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« J’ai une rage terrible de voir que la mutilation continue »

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« J’ai une rage terrible de voir que la mutilation continue »

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Khady Koïta a été mutilée sexuellement à l’âge de sept ans. Aujourd’hui, mère de quatre enfants, les conséquences psychologiques sont toujours présentes dans sa vie. Elle a écrit un livre intitulé « Mutilée » et est devenue une activiste reconnue dans la lutte contre la mutilation sexuelle féminine. Née au Sénégal, vivant à présent à Bruxelles, Khady a passé de nombreuses années à travailler sur ce problème en France. Le reporter d’Euronews Seamus Kearney l’a rencontré à Paris.

Seamus Kearney : « Vous avez écrit un livre qui s’appelle Mutilée. Pourquoi était-il important pour vous de raconter votre histoire personnelle ? »

Khady Koïta : « J’ai fait un livre qui s’appelle Mutilée en 2005, et effectivement ce livre raconte toute ma vie, de ma naissance à cette époque-là. J’ai voulu mettre en lumière, raconter ce qu’est exactement la mutilation génitale féminine, parce que je sais que ce n’est pas pareil dans chaque pays. Mais je l’ai fait aussi pour moi, pour exprimer la souffrance que j’avais ressentie et la souffrance de beaucoup de femmes autour de moi, parce que les mutilations font partie globalement de la violence faites aux femmes. C’est une des violences les plus horribles et les plus humiliantes pour la femme parce qu’elle touche notre intimité personnelle. »

Seamus Kearney : « Avez-vous toujours un souvenir fort de quand vous étiez une petite fille et que vous avez subi ça ? »

Khady Koïta : « Je pense que, jusqu‘à aujourd’hui, j’ai toujours un souvenir très fort de cette période et surtout de cette journée. C’est bizarre parce qu’elle ne s’en va pas. Ce souvenir reste là. J’ai un souvenir assez heureux de ma vie jusqu‘à l‘âge de sept ans, mais à partir de sept ans, tout bascule avec cette journée où j’ai été mutilée. »

Seamus Kearney : « Vous êtes maintenant une activiste qui lutte contre la mutilation génitale féminine, est-ce que le souvenir de votre expérience reste toujours présent dans votre vie? »

Khady Koïta : « Elle est présente tous les jours ; les conséquences sont là et surtout les conséquences psychologiques. Ces conséquences qu’on n’a pas prises en considération pendant des années ; les conséquences psychologiques sont très importantes parce qu’elles durent toute la vie et il y a des périodes où vraiment ça nous mène à peu près à la dépression. Mais, comme dans notre culture, la dépression n’existe pas, ou n’existait pas avant, c’est juste comme un moment où ça ne va pas. Je fais le lien avec tout ça, avec cette mutilation, et évidemment elle a des conséquences sur ma vie personnelle, sur ma vie sexuelle, sur ma vie de femme. Et donc pour moi, mes séquelles, elles resteront toute la vie. »

Seamus Kearney : « Qu’est-ce que vous sentez quand vous voyez les images graphiques de la pratique qui existe toujours dans certains pays ? »

Khady Koïta : « Quand je vois des images qui montrent que ça existe encore, quand je vois que dans des pays, il y a encore des personnes qui le font, j’ai une rage terrible. J’ai juste envie de tous les… pas de les tuer vraiment, mais de leur montrer cette souffrance qu’elles me font subir. Et surtout, quand des hommes me disent : « Oui, c’est comme pour les garçons », alors j’ai envie d’exciser un homme pour que les hommes comprennent vraiment ce que nous subissons. Je plaisante, bien sûr, mais c’est encore de la rage que je ressens et de l’incompréhension, avec le progrès qui se fait dans le monde entier, dans tous les domaines, et pourquoi ce progrès là arrête ? Pourquoi nos mentalités ne changent pas ? Ca, ça me met en colère. »

Seamus Kearney : « Qu’est ce que vous pensez être le plus important dans cette polémique ? »

Khady Koïta : « Je pense que le plus important aujourd’hui dans cette polémique, c’est que les associations puissent continuer à travailler à la base pour un changement de mentalité radical. Que les politiques s’engagent concrètement et réellement pour que le travail puisse être fait, pour que la sensibilisation, la prévention puissent être faites et que les lois qui ont été prises soit appliquées, parce que la loi est aussi une prévention. La loi et la prévention vont de paire. Et donc pour moi le plus important c’est vraiment un travail de changement de mentalité et de changement de comportement. »

Seamus Kearney : « Vous avez parlé des hommes. Mais qu’est que vous dites aux femmes qui défendent cette pratique ? »

