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Montée en puissance de l'aide aux Rohingyas au Bangladesh

Face à la crise humanitaire des réfugiés rohingyas qui se poursuit en Birmanie, l'aide internationale notamment européenne prend de l'ampleur.

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Montée en puissance de l'aide aux Rohingyas au Bangladesh

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Dans ce reportage exclusif d’Aid Zone, notre reporter Monica Pinna s’est rendue dans le district de Cox Bazar : cette région bangladaise limitrophe de la Birmanie accueille depuis août, des centaines de milliers de nouveaux réfugiés rohingyas qui fuient la répression militaire birmane. Ils arrivent blessés, affamés et épuisés par des jours de voyage. Sur place, les ONG et les institutions d’aide humanitaire notamment de l’Union européenne ont dû adapter leur réponse face à l’urgence de la situation sanitaire.

Pour mesurer l’ampleur de la crise, évoquons quelques chiffres : plus de 600.000 Rohingyas sont entrés au Bangladesh depuis le 25 août d’après les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations au 5 novembre.

Environ 1 million d’entre eux vivent aujourd’hui dans l’un des pays les plus pauvres du monde selon le Groupe de coordination inter-secteurs ISCG (au 5 novembre) et l’afflux se poursuit.

D’après les statistiques de l’UNICEF arrêtées au mois d’octobre, 60% des réfugiés rohingyas au Bangladesh sont des enfants dont beaucoup souffrent de malnutrition.

Dans le district de Cox Bazar, nous nous rendons sur une langue de terre de quelques mètres de large où des milliers de Rohingyas attendent de pouvoir se rendre dans des camps de réfugiés bangladais. L’exode de cette minorité musulmane de Birmanie est sans fin. C’est la quatrième vague d’arrivées à ce point de passage frontalier d’Anjuman Para.

Jusqu‘à plus de 35.000 personnes se sont retrouvés piégés sur place sur une courte période à la mi-octobre. Parmi elles, Rashida, 25 ans : “Les soldats ont brûlé la maison de mon père et quand ils l’ont fait, mes parents étaient dedans, ils ont été brûlés vifs, les militaires leur ont tout pris,” raconte-t-elle en pleurant, son bébé dans les bras.

Son mari Ahmed Sayed ajoute : “Ils nous imposaient des restrictions pour nous déplacer, on ne pouvait pas sortir après six heures du soir, on devait demander l’autorisation d’aller travailler. Ils nous ont d’abord pris notre bétail et puis, tout ce qu’on avait,” dit-il.

Equipes internationales mobiles

Les ONG ont perfectionné leur stratégie pour aider ces réfugiés lorsqu’ils arrivent en masse depuis la rive birmane de la rivière Naf. Des contacts alertent leurs équipes mobiles pour qu’elles se rendent sur place avec personnel médical, nourriture et eau. Les autorités mettent parfois plusieurs jours à donner l’autorisation aux nouveaux arrivants de rejoindre des camps.

Des sites d’installation se sont créés spontanément et le camp existant de Kutupalong a été étendu. Il accueille aujourd’hui 460.000 personnes et ressemble à une ville surpeuplée faite de bambous, de bâches et de boue.

Pour répondre à l’urgence, une solution politique est nécessaire d’après le Commissaire européen en charge de l’aide humanitaire. “Nous devons persuader le gouvernement birman qu’il s’agit de droits de l’homme, assure Christos Stylianides. Ce n’est pas un conflit religieux, ce n’est pas une question religieuse, il ne s’agit que de droits de l’homme, de droits fondamentaux pour toute personne, pour tout être humain, estime-t-il. Je suis d’accord avec le Secrétaire général des Nations Unies António Guterres pour dire que la seule manière de décrire la situation, c’est de parler de nettoyage ethnique," souligne-t-il.

Repas chauds pour les réfugiés

La jeune Rafika Begum est arrivée à Kutupalong il y a deux mois. Ses parents ont été abattus en Birmanie alors qu’ils étaient en train de fuire leur village. À présent, c’est sa grand-mère qui s’occupe d’elle. Nous les rencontrons dans le centre géré par Action contre la Faim qui leur donne de quoi manger et une assistance de base.

“J’avais vraiment très faim quand je suis arrivée sur place ; après mon premier repas, j’allais mieux, je n’avais rien mangé pendant sept jours sur le trajet pour venir,” explique-t-elle.

Ce centre qui ne fournissait à manger qu’aux femmes enceintes et qui allaitent prépare des repas pour tous les réfugiés depuis le mois d’août. Ses équipes ont alors commencé sur une cadence de 800 repas par jour.

