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Caddy Adzuba : la lutte pacifique


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Caddy Adzuba : la lutte pacifique

“Une personnalité qui symbolise la lutte pacifique contre les violences envers les femmes et les pauvres et contre la discrimination”, c’est ainsi que le jury du Prince des Asturies a décrit Caddy Adzuba en lui décernant récemment le Prix de la Concorde 2014. Cette journaliste et militante congolaise dénonce depuis des années, les viols qui sont utilisés comme armes de guerre en République démocratique du Congo.

Leire Otaegi, euronews :
“Votre carrière de journaliste et de juriste est marquée par la lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes. Pouvez-vous nous parler de la première fois où vous avez interviewé une victime ?”

Caddy Adzuba :
“Je n’ai pas pu finir l’interview. C‘était en 2000, j‘étais sur terrain, j’ai rencontré une femme et j‘étais pressée d’apprendre ce que ces femmes endurent. J’ai tendu mon micro à cette femme et elle m’a regardé droit sur les yeux. Elle ne voulait pas parler. J’ai insisté, je lui ai dit : “C’est très important, il faut parler”. Elle m’a regardé et elle m’a dit : “Tu es sûre que tu veux entendre ça ? Tu vas supporter ?” J’ai dit : “Bien sûr”.
Elle m’a parlé pendant deux minutes, puis je me suis levée, je suis partie. Je ne lui ai dit ni au revoir, ni merci, je suis tout simplement partie, j’ai fui parce que les choses que j’entendais, je les connaissais auparavant, mais c‘était la première fois qu’une victime m’en parlait directement. Alors, j’ai fui.”

Leire Otaegi :
“Et vous, Caddy Adzuba, avez-vous changé depuis cette interview ?”

Caddy Adzuba :
“Depuis cette interview, je me suis jurée de faire tout ce que je pouvais faire, avec mes petites connaissances, avec ma petite contribution pour voir si je peux participer à l’amélioration de la vie de ces femmes.
Je ne peux rien parce que je n’ai pas de grands moyens, je n’ai qu’un simple micro pour parler, dénoncer et faire savoir ce qui arrive à ces femmes.”

Leire Otaegi :
“Quel chemin doit faire une femme abusée pour tourner la page de ce qu’elle a subi et pour qu’elle ne soit plus perçue comme une victime ?”

Caddy Adzuba :
“Tout d’abord, il lui faut du temps et ce n’est pas un ou deux jours, un, deux ou cinq mois, ni même deux ans. C’est plusieurs années malheureusement : cinq voire dix ans. Ces femmes sont détruites physiquement, déchirées, traumatisées, torturées. Elles doivent être réparées. La première des choses, c’est la réparation physique.
Après cela, elles doivent se libérer de leur traumatisme avec des séances psycho-sociales, psycho-traumatiques… Ensuite, si elles répondent très bien, elles doivent suivre d’autres thérapies de groupe et un accompagnement social pour sa réinsertion socio-économique. Puis, on doit travailler sur leur entourage pour qu’elles soient acceptées au sein de la société là où elles ont été bannies et chassées. Enfin, elles doivent se réinsérer économiquement parce que c’est aussi très important. Souvent, ces femmes sont réduites à la pauvreté parce qu’elles ont tout perdu.”

Leire Otaegi :
“Peuvent-elles guérir totalement sans obtenir justice ?”

Caddy Adzuba :
“Non, c’est impossible, malheureusement. Il n’y a pas de guérison complète sans justice parce que les bourreaux continuent de circuler librement. Les responsables, les coupables continuent d’errer librement et lorsque ces femmes traumatisées qui ont vécu ces choses-là continuent de voir circuler les gens qui ont causé ces drames, c’est encore une source de traumatisme et pas seulement pour ces femmes, pour nous tous, pour toute la société.”

Leire Otaegi :
“Vous avez reçu des menaces pour avoir dénoncé les crimes de violences sexuelles. Vous avez même quitté votre pays à cause de cela. Qu’est-ce que cela fait de vivre et de travailler dans la peur ?”

Caddy Adzuba :
“Moi, si je suis menacée, c’est parce que j’ai fait quelque chose : j’ai provoqué les bourreaux, un système. Mais ces femmes, qui ont-elles provoqué ? Personne. Elles n’ont rien fait, mais elles sont victimes des plus graves atrocités qu’on puisse imaginer sur cette planète. Et c’est cela qui nous donne du courage. C’est vrai, on a peur. C’est vrai que quand on reçoit des SMS qui disent : “si tu continues, tu auras deux balles dans la tête”, on a peur. Mais celui qui veut te tuer, il ne va pas t’envoyer un SMS, il va te tuer directement.”

Leire Otaegi :
“Qui est en capacité d’installer une paix stable et durable en République démocratique du Congo ?”

Caddy Adzuba :
“Tout le monde, tout le monde. La paix, c’est une question universelle. La paix, c’est d’abord une question de responsables qui sont directement liés, qui sont obligés de protéger la population, je parle là du gouvernement congolais.
La responsabilité incombe également à la société civile congolaise que nous constituons : nous devons continuer à accompagner ce gouvernement pour qu’il puisse mieux faire son travail.
La responsabilité incombe aussi à toute la région des Grands Lacs : tous les voisins de la RDC sont eux aussi responsables d’une manière ou d’une autre de ce que nous connaissons dans le pays.
La responsabilité incombe également au continent africain, aux États africains, à l’Union africaine qui doit savoir prendre ses propres responsabilités et résoudre ses propres problèmes.
La responsabilité va au-delà des frontières, au-delà des océans, c’est ce qu’on appelle la communauté internationale.
Le conflit congolais était davantage un conflit économique, il y a eu plusieurs rapports qui ont dénoncé et qui ont cité nommément les multinationales qui ont été impliquées directement ou indirectement dans le financement des groupes armés tout simplement à cause d’intérêts économiques.
Suite à cela, six millions des Congolais ont été tués, plus de 500.000 femmes ont été victimes de violences sexuelles. Donc, la responsabilité est partagée et chacun doit répondre de ces actes. C’est ça, la justice.”

Leire Otaegi :
“L’histoire de votre pays est marquée par les guerres, mais aussi par la lutte constante des femmes en faveur de la paix. Que peut-on apprendre de ce combat des Congolaises en Europe au moment où on vous décerne ce prix ?”

Caddy Adzuba :
“L’Europe vit en réalité, dans une situation de naïveté – si je puis dire – et cela s’explique par les informations qu’on donne aux Européens sur l’Afrique : “l’Afrique, c’est un continent des pauvres, c’est le tiers-monde, c’est la guerre, les maladies, Ebola, etc… On ignore qu’en Afrique, il y a des femmes et des hommes courageux, des hommes et des femmes capables de soulever le monde et de dire non aux atrocités et l’Europe doit changer maintenant sa façon de voir les choses en Afrique. L’Europe doit changer sa politique vis-à-vis de l’Afrique. C’est très important.”

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