DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

[interview] Pologne : le décryptage de la nouvelle donne politique

Vous lisez:

[interview] Pologne : le décryptage de la nouvelle donne politique

Taille du texte Aa Aa

Les conservateurs catholiques du parti eurosceptique Droit et Justice (PiS), victorieux des législatives de fin octobre en Pologne ont obtenu la majorité absolue des sièges à la Chambre basse du parlement. Le PiS est devenu ainsi le premier parti politique à pouvoir gouverner seul depuis la chute du régime communiste en Pologne en 1989. Son gouvernement, dirigé par Beata Szydlo, bénéficiera en outre du soutien du président Andrzej Duda, candidat du PiS élu en mai à la tête de l’Etat.

Avec Frédéric Zalewski, chercheur à l’Institut des Sciences sociales du Politique au CNRS et Maître de conférence en sciences politiques à l’Université Paris-Ouest – Nanterre La Défense, nous avons tenté de décrypter cette nouvelle donne politique post-électorale, définie souvent comme un simple « virage à droite », qui inquiète les observateurs internationaux.

Ewa Dwernicki : La victoire de Droit et Justice, et surtout son pouvoir absolu, évoquent chez de nombreux observateurs polonais ou étrangers, sinon l’effroi, au moins l’inquiétude quant à la perspective d’une dictature populiste, de nouvelles tentatives de décommunisation de l’appareil d’Etat voire l’instauration d’une « république confessionnelle ». La Première ministre sortante, Ewa Kopacz, mettait d’ailleurs en garde les Polonais contre ce risque lors de la campagne électorale. Etes-vous aussi pessimiste ?

Frédéric Zalewski : Les motifs d’inquiétude ne manquent pas, en effet. Le parti Droit et Justice se présente comme un parti hybride, en quelque sorte, en s’apparentant à un « parti idéologique de gouvernement ». De ce point de vue, l’arrivée au ministère de la Défense d’Antoni Macierewicz, qui porte dans ce parti une vision conspirationniste et russophobe de la catastrophe de Smolensk, n’est pas de nature à rassurer et peut laisser penser que le PiS va, comme lors de son précédent passage au gouvernement, se focaliser sur des enjeux mémoriels ou symboliques, qui jouent sur la corde de la victimisation historique de la Pologne.

Le scénario le plus radical, qui n’est pas à exclure, est celui de réformes constitutionnelles qui renforcent l’exécutif et limitent les contre-pouvoirs, et d’une attitude autoritaire envers les médias, le monde de la culture, à l’instar de ce que l’on observe en Hongrie. Jaroslaw Kaczynski ne s’est pas caché de vouloir « faire Budapest à Varsovie ». La première manifestation de cette entreprise autoritaire est une tentative, dès ces jours-ci, de modifier le mode de désignation des juges du Tribunal constitutionnel, d’annuler les nominations opérées sous la précédente législature et de révoquer l’actuel président de cette chambre. Devant la mobilisation d’éminents juristes, le projet est suspendu, mais les intentions sont claires.

Les commentateurs internationaux qui ont voulu voir ces élections par le prisme exclusif de la question des migrants se sont donc trompés : au-delà de cet enjeu ponctuellement visible et facilement identifiable, le succès du PiS et ses premières décisions renvoient bien plutôt à une préparation idéologique de long terme, qui dévalorise les acquis fondamentaux de la démocratisation de 1989. On peut dire que le post-communisme s’est achevé avec ces élections et leurs premières traductions politiques.

Mais il subsiste des inconnues : le PiS héberge dans ses rangs des tendances plus modérées et un leadership en voie de rajeunissement, qui n’a pas été politiquement formé dans ce creuset de radicalisation politique qu’a été le refus de dialoguer avec les communistes en 1989. C’est le cas du nouveau président, Andrzej Duda. De même, rien ne dit que le groupe parlementaire du PiS conservera sa cohésion. Certains leaders de ce parti disposent d’un capital politique qu’ils peuvent utiliser en leur nom propre et, outre que cela peut générer des tensions qui déjouent toute évolution autoritaire, cela peut affaiblir la position du PiS au Parlement et dans l’opinion.

