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Boko Haram : Jihad ou business?


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Boko Haram : Jihad ou business?

Un mois s’est écoulé depuis l’enlèvement le 14 avril par l’organisation islamique Boko Haram de 276 jeunes filles dans leur école de Chibok, une ville de l’Etat de Borno, l’un des fiefs du groupe radical nigérian.

Ces jeunes filles chrétiennes, on en voit une centaine sur ces images, en prière et voilées intégralement dans un lieu inconnu. Quelques unes ont pu s‘échapper, mais 223 lycéennes restent encore aux mains du groupe. Elles ont expliqué qu’elles ont été enlevées alors qu’elles dormaient dans le bâtiment de l‘école :

“Quand c’est arrivé, nous étions dans l‘école, raconte cette jeune fille, nous dormions dans le dortoir, et puis on a entendu les coups de feu, alors on est sorties, on s’est regroupées dehors, les gens de l‘école couraient dans tous les sens, et ils nous ont abandonnées dans l‘école…”

Le groupe islamiste mène une campagne d’attentats, d’assassinats et d’enlèvements pour renverser le gouvernement et créer un État islamique au Nigéria. En ce qui concerne les filles enlevées, la position de Boko Haram a changé depuis cette première annonce où son leader disait vouloir les vendre comme esclaves :
““Vous avez jeté nos frères en prison il y a quatre ou cinq ans, et maintenant vous nous parlez de ces filles… Nous ne les relâcherons pas tant que vous ne libérerez pas nos frères, nous ne vous les rendrons pas avant.”’

La mobilisation d’abord des parents des captives, puis de la diaspora nigérianne a attiré l’attention de l’opinion publique mondiale, et a fini par se répandre sur les réseaux sociaux. Pour cet activiste, “la force des réseaux sociaux, c’est la sensibilisation, ils pointent les questions brûlantes, ils permettent de faire circuler les informations, de ne jamais oublier. Mais bien sûr, les choses doivent aller au-delà des réseaux sociaux, il faut ensuite passer à l’action, ça ne fait aucun doute….”

Sophie Desjardin, euronews:
Mathieu Guidère, bonjour et merci d‘être avec nous. Vous êtes professeur des universités, écrivain, islamologue, spécialiste de géopolitique du monde arabe et musulman. L’enlèvement de ces jeunes filles a ému le monde entier, et leur sort mobilise comme jamais. Pourquoi selon vous, cette mobilisation, alors que le mouvement sévit, tue et enlève depuis des années et est-elle productive?

Mathieu Guidère:
Cette mobilisation possède aujourd’hui deux volets, elle est certainement productive et intéressante, utile à l‘échelle internationale parce que pour une fois, elle jette la lumière sur la situation des femmes au Nigéria, sur ce que subissent les femmes dans ce pays, en particulier dans le nord. Mais sur le plan local malheureusement, le fait qu’il y ait une mobilisation internationale, extérieure, c’est à dire étrangère, et que Boko Haram soit au centre de cette communication globale fait que Boko Haram apparait aujourd’hui comme le groupe anti-occidental, celui qui refuse l’ingérence étrangère, celui qui résiste à l’ingérence étrangère et cela contribuera probablement à son renforcement et au recrutement de nouveaux membres.

euronews:
Boko Haram, c’est un leader historique, Mohamed Yusuf, tué en 2009 par les autorités nigérianes. Remplacé par Shekau, qui radicalise le mouvement, s’inspire des talibans, que cherche-t-il exactement?

Mathieu Guidère:
Jusqu’en 2009, nous savions globalement ce que cherchait le groupe : il était opposé globalement au système éducatif nigérian d’inspiration britannique, et il voulait globalement instaurer la charia. Le tournant de 2009 est très important puisqu‘à partir de là, nous avons des leaders et en particulier l’actuel leader du groupe, Shekau, qui lui, est plutôt sur une tendance messianique, voulant imposer globalement une vision à l’ensemble de la population dans le nord du Nigeriak… Et c’est une fuite en avant dans la vengeance et dans les actions de représailles. Il est très difficile aujourd’hui de dire clairement ce que veut Boko Haram, et en particulier son actuel chef Abubakar Shekau.

euronews:
Vous connaissez bien Boko Haram, que les médias qualifie de secte. Derrière l’idéologie, y a-t-il un business avant tout ?

Mathieu Guidère:
En réalité, il y a les deux, parce que le fait de s’attaquer à des écoles et des universités fait partie de la marque de fabrique de Boko Haram. Le changement le plus intéressant, c’est que Shekau et Boko Haram sont entrés dans une logique typiquement médiévale d’application de la théologie salafiste dans le groupe. Il va proposer à une partie de ces jeunes femmes de se convertir à l’islam. Le fait de les convertir à l’islam va les sauver de la mise à mort, mais en même temps cela les enferme dans le groupe, puisque elles sont obligées de les épouser et de devenir des épouses forcées. Pour les autres, malheureusement, il leur applique la théologie, là encore l’idéologie interne au groupe, à savoir la revente dans les différents réseaux. Donc, on a une diversification des sources de financement aujourd’hui, qui ne se font plus uniquement au niveau des enlèvements, du racket, des trafics en toutes sortes, du marché noir, des armes et de la drogue, mais aussi au niveau de la prostitution.

euronews:
1 500 morts depuis le début de l’année, dont plus de 200 enfants ou jeunes, c’est un bilan terrible, qu’est-ce qui explique l’inaction du gouvernement?

Mathieu Guidère:
L’inaction du gouvernement s’explique par un ensemble de facteurs très compliqués, mais essentiellement par la situation géopolitique, par les luttes de pouvoir à la fois au niveau fédéral, et au niveau de chaque Etat : il n’y a pas un consensus sur la manière de lutter contre ce groupe là. Tout cela, dans un contexte de pré-élections, à la fois présidentielles et legislatives, au niveau fédéral et au niveau de chaque Etat.

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