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L'Europe doit davantage s'ouvrir à l'Afrique


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L'Europe doit davantage s'ouvrir à l'Afrique

Richard Attias est le fondateur du New York Forum, rencontre annuelle de décideurs politiques et économiques axée autour des enjeux de croissance. Euronews l’a interviewé à l’occasion de la deuxième édition du New York Forum Africa, qui se déroulera à Libreville, au Gabon, du 14 au 16 juin prochain.

Giovanni Magi, euronews :
Le New York Forum Africa en est à sa deuxième édition. Peut-on déjà voir des résultats après l’édition de l’année dernière et quels sont les objectifs cette année ?

Richard Attias, President, Richard Attias & Associates :
L’année dernière, nous avions déjà pris un pari : organiser un Forum panafricain, en Afrique, qui essaie de recenser les opportunités dans ce continent dont tous et vous les médias disent qu’il est le continent de l’avenir. Je dois dire que les résultats étaient extrêmement encourageants. On a vu qu’il y avait un engouement pour ce continent. Pour autant, il fallait transformer ces opportunités en réalités et que ces promesses se transforment en résultats concrets pour le peuple africain. C’est ce qu’on va essayer de faire avec l’édition numéro 2.

Premier résultat : pour cette seconde édition, nous avons été obligés de fermer les inscriptions quasiment deux mois avant : c’est le succès de la participation.
Deuxième succès – sans prétention – : la qualité du contenu. Nous avons un nombre d’intervenants bien supérieur à celui de l’année dernière : 200 experts ont souhaité s’exprimer au New York Forum Africa et ne pas se contenter de participer. Nous atteignons un record en nombre d’intervenants qui veulent traiter quasiment de tous les sujets que nous avons d’ailleurs élargi.
Ce qui nous amène au troisième critère d’intérêt : avoir également intégré un grand nombre de petites et moyennes entreprises pour montrer que ce genre de manifestation n’est pas seulement un rendez-vous de grands et de puissants, mais qu’il s’intéresse aussi à ce qu’il me paraît être le vrai moteur de la croissance, en Afrique comme ailleurs — on le voit aux Etats-Unis et en Europe — : à savoir, les petites et moyennes entreprises, les jeunes entrepreneurs.
Cela permet d’aborder également d’autres sujets qui connaissent aussi un nouvel engouement : par exemple, le fait que l’Afrique n’est pas que le territoire des ressources naturelles, de l’or, de mines, mais aussi celui de l’innovation, l’innovation technologique, celui des services et celui de la création. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a une création africaine qui va au-delà de la mode. On la retrouve dans la technologie et dans un certain nombre d’autres domaines.

Euronews :
Justement, quand on parle d’opportunités, on pense surtout aux investissements directs de l’étranger. Est-ce réaliste d’envisager un développement important d’un entrepreneuriat africain ?

Attias :
Ce n’est pas juste de l’envisager, il est réel, concret. Nous revenons des assemblées annuelles de la Banque africaine de développement à Marrakech que nous organisions et je dois dire que là, on a vraiment touché de près cet investissement entre Etats africains, cette coopération Afrique-Afrique. Le Maroc, tout au Nord de l’Afrique, a une véritable stratégie sub-saharienne. L’Afrique du Sud a envie de rayonner également pour relancer sa croissance – qui est un peu au ralenti – vers d’autres pays africains. Et il y a aujourd’hui de grandes fortunes africaines qui enfin considèrent des investissements dans le continent. Cela va d’Aliko Dangote et son développement important dans le domaine des ciments, à Isabel Dos Santos qui est une grande entrepreneure et chef d’entreprise dans les communications et les médias en passant par le groupe marocain Addoha qui est spécialiste des logements sociaux et de la construction. Ce dynamisme se retrouve aussi dans le domaine de l’énergie, avec des champions nigériens qui ont décidé maintenant d’exporter leur savoir-faire et leurs investissements dans d’autres pays africains. On pourrait continuer ainsi en citant des exemples comme la BGFI, une banque gabonaise qui rayonne à l’échelle du continent.
Oui, il y a incontestablement un intérêt africain pour l’Afrique. Ce qui est à mon avis, la garantie d’une indépendance, d’une autonomie et qui montre que ce continent est en train de prendre sa destinée en main.

Euronews :
L’Afrique est un continent jeune. Comment la jeunesse peut être affectée par des initiatives comme le New York Forum ?

Attias :
Vous posez la question essentielle. Tout ce que je fais personnellement, c’est pour la jeunesse, sincèrement. Derrière le New York Forum il y a une fondation qui est le New York Forum Institute. C’est ma passion depuis trois ans. Depuis trois ans, je suis convaincu qu’il faut s’intéresser à ce qui va toujours passionner les jeunes, d’abord parce qu’ils sont source d’une création. Ce sont eux qui nous poussent, qui nous font bouger, qui font que l’on se dépasse.
Cette jeunesse mondiale est de plus en plus passionnante parce qu’elle a la chance de bénéficier des nouvelles technologies, de la connaissance, de l’accès à la connaissance et au savoir cent fois plus rapidement que nous à leur âge. Cette jeunesse, forcément, est de plus en plus impatiente et malheureusement, elle est souvent exclue parce que cette croissance économique mondiale la laisse encore sur le côté de la route. On le voit à travers des chiffres effrayants : 150 millions de personnes n’ont pas d’emploi en Afrique ; près de 300 millions n’auront pas d’emploi – si l’on en croit certaines statistiques – dans les 10, 15 ans qui viennent. Cela équivaut quasiment à la population des Etats-Unis d’Amérique. Mais on le voit, ce qui s’est fait lors du Printemps arabe, ce qui a eu lieu en Suède, en Turquie aujourd’hui et ailleurs, c’est l’expression d’une jeunesse qui a besoin d’être intégrée dans l’économie mondiale. Aujourd’hui le grand challenge, le grand enjeu des Etats africains, c’est de bien gérer leur croissance intérieure, leur croissance en infrastructures, mais en intégrant la jeunesse. C’est le pari très difficile sur lequel il faut se pencher. Il faut réfléchir aux business models qui vont commencer à transformer un certain nombre de jeunes qui sont sans emploi mais qui ont des compétences, à adapter leurs connaissances et leurs compétences aux réels besoins du marché.

