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Les pêcheurs du Sénégal aux prises avec les navires chinois et européens

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Par Valérie Gauriat
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Développer la prospérité et empêcher l'immigration illégale font partie des thèmes à l'ordre du jour du sommet Union européenne-Union africaine les 17 et 18 février 2022 à Bruxelles.

Dans cette édition d'euronews Witness, la journaliste Valérie Gauriat nous emmène au Sénégal pour voir comment ces deux sujets sont étroitement liés. Elle s'est rendue à Saint-Louis, un haut lieu de la pêche où les professionnels font face à un épuisement des ressources halieutiques. Alors qu'ils sont nombreux à accuser l'accord de pêche entre l'Union européenne et le Sénégal de mettre en péril leurs moyens de subsistance, la crise pousse de nombreux jeunes à rejoindre illégalement l'Europe. Le récit de notre reporter.

En arrivant dans la ville côtière de Saint-Louis après quatre heures de route depuis Dakar, la capitale du Sénégal, les images d'un précédent voyage dans ce haut lieu du tourisme et de la pêche, affluent dans mon esprit. Je revois les innombrables pirogues multicolores accostant sur le rivage de sable blanc baigné de soleil de la côte Atlantique, les dizaines d'équipages de fiers pêcheurs lébous, les plus réputés du Sénégal, débarquant des caisses remplies à ras bord de poissons, les femmes suivies par des hordes d'enfants joyeux, se bousculant pour obtenir leur part pour la transformation ou la vente locale.

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Les pêcheurs ont déserte les plages de la Langue de Barbarie, rongée par l'érosionValerie Gauriat

Des scènes d'un autre temps. Rongée par l'érosion et couverte de détritus, la bande de sable de la Langue de Barbarie a depuis, été désertée par les bateaux de pêche qui à présent, débarquent leurs prises sur les rives du fleuve Sénégal.

L'agitation est toujours là, mais la joie dont j'avais été témoin il y a si longtemps a a fait place à la colère. "Le poisson est pourri, les bateaux étrangers polluent la mer! Regarde ça!," s'écrie une poissonnière, en agitant des poissons peu engageants devant ma caméra.

"On repart comme on est venues, sans rien !" lance une autre à ses côtés en nous montrant les seaux vides qu'elle ramènera chez elle.

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Tenu par les femmes de Saint Louis, le petit négoce de poisson bat de l'aileValerie Gauriat

"Ce sont ces accords qui raclent tous les poissons"

L'épuisement des ressources est imputé aux pêcheurs étrangers : "Leurs bateaux gênent la pêche, ils polluent la mer et attrapent tout ce que nous avions l'habitude d'attraper," déclare Kala, un capitaine de bateau de pêche, avant d'embarquer dans sa pirogue avec son équipage.

Moustapha Dieng, pêcheur à la retraite qui dirige désormais deux syndicats de pêcheurs traditionnels, renchérit.

S'il dénonce les pratiques illégales de nombreux navires chinois opérant dans la zone, il est plus virulent encore quand à ce qu'il considère comme les effets néfastes de l'accord de pêche entre l'UE et le Sénégal qui permet aux navires européens de pêcher le thon et le merlu au-delà de la zone des 6 milles nautiques (12 km) réservée à la pêche traditionnelle.

"Les Européens qui sont dans la pêche du thon sont obligés de venir acheter ou faire pêcher des poissons juvéniles qui devaient grandir pour repeupler les océans pour qu'ils servent d'appâts vivants," explique-t-il. "Les bateaux qui pêchent le merlu font du chalutage de fond or cette pratique est interdite en Europe !" s'insurge-t-il, fustigeant au passage les quotas accordés pour les prises accessoires. "Ce sont ces accords qui raclent tous les poissons et qui créent une concurrence déloyale avec la pêche artisanale !" gronde-t-il. Les pêcheurs qui l'entourent acquiescent à l'unisson.

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Moustapha Dieng, ancien pêcheur devenu leader syndical, pourfend la pêche industrielleValerie Gauriat

Des accusations que l'Inspecteur Régional des Pêches à Saint Louis, Amadou Lamine Diagne, veut tempérer. S'il admet que que les mauvaises pratiques sont monnaie courante, la surpêche est la "responsabilité de tous, bateaux de pêche industriels ou artisanaux" martèle-t-il. Et souligne que l'épuisement des stocks n'a pas empêché les pêcheurs traditionnels d'augmenter leur flotte de pirogues, depuis longtemps excédentaire.

Au lendemain de notre première rencontre, je retrouve le capitaine Kala, de retour de sa sortie en mer. On peut lire l'épuisement dans son regard comme dans celui de son équipage. "Rien, il n'y a rien," déplore-t-il. "Il y avait beaucoup de bateaux pas loin de nous : des navires espagnols et chinois. Ils sont là, il y en a même à 7 km des côtes, ce n'est pas normal qu’ils passent par là," soupire-t-il.

"Certains de nos enfants sont arrivés en Europe, d’autres non"

La situation est tout aussi tendue pour Amina qui travaille dans la transformation traditionnelle de poissons. Elle et ses proches se sont installés à Saint-Louis après avoir quitté leur village de pêcheurs frappé par la crise, à six heures de route de là, dans l'espoir d'y trouver de quoi mieux vivre. En vain.

