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Génocide rwandais : procès historique à Paris de Pascal Simbikangwa

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Génocide rwandais : procès historique à Paris de Pascal Simbikangwa

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Alors que le Rwanda s’apprête à commémorer les 20 ans du génocide des Tutsis qui a fait environ 800 000 victimes en 100 jours, un ancien responsable militaire, Pascal Simbikangwa, comparait pour complicité de génocide et de crime contre l’humanité devant la cour d’assises de Paris. Son procès s’est ouvert le 4 février. Il nie son implication dans le génocide.

Récit d’Agnès Faivre

« Un jour, Pascal Simbikangwa s’est arrêté à notre barrière (barrage routier). Il m’a trié parmi les autres. Il m’a observé et m’a demandé ma carte d’identité. Il a appelé un militaire et lui a dit : « vous pensez que celui-ci est bien un Hutu ? » Comme j’avais essayé de gratter ma carte d’identité pour effacer la mention ethnique, il a donné l’ordre que je devais mourir, il est reparti. Le militaire était devenu un ami, il n’a pas voulu me tuer. »

L’homme appelé à la barre ce 28 février, au 18ème jour du procès de Pascal Simbikangwa, se nomme Jean-Marie Vianney Nyirigira. Il a 45 ans. Il arrive du Rwanda pour témoigner devant la cour d’assise de Paris. Vêtu d’un ample costume, il fige les yeux vers le sol avant de déposer. Il marmonne, chuchote presque, mais le débit est rapide et sûr. Au moment des faits, soit peu après le 6 avril 1994, date de l’assassinat du président rwandais Juvénal Habyarimana qui marque le début du génocide contre les Tutsis, Jean-Marie Vianney est veilleur de nuit. Il garde la villa d’un agent du consulat de Suisse à Kiyovu « des riches », quartier huppé de Kigali.

Ici comme dans d’autres quartiers de la capitale rwandaise, des patrouilles ont été mises en place dès les premières heures qui ont suivi l’attentat, et des barrages routiers, érigés pour empêcher la fuite. L’ordre a été donné de tuer. Dans ce Kiyovu qui abrite notamment la Banque centrale, l’église presbytérienne, les ambassades française, belge ou chinoise, la résidence présidentielle mais encore la maison de fonction de l’accusé, Jean-Marie Vianney Nyirigira a été recruté, parmi d’autres gardiens des propriétés environnantes, pour prêter main forte aux soldats et aux miliciens qui tiennent les barrages. Il y en a au moins trois dans ce quartier.

« Comment, en tant que Tutsi, vous êtes-vous retrouvé à une barrière ?, interroge le président Olivier Leurent. – Le 6 (avril), je travaillais de nuit et je n’ai pas pu rentrer chez moi, il y avait des militaires, répond-il. Ils ont dit que tout le monde devait travailler ensemble pour monter des barrières. » Il ajoute y avoir vu une fois Pascal Simbikangwa distribuer des consignes : « Il a dit aux civils et aux militaires qu’ils ne devaient laisser passer aucun Tutsi et qu’en cas de doutes, il ne fallait pas hésiter, car plus bas, le FPR (Front patriotique rwandais, parti issu de l’ex-rébellion tutsie) avait exterminé des Hutus. Ce qui a suivi, c’est qu’on a commencé à tuer des gens à cette barrière. »

« Ce monsieur est un grand comédien », riposte Pascal Simbikangwa, poursuivi pour avoir notamment fourni des armes, donné des instructions et encouragé moralement les gardiens des barrages de Kiyovu. Durant le génocide, il affirme pour sa part être surtout resté chez lui, avec « ses » réfugiés. Soit des Tutsis qu’il protégeait, des voisins, des parents. S’il sortait, c’était pour aller ravitailler des proches, mais le plus clair de son temps, détaille-t-il, il le passait dans sa chambre, à écrire ses cahiers. A-t-il vu les barrières, lui demande le président ? Il le concède, mais maintient ne pas avoir vu de cadavres : « le préfet (de Kigali) Renzaho n’en a pas vu, l’ambassadeur de France n’en pas vu… Moi personnellement, à cause de mon dos je m’étendais quand je circulais, je n’ai pas vu de morts », justifie l’accusé, paraplégique depuis un accident de la route en 1986.
« Monsieur, vous mentez à la cour, s’emporte, agacé, Maître Emmanuel Daoud, avocat de la Fédération internationale des Droits de l’homme (FIDH). Des rapports décrivent des amoncellements de corps aux barrières… Oui ou non, avez-vous vu des cadavres ?
- Je n’ai pas vu de cadavres, mais je n’ai pas dit qu’il n’y en avait pas », nuance Pascal Simbikangwa.

