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70 ans du 8 mai : comment la "maison France" est sortie de l'ornière


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70 ans du 8 mai : comment la "maison France" est sortie de l'ornière

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France est à genoux. Le bilan humain, s’il est moindre que celui du premier conflit mondial, est lourd : plus de 600 000 Français ont perdu la vie. Le pays est en ruines, reste affamé et doit pourtant réintégrer ses anciens déportés et prisonniers de guerre. Moralement, il doit laver le déshonneur de la politique de collaboration du régime de Vichy. L‘épuration, chaotique, violente, parfois honteuse, notamment à l‘égard des femmes, ne fera pas oublier la page la plus noire de cette période, la participation active des autorités françaises à l’arrestation et à la déportation de dizaines de milliers de Juifs. Seule la Résistance, portée par la révolte du général de Gaulle, a permis à la France de redresser la tête pour imaginer un meilleur avenir politique et républicain.

KO debout

Une fois l’ivresse de la victoire passée, c’est la “gueule de bois”. Des millions de familles sont sans abri, et la France manque cruellement de logements pour sa population. Pratiquement 400 000 immeubles ont été détruits et deux millions ont été endommagés. En plus, les gens ont faim, très faim. Les circuits de ravitaillement sont quasi inopérants. Alors, le marché noir va rester le meilleur moyen de se procurer de quoi se nourrir, pour pallier aux restrictions imposées par les tickets de rationnement. Ce fonctionnement de fortune restera en vigueur jusqu’en 1949. Dans les villes, plus d’un tiers des enfants souffrent de rachitisme. Plus grave encore, tout au long de l’année 1945, près d’un enfant sur dix meurt à la naissance. Il y a une réelle situation d’urgence sanitaire, dûe aux pénuries mais aussi aux conditions climatiques. Sécheresse en été, vague de froid en hiver : 1945 ne restera pas un si bon souvenir !

La ville de Caen en 1944Tickets de rationnement

Des milliers de ponts détruits, la moitié du réseau ferroviaire hors d’état, presque tous les ports démolis…Après la signature de l’armistice, la France n’a presque plus d’infrastructures. Sur l’ensemble du territoire, les destructions matérielles sont bien plus importantes que celles de la Première Guerre mondiale. Bombardées par les Alliés, des villes ne sont que des tas de cendres comme Le Havre, Saint-Malo ou Royan. Les opérations de sabotage de la Résistance ont mis à mal les voies de communication. Les mines représentent un grand danger. Il reste, en 1945, encore plus de 500 000 hectares à déminer. La neutralisation de 13 millions de mines va nécessiter deux ans de travail. Pour accomplir cette tâche périlleuse, les autorités ne vont pas hésiter à utiliser des dizaines de milliers de prisonniers de guerre allemands. Environ 2 000 d’entre eux et quelques volontaires français sont morts en effectuant ces opérations.

Pont entre Deauville et Trouville, 1944Prisonniers de guerre allemands en train de déminer

L’économie tourne au ralenti, la dette publique a explosé (elle a été multipliée par quatre entre le début et la fin de la guerre). En 1945, la production agricole ne représente que 40% de celle de l’avant-guerre, tout comme la production industrielle d’ailleurs. De plus, les prélèvements et les pillages, les indemnités perçues pour frais d’occupation par les Allemands ont également contribué à rendre le pays exsangue. La production énergétique est également déficitaire. Les ressources en charbon sont, par exemple, bien inférieures aux besoins. Des choix ont été opérés pour alimenter les secteurs prioritaires, tels que le chemin de fer. La population en a pâti : les ressources énergétiques à destination des ménages ont été limitées. Jusqu’à la fin des années 40, les fréquentes coupures d’électricité seront le quotidien des Français.

Relever la tête

Le rôle de l’Etat est donc primordial. Le gouvernement provisoire du général de Gaulle, s’appuyant sur le travail du Conseil national de la Résistance intitulé “Les Jours Heureux”, met en place un programme de redressement. Une place prépondérante est donnée à de grands programmes de nationalisation dans les secteurs de l’industrie lourde, de l‘énergie, des transports, des banques et des assurances. L’Etat veut contrôler le futur de la Nation en ciblant les investissements. Rapidement, une politique de planification est également mise en place, aidée par les fonds alloués par le plan américain Marshall. Si des efforts sont demandés aux Français, des mesures comme le droit de vote accordé aux femmes, en 1944, ou la création de la Sécurité sociale, en 1945, modernisent la société française. Dans ces années d’immédiate après-guerre sont ainsi définis les contours d’une société qui est encore actuelle à bien des égards.

Campagne appelant les femmes à s'inscrire sur les listes électorales, 1944Affiche en faveur de la création de la Sécurité sociale, 1945

Tu n’es pas le bienvenu !