Euronews :
Il y a au Gabon des mouvements de la société civile et des blogs sur Internet qui critiquent des initiatives comme le New York Forum qui coûteraient trop cher pour les contribuables et qui seraient toujours selon ces critiques, une opération d’image pour le président du Gabon. Que pensez-vous de ces critiques ?

Attias :
Premièrement, ces grand Forums, ces grandes conférences internationales, sont extrêmement utiles pour tous les Etats, il faut le comprendre. Pourquoi sont-ils utiles ? Parce que pour attirer les investisseurs, pour attirer les partenaires, pour attirer les opérateurs, un pays – quel qu’il soit, le Gabon ou un autre – a besoin d’abord de se faire connaître, d’expliquer ce qu’il est, ce que sont ses opportunités. Les gens ne viennent pas spontanément à vous. Ils viennent à vous encore spontanément quand vous êtes les Etats-Unis d’Amérique ou quand vous êtes la Chine, deux éléphants dans l’économie mondiale. Mais les 600 personnes que nous avons amenées l’année dernière ou les 700 qui reviennent à Libreville cette année – je le dis en toute honnêteté et en toute transparence – ne seraient jamais venues dans leur grande majorité s’il n’y avait pas eu ce New York Forum Africa. Ces gens ne se seraient pas intéressés à ce pays.
Deuxièmement, le président de la République, Ali Bongo Ondimba, a été visionnaire, là-dessus. Il a été visionnaire parce que – en toute honnêteté – il a un peu coupé l’herbe sous les pieds à tout le monde en décidant de faire du Gabon un hub et un lieu de réunion pour ce Forum panafricain. Donc, à partir de là, la communauté internationale (les Chinois, les sud-Américains, les Turcs, les pays du Golfe et les pays européens) se retrouve pour parler d’une stratégie panafricaine au départ du Gabon. Je pense que les Gabonais et les Gabonaises devraient être fiers comme mon pays, le Maroc, à Marrakech, depuis 20 ans, on est extrêmement fiers d’être souvent le théâtre des opérations et des discussions internationales qui se tiennent dans ce pays, des échanges économiques.
Enfin, sur les aspects budgétaires : c’est un investissement. Parce qu’en termes d’image, je pense qu’un Forum de ce type a cent fois plus d’impact que la moindre publicité sous forme de magazine ou à l’arrière d’un bus qui dit “venez visiter mon pays. “ Ces formes de communication ont un impact désormais très relatif. Mais ce qui est le plus important, c’est que dans un pays, il est normal, il est bon qu’il y ait de la contestation. Mais il faut que cette contestation soit constructive et positive.
Quant-à-nous, nous sommes avant tout une plateforme apolitique. Donc j’ai proposé il y a déjà trois semaines que quelques contestataires – en tous cas ceux qui sont sérieux, ceux qui ont un esprit positif, ceux qui se battent pour leur pays au vrai sens du terme, pour leurs gens – soient invités à participer au New York Forum Africa, qui est aussi une plateforme de dialogue. A l’heure qu’il est, ils n’ont même pas daigné répondre à l’invitation. Donc, je me pose des questions sur leur objectivité et leur honnêteté intellectuelle pour être tout-à-fait franc et puisque vous me posez la question.

Euronews :
Est-ce que de meilleures relations avec les économies en développement, notamment l’Afrique, pourraient aider l’Europe à sortir de la crise économique qui la touche ?

Attias :
Je suis convaincu que l’Europe qui traverse une crise économique,avec des problèmes de dette ne doit pas se refermer sur elle-même. Au contraire. C’est lorsque cela ne va pas qu’il faut être plus agressif et plus ouvert à l’extérieur. Le repli n’est jamais bon. Se plaindre de son sort n’est pas bon non plus. Donc, il faut absolument aller à la conquête de nouveaux marchés quand précisément, il y a des faiblesses ponctuelles et conjoncturelles. L’Europe va revenir. L’Europe est une puissance très forte. Il ne faut pas enterrer l’Europe loin de là. D’ailleurs, on le voit, les bourses se comportent relativement bien ; l’euro reste très fort. Je vis aux Etats Unis : l’Amérique est passée par des moments très difficiles, mais l’Amérique est en train de revenir. L’Europe est solide, ses fondamentaux sont bons. Il faudra régler – cela va prendre du temps – les problèmes de dettes, les problèmes d’emploi, mais il faudra compter avec l’Europe.
Mais l’Europe devra aussi s’ouvrir et ne pas négliger – parce que malheureusement, nous sommes dans une compétition internationale – les marchés africains. En effet, pendant que l’on essaye de résoudre les problèmes en Europe, on laisse des parts de marché se faire prendre par l’Amérique Latine, l’Asie et bientôt les Etats-Unis. Le président Obama arrive en Afrique le 26 juin ; il va visiter trois pays et il n’arrive pas qu’avec des discours. A mon avis, il va arriver aussi avec des entreprises américaines qui ont l’intention de reconquérir des parts de marché. Il ne faut pas que l’Europe se laisse dépasser là-dessus parce que le temps passe vite et il faut savoir gérer tout en même temps : gérer ses problèmes intérieurs, mais aussi ne pas oublier l’international.

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