Dès le 9 avril 1994, plusieurs dizaines de milliers de corps jonchaient les rues à divers carrefours de la capitale selon le rapport de l’historienne Alison Des Forges pour Human Rights Watch (HRW) et la FIDH.

Un procès historique

Ce sont les tous premiers jours du génocide dans un minuscule périmètre du territoire rwandais qu’ausculte ici la cour d’assises de Paris. Près de 20 ans après les faits et à plus de 6000 kilomètres du lieu où ils se sont produits, les jurés sont amenés à mémoriser le plan des grandes artères d’un quartier de Kigali et à s’immerger dans l’Histoire : celle du génocide des Tutsis, qui a duré l’espace d’une saison et dont l’ONU estime qu’il a fait environ 800 000 victimes. Pour en dresser le contexte historique et politique défilent à la barre historiens, journalistes, magistrats, avocats ou responsables politiques et militaires. En complément, des films documentaires sont projetés. Quant aux témoins directs des faits incriminés, agriculteurs, éleveurs, animateurs radio, techniciens d’imprimerie ou gardiens de propriétés ont fait le voyage jusqu’au tribunal parisien ou s’expriment par visioconférence depuis le Rwanda. Deux traducteurs de kinyarwanda ont été installés dans le prétoire.

Pour la première fois en France, on juge un homme pour des faits liés au génocide rwandais. En 2004, la France, où sont réfugiés de nombreux génocidaires présumés, a été condamnée par la Cour européenne des Droits de l’homme pour la lenteur de ses procédures judicaires. Au regard de ses voisins européens, la justice française piétine dès qu’il s’agit d’affaires liées à des crimes commis au Rwanda en 1994, alors qu’une loi de 1996 donne la compétence universelle à des tribunaux nationaux pour juger de présumés criminels, en accord avec le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

C’est finalement en janvier 2012 que se formalise une volonté de lutter contre l’impunité. Sur fond de réchauffement diplomatique amorcé trois ans plus tôt entre Paris et Kigali, le pôle « crime contre l’humanité, crime et délit de guerre » est mis sur pied au Tribunal de Grande Instance de Paris. Parmi les 33 procédures d'instruction suivies par ce pôle spécialisé, 27 sont liées au génocide rwandais.

« La complaisance de la France vis à vis des génocidaires rwandais »
Entretien avec Patrick Baudoin, avocat de la Fédération internationale des Droits de l’homme (FIDH), une des parties civiles du procès Simbikangwa

Le procès de Pascal Simbikangwa, accusé de complicité de génocide et de complicité de crime contre l’humanité, est donc le premier d’une longue série.
Recherché par Interpol, cet ancien militaire est à Mayotte lorsque le Collectif pour les parties civiles pour le Rwanda (CPCR) retrouve sa trace. Il est alors arrêté pour trafic de faux papiers. Le CPCR dépose plainte en France. La FIDH et la Ligue des Droits de l’homme se portent partie civile. Suivront la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) et l’association Survie.

Un accusé qui nie sans relâche et se présente comme un « simple agent » de l’Etat

Âgé de 54 ans, le capitaine Simbikangwa est un ancien officier des forces armées passé par la garde présidentielle. Il devient directeur du Service central des renseignements (SCR) en 1988. C’est un homme du sérail dans le système Habyarimana qui valorise la proximité régionale et lignagère. Il vient de Gisenyi, préfecture du nord-ouest dont sont originaires de nombreux caciques du régime, et dit entretenir « une relation filiale » avec l’ex président rwandais. « C’est ma famille », répétera-t-il.
S’il est décrit lors de son procès, comme « un homme important », une « autorité », voire « quelqu’un au-dessus de la loi », il se borne au fil des audiences à minimiser son pouvoir et conteste vigoureusement son implication dans le génocide.