“Aujourd’hui, dans cette cuisine, on prépare 50.000 repas par jour, fait remarquer Monica Pinna. Jusqu‘à 7000 sont servis dans ce local et 43.000 autres sont distribués dans le camp et les installations de fortune des alentours,” indique-t-elle.

Quinze cuisiniers travaillent sur place dès le petit matin, ils sont aidés par de nombreux volontaires rohingyas. “Les réfugiés ont droit à des repas chauds tous les jours, précise Suchismita Roy d’Action contre la Faim. Ce jour-là, elle nous montre un plat traditionnel en préparation appelé “Kitchari”. “Il est très nourrissant et il est élaboré conformément aux directives du gouvernement bangladais sur la malnutrition sévère à l‘échelle communautaire,” renchérit-elle.

Malnutrition et traumatismes psychologiques chez les enfants

L’aide humanitaire est montée en puissance dans tous les domaines. Plus de 70.000 litres d’eau quittent ce centre tous les jours pour être acheminés dans les zones du camp où les réfugiés n’ont pas accès à l’eau potable, ni de récipients pour la transporter. 21% des réfugiés rohingyas de moins de cinq ans souffrent de malnutrition d’après l’Unicef.

Malgré l’aide fournie, l‘état nutritionnel de ces enfants s’est globalement aggravé par rapport à l’an dernier. “On examine plus d’une centaine d’enfants pour jour rien que dans ce centre, souligne Suchismita Roy. On mène aussi une campagne d’examen massive des enfants de moins de cinq ans au sein des communautés et on se rend sur place avec des équipes mobiles. (…) La majorité des enfants que nous rencontrons sont atteints de malnutrition modérée à sévère et ils ont l’air traumatisés.”

La plupart de ces enfants souffrent de traumatismes psychologiques et ont du mal à s’adapter à leur nouvelle vie. Sur place, ils ont un endroit pour jouer et parler.

Eshita Farhana Rahman, psychologue chez ACF, nous indique que son équipe suit actuellement une centaine d’enfants. “Nous les recevons en consultation individuelle et nous organisons aussi des discussions en groupe pour qu’ils puissent développer une stratégie d’adaptation qu’ils s’appliquent à eux-mêmes,” dit-elle.

Preuves d’exactions en Birmanie

Le nord de l’Etat Rakhine où vivent les Rohingyas en Birmanie est pratiquement inaccessible, même aux ONG. Christos Stylianides a été le premier commissaire européen à se rendre sur place. C‘était en mai dernier. Nous lui avons demandé quelles impressions il a gardé de sa visite. “C‘était vraiment une expérience douloureuse de constater quelle était la situation sur le terrain et de voir que quelque chose d’inacceptable se produisait, raconte-t-il avant d’ajouter : J’ai réalisé qu’il y avait une grande division, il n’y a pas de communication entre les communautés et c’est le principal obstacle à un processus de réconciliation concret.”

Les Nations Unies ont réuni des preuves d’exactions commises sur place : incitation à l’intolérance religieuse, exécutions sommaires, disparitions forcées, détentions arbitraires et tortures. Les Rohingyas par milliers livrent les mêmes récits.

“Depuis deux – trois ans, c‘était plus violent, on était comme en prison, déclare la grand-mère de Rafika, Nur Jahan. On ne pouvait pas se déplacer, des femmes ont été torturées et violées, des enfants ont été tués, j’ai vu tout cela de mes propres yeux, on n’avait aucune liberté, c’est pour cela que je suis venue au Bangladesh pour vivre en paix,” insiste-t-elle.

Rapatriement ?

Pour stopper l’afflux de Rohingyas dans l’un des pays les plus pauvres du monde, les autorités bangladaises et birmanes ont trouvé un accord pour mettre en place le rapatriement des réfugiés chez eux. Une politique soutenue par l’Union européenne avec prudence.

“Il y a beaucoup d’obstacles à un rapatriement réel des Rohingyas, très franchement, reconnaît Christos Stylianides. Mais en tant qu’Union européenne, poursuit-il, on observe cette démarche avec attention car c’est le seul moyen d‘établir un jour, une situation vraiment pacifique dans l’Etat Rakhine.”

L’ONU soutient elle aussi cette idée de rapatriement sur le long terme car pour l’heure, selon l’organisation, si les Rohingyas retournent en Birmanie, ils risquent d‘être placés dans des camps de rétention.

Aid Zone Bangladesh

Monica Pinna avec Stéphanie Lafourcatère