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La jupe s'impose t-elle dans le vestiaire masculin?

Plusieurs hommes portant la jupe
Plusieurs hommes portant la jupe   -   Tous droits réservés  Canva
Par Jonny Walfisz  & Océane Duboust

Le soleil d'été tape fort, mais en tant qu'homme, on attend que vous portiez un pantalon. Cependant, la situation est en train de changer. Des superstars hollywoodiennes aux éboueurs locaux, les hommes du monde entier laissent tomber leurs pantalons et entament une révolution de la jupe.

Brad Pitt a porté un kilt à la première de son dernier film "Bullet Train" à Berlin. Interrogé sur son choix vestimentaire, il a simplement répondu "la brise, la brise".

Et ce n'était peut-être pas sur le tapis rouge, mais l'éboueur Lee Moran a fait une apparition similaire lorsqu'il s'est présenté au travail dans un kilt orange fluo.

Il avait été interdit à Lee Moran de porter des shorts au travail pour des raisons de santé et de sécurité. Face à une vague de chaleur étouffante, l'éboueur britannique a opté pour un kilt qui n'était pas réglementé pour éviter de transpirer pendant le travail.

Le chanteur Harry Styles est l'un des plus grands ambassadeurs d'un style masculin plus androgyne.

Ses looks ont fait couler beaucoup d'encre, de ses combinaisons à paillettes à sa robe de couverture de Vogue. La star est tellement présente dans la culture actuelle qu'elle a même donné lieu à un cours qui lui est consacré à la Texas State University.

Markus Schreiber/2022 The Associated Press.
Brad Pitt arrive à la première du film 'Bullet Train' à Berlin, Allemagne, mardi 19 juillet 2022.Markus Schreiber/2022 The Associated Press.

Les jupes vont-elles rejoindre la garde-robe masculine de tous les jours ?

"Ce n'est pas si simple", estime Jay McCauley Bowstead, maître de conférences en études culturelles et historiques à l'université des arts de Londres.

Lorsqu'on regarde les défilés du Met Gala et les couvertures de Vogue pour connaître les tendances de la mode, on s'aperçoit que les célébrités en question cherchent à se faire connaître en choisissant des vêtements qui attirent l'attention.

"Depuis très, très longtemps, on s'attend à ce que la tenue portée par une célébrité, un acteur ou un musicien soit scrutée", explique Jay McCauley Bowstead.

"Il n'y a donc aucune raison intrinsèque pour qu'en tant que célébrité masculine, vous ne souhaitiez pas également capter cette attention. Étant donné que capter l'attention est en quelque sorte votre métier".

Même si le but des célébrités en portant des jupes est uniquement de capter l'attention, il y a toujours un courant culturel sous-jacent qui se diffuse à travers les vêtements masculins pour les pousser vers ces choix.

Richard Shotwell/Richard Shotwell/Invision/AP
Billy Porter arrive aux Oscars le dimanche 9 février 2020.Richard Shotwell/Richard Shotwell/Invision/AP

Le commun des mortels pourrait s'inspirer du fait que que sur le tapis rouge, le smoking ne soit plus l'uniforme masculin de rigueur.

"Le fait d'avoir des choses sur les podiums ou sur la couverture des magazines qui semblent très avant-gardistes ou le fait qu'elles ne soient pas portées par la plupart des gens dans la rue ne signifie pas que ces représentations sont dénuées de sens, car on peut néanmoins affirmer qu'elles représentent une forme de résistance ou une sorte de contestation symbolique de la norme dominante en matière de genre", explique Jay McCauley Bowstead.

Et il s'agit toujours d'une résistance controversée, affirme l'universitaire. Ce n'est pas pour rien que Lee Moran a attiré l'attention de la presse lorsqu'il s'est présenté au travail en kilt. Le tabou culturel du port de la jupe par les hommes est encore dominant.

"La grande majorité des hommes, moi y compris, ne seraient pas à l'aise en portant une jupe", affirme Jay McCauley Bowstead. "Je me considère comme quelqu'un qui a des vues très progressistes sur le genre et qui travaille dans un contexte très ouvert sur la culture queer et libéral. Et je ne porterais pas de jupe".