Quant à l’influence directe de l’Eglise sur ce processus, cela me paraît une hypothèse hasardeuse. Il faut à mon avis se centrer sur le discours identitaire du PiS capable de s’adapter aussi à d’éventuelles positions contraires de l’Eglise. En revanche, les franges radicalisées et politisées de la Pologne catholique vont jouer un rôle : c’est sur les ondes de la station intégriste Radio Maryja que le projet concernant le Tribunal constitutionnel a été annoncé, par exemple. Toutes choses égales par ailleurs, la situation rappelle davantage, pour l’instant, le Parti républicain et ses collusions avec les milieux de droite ultra-traditionnaliste aux Etats-Unis qu’une restauration cléricale.

Ewa Dwernicki : Les résultats des élections législatives ont été marqués par l’entrée au parlement de nouveaux venus sur l’échiquier politique polonais. Il s’agit du mouvement anti-système du rockeur Pawel Kukiz et du parti Nowoczesna (Moderne) du néolibéral Ryszard Petru. Que dit de la société polonaise le résultat presque similaire de ces deux formations si différentes : l’une quasiment sans programme, anti-élites, probablement vouée à l’éphémère, et l’autre, parti des experts, dédié aux classes moyennes éduquées ?

Frédéric Zalewski : C’est un phénomène très intéressant, car ces nouveaux partis sont en quelque sorte les deux faces d’une même médaille « populiste ». Kukiz a développé un discours anti-parti, hostile aux élites politiques en place et aux médias, accusés de ne pas parler des « vrais sujets ». Et ce, à destination d’un public faiblement politisé et sans doute fragile économiquement. Tandis que Petru représente ce qu’on pourrait appeler un « populisme de marché », accusant l’Etat d’écraser d’impôts les citoyens. Il a utilisé un stratagème classique de ce type de partis anti-fiscalistes en stigmatisant des taux de TVA illisibles et « absurdes » sur des produits de consommation courante dans les débats télévisés, par exemple.

Par ailleurs, je suis réticent à reléguer le phénomène Kukiz dans l’insignifiance politique : certes, ce n’est pas une entreprise politique conventionnelle, qui épouse les formes de la démocratie parlementaire la plus classique. Mais Kukiz a capté des insatisfactions qui sont bien de nature politique. Elles concernent certains échecs des gouvernements qui se sont succédés depuis les années 2000, y compris de la Plateforme civique (PO), qui n’est pas allée au bout des réformes proposées par Donald Tusk. Il y a certes une dimension anti-politique, mais ce terme est en partie trompeur, car il sous-entend que les enjeux politiques ne sont pas compris par les électeurs. Or, ils le sont mais les électeurs concernés se prononcent « autrement » sur ces enjeux, sans se soucier de coller aux réponses constituées par les acteurs « autorisés » (politiques, médias, éditorialistes prétendument « leaders d’opinion », etc).

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que Kukiz a percé avec un positionnement certes mono-thématique, mais dont la nature politique est indiscutable : une modification du mode de scrutin pour rénover la vie politique. Quant à Petru, il a pu séduire des électeurs certes plus instruits, mais il a repris le créneau occupé par Tusk en 2007 sur la pression fiscale etc. Son discours n’était pas dénué de facilité quand il faisait miroiter de mettre la Pologne au niveau de l’Allemagne sur le plan économique. En revanche, les médias sont moins enclins à décrypter ce type de « populisme » car il se pare de sérieux technocratique et d’orthodoxie libérale. Ils ont facilement blâmé Kukiz, mais volontiers décrit Petru comme un aiguillon qui rappelait le PO à ses fondamentaux, plutôt que de souligner qu’il rendait le créneau libéral plus difficile à occuper pour Ewa Kopacz. Certains commentaires politiques, non sans ironie, ont pu dire que Petru était un Kukiz pour les riches. La formule fait mouche, de mon point de vue.

