueillis :

  • la grande indécision, le sentiment de ne pas savoir, cette fois, pour qui voter. La dissipation du traditionnel bipartisme perturbe une partie de l’électorat qui n’arrive pas à fixer son choix sur un candidat. Cela pourrait se traduire par un niveau important de vote blanc.
  • une certaine lassitude vis-à-vis de la classe politique dans son ensemble. Les dirigeants sont perçus comme étant très loin des réalités quotidiennes du pays. « Paris, ce n’est pas la France », ai-je pu entendre à plusieurs reprises. Ce sentiment de décalage entre la classe politique et la population pourrait se traduire par un fort taux d’abstention, sur l’air du « à quoi bon aller voter, puisque les politiques ne nous écoutent pas ! »
  • une tentation des extrêmes. Il y a un constat parfois entendu : « on a essayé avec la gauche classique, cela n’a pas marché. On a essayé avec la droite classique, idem. Alors tentons autre chose ! »
  • le dégoût face à la campagne électorale. La faute aux candidats eux-mêmes, accusés de ne pas être à la hauteur des enjeux. La faute aussi aux médias, à qui il est reproché de ne pas suffisamment élever le débat.
  • un vœu de rassemblement. Le président de la République qui sortira des urnes le 7 mai aura pour mission de rassembler les Français. C’est le vœu plusieurs fois entendu au fil de mon périple : « que l’on cesse de monter les gens les uns contre les autres ».

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