La mode masculine à travers l'histoire

Il est important de se rappeler cependant que les jupes et les paillettes des célébrités suivant aujourd'hui des codes androgynes ne sont pas intrinsèquement masculines ou féminines.

L'exposition "Fashioning Masculinities", présentée au Victoria & Albert Museum de Londres, retrace l'histoire de la mode masculine à travers le temps.

Peter Kelleher/V&A Press Office
Aperçu de l'installation de Fashioning Masculinities au V&A, avec des looks de Harris Reed, Thom Browne et PRONOUNCE.Peter Kelleher/V&A Press Office

Si la dernière salle contient la véritable robe que Billy Porter a portée aux Golden Globes 2019 et une tenue indigo de Harry Styles, c'est dans les tenues historiques que les visiteurs voient une définition plus large des vêtements masculins.

De l'introduction de la teinture rose dans les vêtements masculins aux robes froufroutantes de la régence, la section Overdressed de l'exposition révèle les styles passés.

"Overdressed est comme une fabuleuse loge où nous couvrons des tenues du 18e siècle et des portraits fabuleux avec les tenues des années 1960 et la mode contemporaine pour célébrer les moments de l'histoire où la garde-robe masculine a embrassé la couleur et l'ornementation", explique Rosalind McKever, co-commissaire de l'exposition.

"Nous voulions vraiment réfléchir à la façon dont la mode féminine contemporaine a été influencée par la mode masculine historique. Nous avons donc de merveilleux exemples où des créateurs contemporains - nous avons un superbe manteau pour femme de Gianni Versace  - se sont inspirés de vêtements masculins historiques. Dans le cas présent, il s'agit d'un tableau de notre propre collection datant du début du XVIIe siècle, où l'on voit un doublet (veste) et une culotte très large réinterprétés par Versace sous la forme d'une veste très ajustée et d'une jupe large", explique t-elle.

Appropriation LGBTQ+ et port de la jupe

Un homme portant une jupe est encore aujourd'hui une esthétique indéniablement LGBTQ+. À tel point que les choix vestimentaires de Harry Styles ont parfois été accusés d'appropriation dès lors qu'il ne dévoile pas son orientation sexuelle.

Evan Agostini/2019 Invision
Harry Styles, à droite, et le designer Alessandro Michele assistent au gala de bienfaisance de l'Institut du Costume du Metropolitan Museum of Art en 2019.Evan Agostini/2019 Invision

La question de l'appropriation autour de Harry Styles pose la question de savoir si porter des vêtements stéréotypés féminins en tant qu'homme représente une utilisation opportuniste des caractéristiques de la communauté LGBTQ+.

Le Dr Justin Bengry, maître de conférences en histoire des communautés LGBTQ+ à l'université Goldsmiths de Londres, estime que nous devons dépasser les définitions essentialistes actuelles des minorités sexuelles pour accepter les expérimentations de personnes comme Harry Styles.

"Nous avons une histoire incroyable de diversité et de fluidité sexuelle et de genre à travers les époques, les lieux et les cultures. Cette réalité historique de notre passé incroyablement queer devrait nous inspirer pour envisager la possibilité au moins d'un présent merveilleusement queer, dans lequel les gens, qu'ils soient des célébrités ou non, n'ont pas besoin de se définir avec des étiquettes que nous choisissons pour eux, même si cela peut satisfaire nos besoins d'être vus et validés", dit-il.

"Ainsi, de la même manière qu'une personne peut être "potentiellement hétéro" et exploiter ce privilège pour utiliser le potentiel subversif de la "queerness" afin d'attirer l'attention sur elle, cette personne peut également être "potentiellement queer". Ou bien elle peut être quelque chose d'autre qui, pour elle du moins, ne correspond pas vraiment à ces étiquettes", ajoute M. Bengry.

McCauley Bowstead note également que si l'on considère la communauté de fans de Harry Styles (principalement des jeunes femmes), son statut de personnage séduisant contribue à changer les perceptions au sein de la communauté hétérosexuelle.

"Il y a beaucoup de jeunes femmes qui sont manifestement attirées par cette performance plus douce de la masculinité, on pourrait dire que cela représente une sorte de "queering" de l'hétérosexualité, ou un espace où les jeunes femmes renvoient le regard qui avait tendance à se concentrer sur elles", dit-il.