STO, c’est l’un des sigles qui revenaient le plus dans les conversations de la France occupée. Le Service du travail obligatoire avait été concédé par le régime de Vichy à l’Allemagne nazie afin de combler le manque de main d’oeuvre dans les usines BMW, Messerschmitt, Siemens, BASF…Du milieu de l’année 1942 au milieu de 1944, jusqu’à 650 000 Français, parfois volontaires mais souvent forçés, vont aller remplacer les ouvriers allemands qui, eux non plus, n’ont guère le choix et doivent rejoindre le front de l’Est de plus en plus fragilisé. A partir de 1943, 250 000 prisonniers de guerre français vont également être obligés de faire tourner les entreprises allemandes…

Propagande du régime de Vichy pour « justifier » le STO« Candidats » au STO triés par des soldats allemands, Paris 1942

Après la capitulation de l’Allemagne, le retour est beaucoup moins joyeux qu’on ne pouvait s’y attendre. Environ deux millions d’hommes, pour moitié des prisonniers, pour l’autre des travailleurs forcés, restent à rapatrier. Ils seront pris en charge par le fugitif ministère des Prisonniers, déportés, réfugiés (Il disparaîtra dès janvier 1946). Pour tout recommencer à zéro, ils recevront une ou plusieurs primes, selon leur statut, un colis de victuailles et des paquets de cigarettes. Plus que matériel, le souci est psychologique. Une affiche le souligne très bien : “Etes-vous prêts à les accueillir ?”. Après plusieurs années de Stalag ou de STO, difficile de revenir à la réalité quotidienne, des épouses ont trouvé un remplaçant, des enfants ont grandi sans connaître leur père…En 1946, l’augmentation des divorces sera notable.

L'irracontable abomination

Les survivants de la Shoah reviennent presque dans l’indifférence, sauf de leur famille. 75 721 Juifs français, selon Serge Klarsfeld, ont pourtant été exterminés, soit un quart de cette communauté en 1940. Si la majeure partie des victimes ont été déportées dans les camps nazis, plusieurs milliers sont mortes en transit dans les camps français. La rafle du Vél d’Hiv, en juillet 1942, symbolise le zèle qu’a montré le régime de Vichy, en mobilisant des milliers de policiers et de gendarmes. En deux jours, plus de 13 000 personnes seront arrêtées, seulement moins de cent survivront aux camps de la mort.

C’est au camp de Drancy, dans la banlieue de Paris, que les Juifs français ont été internés, d'août 1941 à août 1944, avant leur déportation vers les camps d’exterminationPlaque commémorative posée sur la façade de l’hôtel Lutetia, Boulevard Raspail à Paris. A partir de février 1945, l’hôtel a été un centre d’accueil des rescapés des camps de concentration.

La responsabilité de la France a longtemps été niée par les dirigeants politiques, qui s’abritaient notamment derrière le fait que la France de Vichy n’était pas légitime. Ce n’est que le 16 juillet 1995 que le président Jacques Chirac a véritablement rompu avec cette position, en déclarant notamment: “Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l‘État français”. A l’occasion des 70 ans de la rafle du Vel’ d’Hiv, le 22 juillet 2012, le président François Hollande a réaffirmé cette responsabilité: “Ce crime fut commis en France, par la France”.

Jacques Chirac, place des Martyrs à Paris, 16/07/1995

Faire oublier nos collabos

Entre le débarquement des Alliés en Normandie en 1944 et la fin de la guerre, une quasi guerre civile fait rage entre les différents mouvements de la Résistance et la Milice, le bras armé du régime de Vichy. La Résistance finit par l’emporter et c’est le début des ennuis pour ceux qui, de près ou de loin, ont apporté leur aide aux nazis. L‘épuration va être sans pitié, avec des procès souvent expédiés, des règlements de comptes dissimulés, des exécutions sommaires…Des femmes vont être humiliées dans la rue, tondues pour avoir eu des relations avec l’occupant. Dans l’immédiate après-guerre, le résistant est glorifié et le « collabo » méprisé. Pendant plusieurs décennies ensuite, la figure du résistant sera pratiquement institutionnalisée par les autorités mais, grâce aux recherches des historiens, la lecture des années de guerre s’affinera. La contribution directe du régime de Vichy à la politique génocidaire des nazis ne pourra plus être minimisée. Des travaux démontreront même que Vichy est allé encore plus loin que les recommandations et les demandes des nazis.

Soupçonnées d’avoir collaboré, des Françaises sont tondues dans les rues de Paris en 1944

Couper leurs têtes... pensantes

Début 1945, celui qui pensait rester l’éternel vainqueur de la bataille de Verdun a tout perdu, le respect d’une large majorité de Français, son honneur et son esprit de combativité. Le maréchal Pétain, chef du régime de Vichy en déroute, retenu par ses propres amis dans le château de Sigmaringen, dans le sud de l’Allemagne, demande au gouvernement provisoire de De Gaulle, par l’intermédiaire des autorités suisses, de pouvoir rentrer en France. Voeu exaucé le 26 avril, il est emprisonné au fort de Montrouge, à Paris.