"À part aujourd’hui, en deux mois on n'a pu transformer aucun poisson, on est tellement fatigué," constate-t-elle amèrement. "Si cela ne dépendait que de nous, on chercherait de l’aide contre ces bateaux pour qu’on les arrête et qu’on fasse tout pour qu’on puisse avoir du poisson : il n’y a plus de poissons," dit-elle avant d'ajouter : "On a même envoyé certains de nos enfants par pirogue en Europe. Il y en a qui sont allés en Espagne. Certains sont arrivés et d’autres non."

Une ombre passe sur son visage. Trois de ses fils sont partis. Un seul a réussi à gagner l'Espagne. Un autre est porté disparu. Il y a quatre mois, elle a appris qu'un troisième était mort en mer.

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"Barcelone ou la mort" le slogan des jeunes candidats à l'immigration vers l'EuropeValerie Gauriat

"Pas de concurrence" selon l'UE

L'ambassadrice de l'Union européenne à Dakar ne connaît que trop bien les griefs exprimés par les communautés de pêcheurs. Mais insiste sur le fait que l'accord de pêche est placé sous le signe de la durabilité. "Cet accord repose essentiellement sur l'existence d'un surplus de ressources et si ce surplus de ressources n'existe pas, l'accord de pêche ne peut pas être mis en œuvre," assure-t-elle. La deuxième chose qu'il faut dire, c'est que les espèces dont il est question - le merlu, le thon - sont des espèces qui ne sont pas des espèces pêchées par les pêcheurs artisanaux sénégalais, donc, il n'y a pas de concurrence, ni sur les espèces, ni sur les lieux de pêche, qui se situent à des endroits différents" rappelle-t-elle.

Des arguments qui ne convainquent pas les pêcheurs de Saint-Louis. "Une fois que tu as vendu le poisson, il ne reste presque plus rien, aucun bénéfice ! Et on n'a pas d’autre métier. Depuis tout petit, on ne connaît que la mer, on ne dépend que d’elle," lance un jeune homme. "Personne ne va rester ici, on partira tous en Espagne ! Dès que je trouve une pirogue, j'y vais!" promet-il avec colère.

Le PASPED, programme européen d’aide à l’emploi des jeunes dans le secteur privé, vise à donner une alternative aux jeunes candidats à l’exil européen toujours plus nombreux. Ousmane Sow, directeur de l'Agence Régionale de Développement à Saint-Louis, le concède: seuls quelques 300 jeunes ont à ce jour pu bénéficier des formations dispensées dans le cadre de ce projet, dont il est aussi le coordinateur. Mais l'expérience est payante dit-il, et espère voir l'Etat en prendre le relais, pour l'élargir au plus grand nombre.

« Si on arrive à bien appuyer les PME sur nos territoires, les jeunes auront véritablement des chances d'accéder à l'emploi.", souligne-t-il, enthousiaste. "Et avec des réponses concrètes, nous pourrons arriver à faire rêver les jeunes, les convaincre que leur territoire est un avenir »

Rescapés des pirogues

Abibou Ka a recruté plusieurs d’entre eux après les avoir pris en stage dans son restaurant, le Darou Salam.

Valérie Gauriat
Abibou Ka veut donner aux"rescapés des pirogues" un avenir dans leur paysValérie Gauriat

Moussa est "un rescapé des pirogues", nous explique le restaurateur, en nous présentant l'une de ses recrues. "Il a dépensé son argent pour partir en Espagne, et les garde-côte, ont attrapé la pirogue. On l'a accueilli ici, on l'a formé. Maintenant on l’appelle Moussa Pro, parce qu’il sert en salle, il sait tenir la caisse, il fait un peu de tout. C’est devenu un professionnel !"

Le jeune homme sourit: "Tout l'argent que j'ai gaspillé avant, maintenant, je peux le gérer ici au Sénégal. Avec l'argent que je gagne, je satisfais les besoins de ma famille et les miens. Le plus important, c'est de rester içi. »

Energique et jovial, l'entrepreneur est également convaincu que c’est dans leur pays que les jeunes pourront construire leur avenir. "Ce qu'on veut, c’est transmettre ce qu'on a aux jeunes, pour qu’ils aient cette volonté pour que demain, ils puissent faire quelque chose," assure-t-il. "__Moi ce que je veux, c’est qu’avant que Darou Salam fête ses dix ans ou 15 ans, plusieurs entrepreneurs sortent d'ici".

Un rêve que partage Younouss, un autre de ses protégés, devenu sous-chef au Darou Salam. Lui aussi a tenté de rejoindre l'Europe en bateau avant d'être repris par les garde-côtes. Une chance, reconnaît-il aujourd'hui.

"J’ai des copains, l’année dernière, qui ont chaviré, c’était très dur ce moment là," se souvient-il avec tristesse. "Je n’ai pas de regrets parce que maintenant, je mène ma vie, j’ai des projets pour avoir quelque chose qui est à moi."

Valérie Gauriat
Dans le quartier des pêcheurs à Saint LouisValérie Gauriat

Avoir quelque chose à soi est une chance encore réservée à une minorité de jeunes à Saint-Louis. C'est pour cela que Kala, le capitaine, un trentenaire solide et calme, a veillé à ce que tous ses enfants aillent à l'école. Pêcheur depuis l'age de 10 ans, comme son père et son grand-père avant lui, il ne veut pas qu'ils perpétuent la tradition familiale, tant les temps sont durs. Pour qu'ils ne soient jamais tentés de céder au mot d'ordre que tous ceux qui rêvent de rejoindre l'Europe martèlent à Saint Louis : "Barça mba barzakh", "Barcelone ou la mort."