Ewa Dwernicki : La gauche est totalement éliminée du nouveau parlement du fait de la concurrence que se sont livrée ses deux formations – la Gauche unifiée et le jeune Parti Razem (Ensemble). Assistons-nous à la mort de la gauche en Pologne ? Ou est-ce seulement la fin d’une certaine époque symbolisée par la chute de la SLD, formation constituée au départ par les anciens communistes, et qui offrirait à la jeune génération l’opportunité de construire une gauche toute nouvelle ?

Frédéric Zalewski : Là aussi, c’est un peu la fin du post-communisme, car les héritiers du parti communiste perdent la position qu’ils avaient construite en se convertissant à la social-démocratie en 1990. La gauche unifiée, qui comprenait justement les ex-communistes, a commis une erreur stratégique majeure en se déclarant coalition électorale, ce qui lui imposait de faire au moins 8 % des voix pour être représentée à la Diète. On pourrait également souligner qu’elle ne s’est pas assez émancipée du leadership exercé par la génération qui, en 1989-90, a refondé le parti sur la base du Parti communiste, et pour laquelle la politique se ramène parfois à des luttes d’appareil.
Mais ce n’est pas le fond du problème : la situation contraste fortement avec les années 1990, quand les ex-communistes parvenaient à la fois à se présenter comme continuateurs des réformes entamées en 1989-90 et comme garants d’une certaine modération, notamment quant aux conséquences sociales de la marketization de l’économie. Les ex-communistes se sont enlisés dans des scandales politiques et les électeurs les plus fragiles économiquement ont été séduits par le discours socialisant du PiS.
La gauche sociale-démocrate héritière des ex-communistes est aujourd’hui en situation délicate et incertaine, d’autant que la jeune génération a parfois un profil « technocratique » qui n’est pas très attractif pour les groupes populaires.

Le phénomène Razem est un peu différent. Ce parti s’alimente auprès de modèles comme Podemos ou Syriza, il repose sur la politisation de générations plus jeunes, s’identifiant à un mode de vie plus urbain et plus « hipster ». Je partage la prudence des commentateurs qui pensent que ces partis n’ont pas nécessairement attiré les mêmes électeurs et, par conséquent, qu’il ne faut pas nécessairement voir Razem comme un parti qui a empêché la gauche d’entrer à la Diète.

Il demeure un problème de fond, qui réside dans le manque d’attractivité plus général des partis de gauche face aux discours des droites identitaires, partout en Europe. La chute du communisme a créé une onde de choc qui a dévalorisé les narrations de gauche, dont le concept central était la notion de classe sociale. Elle a provoqué la fuite en avant des partis sociaux-démocrates vers des positions libérales, ce qui les a coupé des expériences sociales de (crainte de) déclassement, de précarisation, de relégation territoriale, etc. Là encore, on peut dire que la formation politique reçue par les ex-communistes avant 1989 s’est révélée à long terme un peu courte. Elle a été parfaite pour convertir une organisation dans de brefs délais, mais faisait de la social-démocratie un simple alibi idéologique, sans la profondeur sociale requise.

Ewa Dwernicki : Les conservateurs de Droit et Justice ont battu les libéraux de la Plateforme civique à plate couture en réussissant à gagner la confiance d’électeurs d’horizons et d’âges très différents. Selon les statistiques, 66% des jeunes Polonais éduqués (lycéens et étudiants) ont voté pour cette formation. Quelle est la raison profonde de ce virage à droite de la Pologne ? Est-ce la volonté de sanctionner l’équipe de la Plateforme civique qui, usée par huit ans de pouvoir et compromise dans de nombreuses affaires, s’est éloignée des préoccupations des Polonais ? Ou est-ce la vraie nature de la société polonaise qui reste profondément conservatrice, prompte à succomber aux promesses populistes et à suivre la voie indiquée par l’Eglise ?