Pierre Laval (à gauche) et Philippe Pétain (à droite),1943

Son procès s’ouvre le 23 juillet 1945 devant la Haute Cour de justice. Dès le premier jour, il déclare avec un certain culot : “J’ai toujours été un allié caché du général de Gaulle”. Le 15 août, reconnu coupable de haute trahison, il est condamné à mort mais De Gaulle commue sa peine capitale en réclusion à perpétuité. Philippe Pétain restera enfermé plus de cinq ans dans un fort isolé de l’Ile d’Yeu, sur la côte de l’Atlantique. Assigné à résidence sur la même île pendant les derniers mois de sa détention, il mourra le 23 juillet 1951 à 95 ans. “La vieillesse est un naufrage”, commentera son ennemi le plus intime, le général de Gaulle.

Pierre Laval, bras-droit de Pétain, exécuteur des basses oeuvres de la collaboration avec le régime nazi, notamment de la déportation des Juifs vivant en France, ne va pas non plus échapper au “naufrage”. Mis également par les Allemands sous leur protection à Sigmaringen, il demande l’asile à la Suisse mais en vain. Le 8 mai 1945, il est déjà en fuite dans l’Espagne de Franco. Raté ! Après trois mois d’emprisonnement, il est remis aux autorités françaises.

Le 5 octobre 1945, Pierre Laval est traduit devant la Haute Cour de justice. Le procès est expédié, presque impossible à tenir sous les huées et les insultes du public. On entend même l’exclamation “Douze balles dans la peau !” lâchée dans la salle. Le véritable verdict, qui revient au même, tombe le 9 octobre : condamnation à mort pour haute trahison. La fin, le 15 octobre 1945, est pitoyable : Laval a tenté de se suicider en avalant du cyanure, on prend soin de lui faire un lavage d’estomac et dès qu’il est remis, on le fusille dans la cour de la prison de Fresnes, en banlieue parisienne.

La guerre après la guerre

En 1945, la France, bien qu’affaiblie par l’occupation et par la reconstruction à venir, est un pays victorieux. Son empire colonial est intact. Et comme lors de la Première Guerre mondiale, les populations de ses colonies ont été sollicitées pour participer à l’effort de guerre. Mais le principe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », porté par les toutes jeunes Nations unies, créées cette même année 1945, et la libération de la métropole du joug nazi, ont favorisé l’éclosion de mouvements indépendantistes. En 1946, les colonies sont réorganisées dans le cadre de l’Union française qui abolit le statut d’indigène et fait citoyen tous les ressortissants de ce vaste ensemble. Cette citoyenneté restera toutefois “de façade” pour le plus grand nombre.

Colonne de chars français lors de la bataille de Diên Biên Phu, dans le nord du Vietnam actuel, en avril 54« Groupe des six » dirigeants historiques du FLN, le 1er novembre 1954, avant le début de la guerre d'Algérie (Assis, de gauche à droite : Krim Belkacem et Larbi Ben M'hidi / Debout, de gauche à droite : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad et Mohamed Boudiaf)

Mais la boîte de Pandore est ouverte. En moins de 20 ans, « l’Empire » sera réduit à sa portion congrue. Si l’indépendance a été acquise pacifiquement dans de nombreux pays (comme ce fut le cas dans les pays de « l’Afrique noire française »), des conflits d’une rare violence ont opposé la puissance coloniale aux populations avides de liberté. En Indochine (46-54) et en Algérie (56-62), la marche vers une souveraineté pleine et entière provoquera, dans les deux cas, des centaines de milliers de morts. La société française sera durablement ébranlée par ces deux guerres. Les plaies ouvertes tarderont à se fermer. Corollaire de l’indépendance algérienne, l’exode vers la métropole des populations de « Français d’Algérie » sera vécue comme un véritable traumatisme attisant, parfois, la haine.

Faire l’Europe, pas la guerre

A la fin de la guerre, un nouvel ordre mondial se met en place pour éviter tout nouveau conflit mondial dévastateur. Ainsi la France, dans le camp des vainqueurs, devient un des membres permanents des Nations unies, disposant d’un droit de véto (comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’URSS et la Chine nationaliste – Taïwan). C’est également dans cette optique du « plus jamais ça » que la construction européenne s’est imposée. Même si l’opinion est encore profondément marquée par la guerre, le rapprochement avec l’ennemi d’hier semble une évidence pour la classe politique française. En mai 1950, le ministre des Affaires étrangères Robert Schuman déclare que « Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée : l’action entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne ». Les premiers rails de l’intégration européenne sont posés.

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