Khady Koïta : « Quand je vois des femmes qui défendent ces mutilations, pour moi ce sont des femmes qui sont tout simplement ignorantes de toutes les conséquences néfastes de cette pratique, et il faut une discussion. Effectivement, il y a beaucoup de femmes qui défendent la mutilation, mais ça dépend du milieu où nous sommes, ça dépend des endroits. Quand on fait des débats, des groupes de paroles avec ces femmes-là, elles finissent toujours par rejoindre notre point de vue, parce qu’on se pose ensemble plein de questions comme « mais toutes les souffrances qu’on subit, toute la discrimination qu’on subit, pourquoi ? » Et donc on finit par mettre les mutilations dans la catégorie des violences faites aux femmes et on arrive à comprendre et à définir que les mutilations sont une violation flagrante des droits humains et surtout de la femme. Et c’est seulement à la fin de nos discussions qu’elles se rendent compte que ces mutilations représentent un contrôle de la sexualité, une domination de la sexualité de la femme. Et quand on se dit qu’on a tellement de bonnes choses dans nos pratiques culturelles, on se demande pourquoi continuer à pratiquer ces mutilations-là. Mais c’est plus difficile de convaincre les femmes parce que les femmes se prennent toujours pour les gardiennes des traditions. La pression sociale et la pression familiale sont très fortes sur elles, parce que ce sont elles qui sont là, ce sont elles qui éduquent les enfants, ce sont elles qui font tout ; elles ont un rôle tellement important dans la société qu’il est difficile pour elles parfois de dire « stop » directement, donc c’est un travail de longue haleine. Il faut qu’elles fassent tout un travail sur elles-mêmes et sur la communauté pour arriver à dire « stop ». C’est vrai que ça prend du temps avec elles, mais on y arrive.

Seamus Kearney : « Vous aviez déjà pris une position il y a 20 ans, ce qui était rare à l’époque. Quelle était la réaction dans votre famille et dans votre pays ? »

Khady Koïta : « Quand je suis arrivée en France, à la fin des années soixante-dix, il n’y avait pas beaucoup de femmes africaines ici. Mais par rapport à elles, j’avais la chance d’avoir été à l‘école, donc de savoir lire et écrire. Je servais d‘écrivain public, je servais à remplir les papiers, les dossiers, etc., donc je connaissais un peu ce qui se passait dans les familles que je côtoyais à l‘époque. Je servais surtout d’interprète aux familles africaines avec le PMI, (le centre de protection maternelle et infantile), avec les hôpitaux, etc. Et petit à petit, j’ai vu que dans les familles africaines, il y avait une telle violence des maris que je me suis dit : « il y a quelque chose qui ne va pas ». Pourquoi cette violence ici, surtout qu’on est enfermée entre quatre murs, qu’il n’y a pas de tante, pas de mère, pas de cousine, personne autour de nous pour nous soutenir et pour nous aider ? Il faut savoir que l‘éducation en Afrique ne se fait pas entre père et mère, mais ça se fait dans toute la communauté. Et au moment où j’aidais ces femmes, moi-même je me suis retrouvée dans cette violence, j’ai subi des violences conjugales à la maison et donc j’ai commencé à me révolter petit à petit. En 1982, quand il y a eu le décès de ces trois petites filles en France, j’ai eu un déclic énorme, je me suis dit qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Comment avons-nous pu apporter nos traditions aussi néfastes ici en Europe ? Nous aurions pu profiter de l’opportunité de vivre en Europe pour éradiquer certaines de nos pratiques. Comme je travaillais comme interprète, j’ai rencontré une femme malienne qui m’a amenée au GAMS et, petit à petit, avec toutes les formations que j’ai reçues au GAMS, en comprenant les conséquences dramatiques de l’excision, j’ai lié ma vie à ça. Je suis arrivée à faire le lien entre mes souffrances, mes problèmes personnels et les problèmes de mes collègues et de mes copines autour de moi. Et là, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose, parce que sinon on allait subir toute notre vie ces violences et je me suis demandée pourquoi se taire. Donc, j’ai décidé de ne plus me taire. Au début, c‘était très dur, ici à Paris. Cependant, il faut dire qu’aujourd’hui, ce sont les mêmes personnes qui nous ont rejetées qui courent derrière nous pour nous féliciter du travail que nous avons fait. Mais, pour revenir en arrière, ma famille, comme je ne vivais pas sur place, m’a quand même supportée parce que je vivais une violence conjugale qui n’existait pas dans ma famille. Ma famille m’a supportée contre cette violence. Et quand je suis partie en Afrique, j’ai posé des questions à mon père qui était religieux sur le pourquoi de l’excision dans la religion. Et avec les réponses de mon père, ça m’a confortée dans mon activisme et mon militantisme de dire « stop » à ces mutilations génitales féminines. »

Seamus Kearney : « Est-ce qu’il était dur de parler de votre expérience personnelle ? »

Khady Koïta : « Très dur. Mais le fait de vivre dans la violence moi-même et de voir les autres vivre dans la violence, pour moi, ça signifiait en fait : aider les autres, c’est m’aider moi-même. Donc, en même temps que d’aider les autres à sortir de cette violence, c’était aussi m’aider moi-même à sortir de cette violence. Mais, au début, c‘était un sujet tabou, on n’en parlait pas. Puis, petit à petit, quelques unes comme moi (heureusement que je n‘étais pas seule !) ont représenté ce que j’appelle les sacrifiées de cette lutte ; ça veut dire que nous avons sacrifié notre vie et toute les vies autour de nous, pour pouvoir essayer de sauver quelques petits enfants. Heureusement, quand on est entourée de personnes qui comprennent et qui vous soutiennent, c’est très bien et ça nous aide à avancer très loin dans la bataille. Aujourd’hui, la bataille n’est peut-être pas encore gagnée mais elle est en bonne voie. »

