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Gustavo Petro, maire en sursis de Bogotá

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Gustavo Petro, maire en sursis de Bogotá

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Bogotá, capitale de la Colombie, une métropole de plus de huit millions d’habitants. Élu en 2012, le maire de gauche, Gustavo Petro, destitué puis rétabli, se dit victime d’une chasse aux sorcières de la part de l’administration et du Président Juan Manuel Santos.

Alberto de Filippis, Euronews : Monsieur le Maire, pourriez-vous m’expliquer comme à un enfant de six ans, de quoi on vous accuse et ce qu’il s’est passé ?

Gustavo Petro, maire de Bogotá : Je suis un ancien combattant de l’insurrection colombienne. Il y a 25 ans, j’ai entamé un processus de paix et j’ai déposé les armes. Une réforme institutionnelle nous a rendu nos droits civiques, marquant une démocratisation du pays. Et après 25 ans, alors que j’avais remporté, par la voie des urnes, la mairie la plus importante de Colombie, celle de sa capitale Bogotá qui jouit d’une autonomie politique et financière, j’ai été destitué par une autorité administrative. C’est-à-dire, non pas sur une décision de la justice, d’un juge qui aurait considéré que, ayant commis un délit quelconque, l‘élu devait partir, mais sur la décision d’un fonctionnaire de l’administration qui a piétiné la voix des électeurs de Bogotá et a privé son maire, c’est-à-dire moi, de ses droits politiques pour les 15 ans à venir.

Euronews : De quoi vous accusait-on ?

Gustavo Petro : J’ai pris une décision politique, administrative, à la demande de la Cour constitutionnelle, pour réformer le système de propreté de la ville, qui avait été totalement privatisé. Nous l’avons rendu mixte. Nous avons créé une entreprise publique concurrente, et nous avons embauché – comme nous le demandait la Cour constitutionnelle – près de 14.000 hommes et femmes très pauvres, des chiffonniers, des personnes qui se levaient à l’aube pour fouiller les bacs à ordures en quête d’objets qu’ils pourraient revendre sur les marchés. En somme, c’est eux qui s’occupaient du recyclage pour la ville de Bogotá. Et la Cour constitutionnelle avait ordonné qu’ils soient inclus dans le système de propreté de la ville, qu’ils soient rémunérés et qu’on leur rende ainsi leur dignité. Le fait de rétribuer les chiffonniers, de les inclure, a entamé les bénéfices des grands entrepreneurs privés du secteur. Ils ont donc réagi en sabotant le service de ramassage d’ordures. Ils ont laissé les ordures s’accumuler pendant trois jours dans les rues. Puis ils ont porté plainte contre le maire pour tenter de récupérer leurs privilèges. Une de ces plaintes est arrivée au Procureur, qui l’a utilisée pour destituer le maire élu de Bogotá.

Euronews : Et pourquoi selon vous, la Haute Cour de justice a-t-elle changé d’avis quand vous avez fait appel ?

Gustavo Petro : Elle n’a pas changé d’avis. La Commission inter-américaine des droits de l’Homme a décidé de me protéger par des mesures spéciales. C’est-à-dire que la Commission inter-américaine a décidé, à l’unanimité, que je devais terminer mon mandat de maire. Or, cette décision, le président Santos a choisi de l’ignorer, ce qui constituait une première dans l’histoire de la Colombie. Cela s’est traduit par ma suspension pendant un mois. Ce que la Haute Cour de justice de Bogotà a fait, à la suite de cette mise sous tutelle, c’est rappeler au président de la République que la décision de la Commission inter-américaine était obligatoire et donc, qu’il devait, sur ordre de la justice, me rétablir dans mes fonctions de maire. C’est la raison pour laquelle vous, Alberto, et moi, nous trouvons ici, dans le bureau du maire de Bogotá.

euronews : La violence généralisée dans de nombreuses régions de Colombie fait fuir les populations. Ces gens arrivent dans les villes et s’installent dans des bidonvilles marginalisés, comme ceux que l’on trouve malheureusement à Bogotá. Mais ces quartiers attirent aussi des narcotrafiquants et des paramilitaires, Comment casser ce cycle infernal ?

Gustavo Petro : Je dirais que la réponse pour rétablir la paix passe par un changement de modèle politique, par l’inclusion de la population partout dans le pays, par la démocratisation de la Colombie. Mais si nous ne parvenons pas à résoudre la cause de la violence, nous ne parviendrons pas à résoudre le deuxième problème, celui du trafic de drogue, qui utilise la violence pour contrôler l‘État et le territoire de la Colombie. Cela rend le narcotrafic quasi indestructible. Le narcotrafic en Colombie a des pouvoirs d‘État.

Euronews : Quel regard portez-vous sur la lutte contre le trafic de drogue dans ce pays ? Et politiquement, pensez-vous que la légalisation pourrait être une option ?

Gustavo Petro : la légalisation interne de la consommation de drogues permet de sauver le consommateur, généralement jeune, avec peu de moyens, des griffes des mafias de quartier et de lui apporter l’aide de l‘État. C’est ce que nous avons commencé à faire à Bogotá et c’est pour cela aussi que j’ai été puni, pour une politique de santé publique à destination des toxicomanes.

Mais pour ce qui est du problème global du narcotrafic, de ses réseaux internationaux de blanchiment, etc. La possibilité d’une légalisation à l‘échelle mondiale ne dépend pas d’un maire, même pas d’un président, cela dépend d’une énorme discussion mondiale, qui avance en ce moment très lentement, pas à pas, même si de plus en plus de gens se rendent compte du fait que la seule chose que la dite “guerre contre la drogue” a généré, c’est le renforcement des mafias, de leur capacité à contrôler l‘État, ce sont des niveaux encore plus élevés de maladie sociale.

euronews : Maintenant que vous avez obtenu une deuxième chance, quels sont vos projets ?

Gustavo Petro : Nous sommes encore dans l’incertitude. Je suis encore sous une épée de Damoclès antidémocratique. Car jusqu’ici, j’ai été protégé par les instruments fondateurs de la justice. Or, lorsqu’on monte dans la hiérarchie vers les instances supérieures, c’est le Procureur qui entre en scène. Il influence stricto sensu les magistrats, en donnant du travail à leurs enfants, à leur fratrie, en tissant des liens malsains.

C’est grâce à cela qu’il avait réussi à neutraliser les instruments garants du droit dans notre législation nationale. C’est pourquoi les mesures de protection ordonnées par la Commission inter-américaine des droits de l’Homme sont si importantes. Et c’est ce qui a placé le Président Santos dans une position délicate lorsqu’il a refusé de les appliquer puis s’est ravisé tout en laissant planer l’incertitude. Cela a créé une atmosphère d’instabilité à Bogotá. C’est pour cela que la solidarité démocratique internationale me semble cruciale.