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Bonus interview : Sobhan, un réfugié iranien de la communauté baha'i

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Bonus interview : Sobhan, un réfugié iranien de la communauté baha'i

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Les baha’i forment une communauté internationale fondée au milieu du 19ème siècle, dont les membres souhaitent être perçus comme les adhérents d’une “religion mondiale indépendante”.
Depuis l’avènement de la République islamique en 1979, les quelques 350 000 baha’i d’Iran ont fait l’objet d’une discrimination et d’une répression dénoncée par les organisations internationales des droits de l’homme. Leur foi étant postérieure à l’islam, elle n’est pas considérée comme une religion par le régime.
On attribue à Ali Khamenei, guide suprême de la révolution islamique, d’avoir recommandé dans un document interne de “bloquer leur progrès et leur développement”, de “les expulser des universités” et de “leur refuser l’accès à l’emploi, s’ils s’affichent comme baha’is”.

Beaucoup de membres de cette communauté ont été exécutés, beaucoup d’autres ont quitté l’Iran.
Parmi eux, nous avons rencontré Sobhan, qui s’est exilé en Turquie dans l’espoir de pouvoir construire sa vie ailleurs que dans un pays qui, dit-il, ne lui laisse aucune perspective.

Interview.

“Je crois que le problème ce ne sont même pas nos principes. Le problème est qu’on nous dit que ‘vous n‘êtes pas des nôtres’. Même si vous dites des choses sensées, cela ne fait rien, ce n’est pas la question. Vous n‘êtes pas musulmans et cela suffit pour qu’on vous dénie vos droits. Je crois que nos principes sont vraiment modernes, très positifs. Ils parlent de vérité, ils parlent d‘égalité, d‘égalité entre les hommes et les femmes. On a une douzaine de principes, et quand on en parle aux gens, n’importe quelle personne sensée les accepte comme de bons principes communautaires.

Quand j‘étais à l‘école, on avait des cours de religion. Et notre professeur disait que l’Islam était la meilleure religion du monde. Que toutes les autres religions étaient complètement fausses et qu’on ne pouvait pas y adhérer. Alors comme enfant baha’i, je me demandais ce qui n’allait pas chez moi. Je me disais que ma famille me disait peut-être des choses fausses, à moins que ce soit l‘école. J‘étais en conflit avec moi-même. Et aussi, quand je jouais dans la rue, les autres gamins me pointaient du doigt, et me disaient, ‘tu n’es pas propre, tu es sale!’ Alors l’enfant que j‘étais ne comprenait pas où était le problème. Je me disais que si je me lavais beaucoup les mains, le problème allait disparaître. Mais ce n‘était pas comme cela.
Ce sentiment m’a suivi jusqu’au lycée. Il y a eu beaucoup d’histoires du même genre, on me disait ‘tu as un problème, tu as beaucoup de problèmes dans ta tête, tu es dans l’erreur’.

Après le lycée, j’ai commencé à faire de la musique ; je joue de la guitare. L’un de mes amis m’a présenté à un compositeur. On a joué ensemble, et on a même enregistré quatre morceaux. Mais quand ils ont compris que j‘étais baha’i, ils n’ont plus voulu travailler avec moi. Ils m’ont dit, ‘tu n’as pas le droit de travailler, parce que tu es baha’i, tu ne seras pas autorisé à le faire’.”

Quand j’ai voulu entrer à l’Université, en tant que baha’i, on ne peut pas y aller. On a pas le droit d’accéder à l’enseignement universitaire.
Alors on a formé notre propre petite organisation, le Bihd. Nos professeurs donnaient leurs cours aux étudiants dans des maisons. On avait pas beaucoup de cours, on étudiait les livres, et à la fin du trimestre on passait des tests, et c‘était la fin de notre université. Après deux trimestres, j’ai décidé d’essayer d’aller dans des Universités officielles.

J’ai rempli mon formulaire d’admission, avec mon nom, mon nom de famille. Mais à la fin du formulaire ils te demandent de dire ta religion. Pourtant ce n’est pas quelque chose que je veux partager, c’est ma croyance privée. Mais ils ont insisté et m’ont forcé à répondre. En tant que baha’i, élevé dans une famille baha’i, qu’est-ce qu’ils pouvaient attendre de moi ? J’ai répondu en tant que baha’i. Je n’ai peur de personne. Mais le résultat est que je ne peux pas accéder à l’université. On paie ce prix-là, et on va dans notre propre petite université privée, avec un enseignement médiocre.”

Vous avez quitté l’Iran parce qu’en tant que baha’i vous ne pouviez rien faire, ou simplement parce qu’en tant que jeune homme vous ne pouviez rien faire ?

“Non! Même juste en tant que jeune homme, c’est assez pour décider de quitter l’Iran. Parce qu’on a un mauvais gouvernement, et que les conditions de vie sont mauvaises. Mais en tant que baha’i on a des problèmes spécifiques.
Les baha’i ne peuvent pas avoir d’emplois officiels, ils ne peuvent pas travailler dans les services publics. Si un baha’i s’enrichit, ils le stopperont, ils le bloqueront, parce qu’ils ne veulent pas qu’un baha’i puisse être puissant.

J’ai beaucoup d’amis, j’ai ma famille en Iran. Mais à l’heure actuelle je ne crois pas que j’y retournerai. Dans le contexte actuel, je ne crois pas que je puisse vivre là-bas, avoir des opportunités, un bon avenir. Parce que je crois que l’Iran ne m’appartient pas, même si j’appartiens à l’Iran. L’Iran ne m’appartient pas. Alors ce n’est pas quelque chose que je peux choisir, ni changer. Je dois juste l’accepter.”