Frédéric Zalewski : C’est la grande nouveauté de ces élections, en effet. Ce parti était peu attractif pour les plus jeunes, il avait même pu être stigmatisé, par le passé, comme « coalition des bérets en mohair », en référence au style vestimentaire des Polonaises âgées dans les groupes populaires. Cette image a volé en éclat.
Le PiS a su rajeunir son image et ses rangs par l’utilisation très performante des réseaux sociaux, par la radicalisation à droite de franges minoritaires mais très visibles de la jeunesse, pour lesquelles la rébellion est incarnée par le nationalisme et le conservatisme culturel, mais surtout du fait de la déception face aux gouvernements du PO, qui n’ont pas eu de réponse à la hauteur du malaise social ressenti par les jeunes générations. Rappelons que les Polonais sont nombreux, encore, à émigrer pour des raisons économiques en Europe de l’Ouest (Grande-Bretagne, Irlande, Allemagne).

Je ne pense donc pas que la Pologne ait « virée à droite », les mêmes clivages sociaux, culturels et territoriaux continuent à exister dans la société polonaise, mais l’usure du pouvoir a durement frappé les équipes de PO, dont l’essoufflement était visible, surtout depuis la défaite surprise de Komorowski, qui a mis ce parti en déroute.
La crise des migrants, sur laquelle le PiS et d’autres formations plus à droite ont en partie axé leurs campagnes, mais aussi un curieux scandale d’écoutes téléphoniques illégales révélant le contenu de conversations privées de ministres PO, entre autres, ont fait le reste. Certains dirigeants du PO n’hésitent pas à dire qu’Ewa Kopacz a dû aller seule au combat. La sanction politique qui la frappe (elle est contrainte de renoncer à diriger le PO) est politiquement logique, mais personnellement assez injuste.

Ewa Dwernicki : Avec la victoire des conservateurs de PiS, c’est le camp des pays eurosceptiques qui est renforcé. Le parti ne cache pas son intention de s’appuyer sur des alliances régionales (groupe de Visegrad) partageant leur opposition à l’accueil des réfugiés. Allons-nous vers l’ « orbanisation » de la Pologne pour autant ou, fort de son expérience d’isolement sur la scène européenne dans les années 2005-2007, le PiS adoptera-t-il une position plus modérée ?

Frédéric Zalewski : La réactivation du Triangle de Visegrad est en effet à remarquer. Elle souligne le déficit de projet mobilisateur de l’UE et atteste d’une différenciation en son sein qui rappelle les années 1990, quand les pays d’Europe centrale et orientale avaient des intérêts propres du fait de leur position de candidats à l’adhésion. Même si, bien sûr, c’est en partie opportuniste, de façon à manifester une adhésion idéologique à la position d’Orban sur la crise de réfugiés, de la part de la droite polonaise. Cela vient aussi souligner le clivage durable en Pologne entre les partis de droite modérée, pour lesquels l’UE est un terrain privilégié pour affirmer la position internationale de la Pologne, stratégie qui a de fait donné un statut de grand pays à la Pologne au sein de l’Union, et la droite radicale, qui lit les réalités internationales avec des lunettes géopolitiques héritées de la Guerre froide, et pour laquelle les priorités sont l’OTAN et l’affirmation de positions très fermes face à la Russie de Poutine.

Là encore, il y a de nombreuses inconnues, comme la position du futur président américain face à la Russie ou les évolutions internes de l’UE dans les années à venir. Mais je fais le pari que mettre la Pologne trop en marge de l’UE serait coûteux politiquement pour le PiS, du moins en l’absence de possibilités de coalitions de circonstance avec d’autres gouvernements «eurosceptiques».
L’identification culturelle à l’ensemble européen est très forte dans ce pays, elle n’est en rien conflictuelle, et l’entrée dans l’Union européenne a été pour de nombreux Polonais le rétablissement d’une certaine « normalité » historique. Je ne parle pas des fonds structurels, qu’il serait politiquement assez suicidaire de mettre en péril.

Frédéric Zalewski a consacré plusieurs de ses travaux aux transformations de l’Europe postcommuniste. Il a notamment publié :


  • Introduction à l’Europe postcommuniste,Bruxelles, Editions De Boeck, 2012 (avec J. Heurtaux)

  • L’Europe contestée. Espaces et enjeux des positionnements contre l’intégration européenne,Paris, Michel Houdiard Editeur, 2008 (avec L. Neumayer et A. Roger)