Seamus Kearney : « Etes-vous optimiste de penser qu’après vingt ans il y a une chance d‘éradiquer cette pratique ? »

Khady Koïta : « Je suis très optimiste de penser qu’un jour ça va partir. Je ne sais pas si je le verrai, mais je sais que ça va disparaître. Par contre, je ne suis pas optimiste avec les gens qui me disent qu’en 2015, ça sera éradiqué, parce que c’est dans deux ans. Et vu l’ampleur… Il y a énormément de travail qui a été fait, mais il y a beaucoup aussi qui reste à faire. Etant optimiste de nature, je pense que cette bataille finira un jour. C’est vrai que j’aimerais bien la voir finir très vite. Il y a quand même pas mal d’activistes et de personnes, que ce soit aujourd’hui des personnes politiques, religieuses, ou des leaders coutumiers, qui se sont mises dans la campagne, dans la lutte contre les mutilations, la lutte contre les violences néfastes à la santé. »

Seamus Kearney : « Quand vous avez une famille en face de vous, qui vous dit « demain on va exciser cette petite fille », qu’est-ce que vous dites ? »

Khady Koïta : « Pour le moment, il ne m’est jamais arrivé d’avoir une famille qui me dise comme ça « demain on va exciser notre fille. » Mais il y a des familles qui disent « nous allons partir en Afrique pour exciser notre petite fille ». Et là, c’est un travail d’acharnement qui commence parce qu’il faut convaincre ces familles-là de revenir ici avec les enfants intacts. C’est du boulot qu’on fait donc d’aller chez ces personnes-là, même à minuit le soir, afin de rencontrer le père qui revient du travail et rencontrer la mère et les enfants pour discuter avec eux pendant la semaine où ils sont là à préparer leur départ. Parfois, c’est juste le centre de santé des enfants qui téléphone ici pour nous dire « il y a cette famille qui va partir, est-ce que je peux vous demander comment on peut faire ? » Donc on prend le numéro de téléphone ou on le demande à la famille. Cela m’est arrivé il y a deux semaines. Il n’y a pas eu de problème : on a téléphoné à la famille, le père a accepté de me recevoir parce que je lui ai parlé à l’africaine. Je lui ai parlé en tant qu’africaine et en parlant la langue qu’il parle ; on a des mots et des codes entre nous. J’ai été reçue dans la famille. On a discuté très longtemps, pendant trois heures la première fois, deux heures et trois heures encore, et la famille m’a promis que les enfants reviendraient intacts. »

Seamus Kearney : « Qu’est-ce que vous dites plus concrètement ? »

Khady Koïta : « Je ne peux pas vous dire de phrases. Mais, ça dépend du cas et des familles. Par exemple, premièrement, je peux parler de la santé de l’enfant, puis parler de toutes ces maladies, toutes ces infections qui arrivent à cause de l’excision et parler de la vie de la femme. Dans le cas de ce monsieur, j’ai parlé de la sexualité ; ce n’est pas toujours aisé de parler de ça en premier lieu. Mais j’en ai parlé et ce monsieur, effectivement, pendant que j’expliquais, avait les yeux grands ouverts et il a bien écouté. Il m’a dit après « Je pense que beaucoup de problèmes que nous avons, ma femme et moi, viennent peut-être de ce que vous venez de me dire ». Donc, ça donne à réfléchir. J’ai aussi parlé du problème de l’accouchement et effectivement la femme a eu pas mal de problèmes pendant les deux accouchements qu’elle a eus. Elle a été déchirée plusieurs fois. Elle a beaucoup souffert pour que cet enfant naisse. Donc cette femme nous a dit : « Je ferai tout pour que mes filles ne souffrent pas comme moi j’ai souffert. Mais je ne savais pas, parce que je pensais que c‘était vraiment la religion qui le disait. Alors j’ai dit « Si vous me dites que votre mari a fait des cours de théologie, de religion en Arabie Saoudite, je voudrais qu’il me montre le texte sur la mutilation. » Or, le mari m’a dit qu’effectivement il n’en avait jamais entendu parler pendant qu’il faisait ses cours d’arabe et ce qu’il avait appris, en fait, venait de l’Afrique. C’est la culture, la tradition et que c‘était pour l’honneur du mari qu’il fallait faire ça, pour que la fille arrive vierge au mariage, pour qu’elle reste chaste, et pour le mot clef : pour que cette fille ne soit pas « gourmande » de la relation sexuelle. Lui-même, il a énuméré les problèmes qu’il avait avec sa femme et pour me dire ça, ça a été très douloureux pour lui. Mais il m’a dit : « aujourd’hui que vous, en tant qu’africaine, vous êtes venue jusqu’à moi pour sauver ces petites filles, moi aussi je ne vais pas vous décevoir : puisque je pars avec mes enfants, je ferai en sorte qu’on commence à parler de ça dans mon village où je vais. Mes filles ne vont pas être excisées. »