« Simbikangwa est le “Himmler” du Rwanda »
Entretien avec Dafroza et Alain Gauthier, fondateurs du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPRC)

Il nie ainsi toute appartenance à un parti politique, qu’il s’agisse du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), l’ancien parti unique, ou de sa frange plus radicale, la Coalition pour la défense de la république (CDR). Il réfute également les responsabilités qu’on lui prête au service des renseignements. Lui se dit « simple agent ». Quant à sa réputation de « tortionnaire », liée à des actes de torture au préjudice de Tutsis, les faits remontent à plus de 20 ans. Il y a prescription. « Est-ce que cet individu a amené quelque chose de plus dans ce procès ? », demande ainsi l’accusé au président Olivier Leurent, qui vient d’interroger Sam Gody Nshimiyimana. Ce journaliste affirme avoir été torturé par Simbikangwa en janvier 1992, peu après la parution d’un article l’impliquant dans des « escadrons de la mort ». Le débat glisse cependant sur le rôle de l’accusé dans les médias rwandais.

 Caricature parue dans le journal d’opposition Kiberinka en 1991. Le président Juvénal Habyarimana, en soutane, célèbre une messe macabre. Du sang ruisselle d’une coupe qu’il tient dans ses mains : “prenez et buvez ce sans qui nous a aidés à prendre le pouvoir en 1973 et à le garder”, dit-il, à son auditoire. Face à lui, au premier plan, les huiles du régime, dont le capitaine Simbikwanga, en fauteuil roulant. (DR) 

Selon Sam Gody, Simbikangwa écrivait sous pseudonyme dans diverses revues proches du pouvoir. Dans un style très reconnaissable, précise-t-il, un style « piquant », « qui enseigne », qui « prépare la population en lui disant que même ton voisin, il ne faut pas avoir confiance. » Il ajoute que Pascal Simbikangwa « sponsorisait » (finançait) certains titres, relisait des papiers, censurait des journaux d’opposition. « Il avait une fonction… Peut-être parallèle… On ne savait pas quelle était sa vraie fonction aux Renseignements », conclue-t-il. L’intéressé maintient quant à lui qu’il se contentait d’y réaliser « des revues de presse » pour l’état-major, et qu’il n’avait aucun pouvoir de décision.

Au 15ème jour du procès, sa relation aux médias est encore abordée. L’ex-animatrice de Radio mille collines, Valérie Bémériki, apparaît sur les moniteurs disséminés dans le prétoire. « Il faut parler haut ! » lance-t-elle au président depuis la prison centrale de Kigali, où elle a été condamnée à la perpétuité par un Gacaca, tribunal populaire rwandais, notamment pour planification de génocide. Recrutée en décembre 1993 dans cette station dénoncée comme un des médias de la haine, Valérie Bémériki en est devenue une voix phare. A l’antenne, durant le génocide, elle énumère les listes de ceux qu’il faut traquer : les Tutsis – dénommés Inyenzi (« cafards » en kyniarwanda) ou « jolis nez » – et leurs complices hutus. Elle diffuse les instructions, félicite ceux qui ont bien « travaillé » ou « coupé », termes alors synonymes de « tué ». Dès le 6 avril 1994, les animateurs travaillent jour et nuit à la radio. Selon Valérie Bémériki, Pascal Simbikangwa, qui est actionnaire de Radio mille collines, y « venait presque tous les deux jours ». Elle le croise à plusieurs reprises, parmi d’autres autorités militaires et politiques qui affluent à la station. C’est lui qui, le 7 avril, aurait donné l’information selon laquelle l’attentat contre le président Habyarimana avait été commis par le FPR.
Dans le box, l’intéressé tourne les pages d’un grand cahier, parcourt des notes. Puis rétorque qu’il n’a pas pu être à la radio ce jour-là. Et de pointer la « manipulation » des témoins par le CPCR ou l’association rwandaise des victimes du génocide Ibuka, qui cherchent « de faux témoignages » pour « empêcher les rwandais de se réconcilier ». « On ne veut pas qu’il y ait de Hutus innocents », assène-t-il.

Pascal Simbikangwa encourt la prison à perpétuité. Le verdict sera rendu le 14 mars, à quelques semaines des commémorations du 20ème anniversaire du génocide des Tutsis.