DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Abdication de Juan Carlos : les Espagnols veulent un processus constituant

Vous lisez:

Abdication de Juan Carlos : les Espagnols veulent un processus constituant

Taille du texte Aa Aa

C’est en janvier dernier que Juan Carlos a pris une décision historique ; il allait abdiquer, après 38 ans de règne. Mais en ce début d’année, encore frêle après une énième opération, et à 76 ans tout juste, il n’en dit mot. S’il réapparait sur la scène publique, c’est d’abord pour tenter de reconquérir une popularité perdue.

Car le lien entre les Espagnols et ce roi, réputé proche de son peuple, s’est brisé quand il doit se faire opérer en 2012 après une chute au Botswana, lors d’une chasse à l‘éléphant qui s’avère luxueuse. En pleine crise, il demande pardon: “J’ai hâte de reprendre mes fonctions… Je suis désolé, je me suis trompé, cela ne se reproduira pas.”

Ses ennuis de santé alimentent les rumeurs sur une éventuelle abdication, ce qu’il réfute. Mais le plus grave, c’est que l’image de la famille royale se détériore. La crédibilité même de la couronne se voit menacée par le scandale judiciaire qui frappe sa fille cadette Cristina, mise en examen pour fraude fiscale et blanchiment d’argent, et son époux Iñaki Urdangarín, soupçonné de corruption.

En même temps sur le plan politique, d’autres dangers émergent. L’institution monarchique, garante de l’unité de l’Espagne, se voit directement concernée par le défi indépendantiste catalan. Le président de la Generalitat, le gouvernement régional, Artur Mas, convoque un référendum d’autodétermination pour le 9 novembre 2014, même si il va contre la Constitution de 1978.

Les résultats des toutes récentes élections européennes ont sans doute pesé aussi sur le timing. Les deux grands partis espagnols en sont sortis très affaiblis.
L‘écrasante majorité parlementaire du Parti Populaire au pouvoir est partie en fumée. Le Parti Socialiste, lui, n’a pas réussi son pari de redevenir une alternative de pouvoir. Leurs dirigeants respectifs, Mariano Rajoy et Alfredo Perez Rubalcaba ont été informés il y a un mois de la décision royale.

C’est donc un lourd héritage que va recevoir le prochain roi d’Espagne, Felipe VI.

euronews :
Pour mieux comprendre la décision du roi d’Espagne, nous sommes avec l’analyste politique Antoni Gutiérrez-Rubi, depuis Barcelone. Antoni, l’annonce du roi est-elle une surprise, ou bien était-elle en préparation depuis quelque temps?

Antoni Gutiérrez-Rubi :
C’est une surprise relative. C’est une décision qui murissait depuis un moment, car la monarchie, et le roi en particulier, étaient conscients qu’ils ne parvenaient pas à retrouver le niveau de reconnaissance, de respect, de crédibilité que l’institution exige pour être chef de l’Etat. Je crois que cela faisait longtemps que le roi pensait à cette éventualité de l’abdication, mais il voulait peut être le faire dans des conditions physiques, suffisamment dignes, eu égard à son parcours et à sa stature historique.

euronews :
Pourquoi cela arrive-t-il précisément maintenant, dans ce contexte politique, juste après les élections européennes, qui semblent avoir marqué la fin du bipolarisme en Espagne?

Antoni Gutiérrez-Rubi :
Je crois que c‘était la dernière possibilité à saisir pour revigorer l’institution, parce qu’il ne faut pas oublier qu’il s’agit du chef de l’Etat. La monarchie avait besoin en urgence d’une relance. Reste à savoir si la relève sera suffisante pour résoudre les problèmes et les défis de la société espagnole. Ce qu’il faut, plus qu’impulser une continuité, une transition, c’est redéfinir les bases. Il faut savoir si l’on se trouve dans un processus constituant, ou dans un processus de continuité. Et ça, c’est le grand défi auquel vont faire face le Prince, et aussi les forces politiques espagnoles.

euronews :
Le Prince Felipe va devenir le chef de l’Etat, alors que la Couronne a vu son image se détériorer considérablement. Quels seront ses principaux défis?

Antoni Gutiérrez-Rubi :
Ce sera d’abord de mener tous les changements que son père n’a pas fait. Changements politiques, culturels, et personnels… Exigence d’exemplarité, de transparence, renoncement aux privilèges, et parlementarisation de la monarchie, en la mettant beaucoup plus au service du Parlement, et en faisant que – pourquoi pas?- le chef de la Maison royale, c’est-à-dire le fonctionnaire qui décide de la façon dont le roi, le chef de l’Etat, doit servir la couronne, que cette personne dépende du Parlement, et non de la famille royale. Ce serait un changement important.

euronews :
Les organisations politiques, particulièrement les Nationalistes, et les mouvements sociaux opposés à la monarchie ont commencé à se mobiliser. Cela pourrait-il avoir des conséquences?

Antoni Gutiérrez-Rubi :
Je crois que la société espagnole attend un processus constituant. De quelle ampleur? Sur quel base celui-ci doit-il s’appuyer? Et jusqu’où, comment et quand mener ce processus constituant? Le débat est ouvert. Mais ce serait une erreur que la monarchie – dans ce cas présent, le prince Felipe, probablement le futur roi – ignore cette demande très forte, déterminée, de la société espagnole de rénover, repenser, redéfinir la constitution espagnole, et le processus constituant.

euronews :
La monarchie espagnole est-elle dans une période à risque?

Antoni Gutiérrez-Rubi :
Si le Prince défend, initie, s’il encourage des changements cruciaux pour la société espagnole, dans le sens d’un processus constituant, je crois que ce serait très positif, ce serait une grande chance, plus qu’un risque, une chance, pour lui et pour l’Espagne.