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Un an après, comment les attentats ont changé la France

“Je suis Charlie”. Ces trois mots de solidarité, avec ou sans hashtag, se sont répandus dans le monde entier il y a tout juste un an. Le 7 janvier

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Un an après, comment les attentats ont changé la France

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“Je suis Charlie”. Ces trois mots de solidarité, avec ou sans hashtag, se sont répandus dans le monde entier il y a tout juste un an.

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Les gouvernants ne doivent pas constamment rappeler au peuple qu'il vit sous la menace et qu'il faut donc appliquer des législations plus régressives. Parce que cela conduira à toujours plus de peur, plus de racisme et plus de mesures liberticides.

Le 7 janvier 2015, deux hommes armés, les frères Kouachi, pénétrent dans les locaux parisiens du magazine satirique Charlie Hebdo et ouvrent le feu sur les journalistes et les caricaturistes. Il tuent huit membres de la rédaction. Deux jours plus tard, un autre terroriste, Amedy Coulibaly, retient en otage les clients d’un supermarché casher de la capitale. Il en tue quatre.

Les attentats de janvier causent au total la mort de 17 personnes et des 3 terroristes. Ils laissent la France sous le choc. Un an plus tard, voici ce qu’ils ont changé.

Moins de libertés

“Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux”, disait Benjamin Franklin. C’est en résumé ce que pense Philippe Marlière, professeur de sciences politiques à l’University College de Londres.

“Comme les États-Unis après le 11 septembre 2001 et le Royaume-Uni après le 7 juillet 2005, la France a adopté des mesures visant à limiter les libertés individuelles au nom de la lutte contre le terrorisme. Quand de tels événements se produisent, il est facile pour n’importe quel gouvernement de faire passer de tels projets de loi. Et personne ne s’en prive. Ils reçoivent toujours le soutien nécessaire”, affirme l’universitaire.

“Sous le coup de l‘émotion, on restreint les libertés individuelles au lieu de se concentrer sur les moyens alloués aux forces de police et de renseignement pour déjouer des projets terroristes. Les médias français n’ont d’ailleurs pas dit grand-chose des lacunes et des échecs des services de renseignement français.”

Au lendemain des attentats, le gouvernement de Manuel Valls a ainsi proposé un “projet de loi sur le renseignement” très décrié qui a finalement été adopté en juillet. Dans un rapport publié l‘été dernier, Amnesty International dénonce une loi qui “porte gravement atteinte aux droits humains” en permettant à l‘État de “surveiller les gens sur internet et dans leur vie de tous les jours”.

Selon les défenseurs des droits de l’Homme, la situation a empiré depuis les attentats de novembre 2015 qui ont engendré l’application d’un état d’urgence d’une durée de trois mois. Cet état d’urgence a renforcé les pouvoirs des forces de l’ordre, qui peuvent s’affranchir d’un certain nombre de leurs obligations vis-à-vis du pouvoir judiciaire. Par exemple, les policiers peuvent perquisitionner sans mandat et à tout instant.

Pour Matthew Moran, spécialiste des questions de sécurité internationale au King’s College de Londres, ces nouvelles mesures pourraient avoir de “profondes répercussions” sur les libertés civiques des Français et elles révélent une “droitisation” du président François Hollande.

“Il s’agit de mesures auxquelles on pourrait s’attendre de la part d’un gouvernement de droite”, note le professeur Moran. “Or le président Hollande joue là sur les terres sécuritaires de Nicolas Sarkozy et cela profite au Front National.”

Coup de barre à droite

Le Front National a réalisé une importante percée lors des élections régionales du mois de décembre. Même si le parti d’extrême-droite n’est pas parvenu à obtenir une seule région, il a reçu un nombre record de suffrages : près de 6,8 millions. Sa présidente Marine Le Pen a fait le plein de confiance pour l‘élection présidentielle de 2017.

Pour Philippe Marlière, il est évident que les attentats de janvier ont établi “un climat de peur et de suspicion” favorable au Front National mais il ne s’agit là que de l’un des facteurs de sa poussée. Les contre-performances économiques du gouvernement et son incapacité à lutter contre le chômage en sont les raisons principales.

“L’explication est économique, certes, mais c’est très confus parce que les citoyens évoluent dans un environnement incertain dans lequel ils ont peur. Peur pour leur intégrité physique à cause des attentats terroristes et peur parce qu’ils sont de plus en plus racistes. Les boucs émissaires sont tout trouvés : les musulmans”, explique le professeur.

Inquiétude face au chômage, peur du terrorisme et rejet de l’autre. “C’est un cocktail très toxique”, regrette Philippe Marlière, qui constate que les attentats de janvier ont imposé dans une partie de la population française l’idée du Front National selon laquelle l’Islam serait incompatible avec la République.

Racisme en hausse

Selon le Conseil français du culte musulman, les actes islamophobes se sont multipliés depuis les attentats de janvier. Il a ainsi dénombré 222 actes malveillants sur le premier trimestre de 2015 alors qu’il en avait seulement relevé 37 pour le premier trimestre de 2014.

Le Conseil représentatif des institutions juives de France constate également une augmentation des actes antisémites.

D’après Philippe Marlière, il y a ainsi un fossé dans la société française. “De nombreux jeunes citoyens sont marginalisés aux frontières de la République parce qu’ils sont généralement liés à des pays africains et nord-africains qui ont formé une grande partie du passé colonial de la France.”

“Ils sont des membres légitimes de la société française mais ne sont pas acceptés en tant que tels”, poursuit-il. “Ils sentent qu’ils ne pèsent pas sur la société et dès lors, ils recherchent ailleurs leur utilité, leur identité. Dans des cas extrêmes, ils la trouvent en embrassant une forme radicale de l’Islam qui est très éloignée de la foi de l’immense majorité des musulmans de France.”

Une société fracturée

Les attents de janvier ne sont pas de la même nature que ceux de novembre.
“En janvier, c‘était une catégorie précise de la population qui était visée”, rappelle Philippe Marlière. “Cela n’aurait pas pu arriver à n’importe qui. Les cibles étaient des dessinateurs qui avaient caricaturé le prophète et des Juifs. L’immense majorité des 65 millions de Français n‘était donc pas concernée.”

Mais tout a changé le 13 novembre puisque ce jour-là, les terroristes ont tué de manière aléatoire. Ils ont d’ailleurs assassiné des Français musulmans.

Pour Philippe Marlière, “cela fait une grande différence car les gens se disent que cela aurait pu être eux et que cela pourrait être eux dans l’avenir.”

“On se rapproche de ce qui s’est passé en 2005 au Royaume-uni ou en 2001 aux États-Unis”, poursuit le professeur en sciences politiques. “Des assassinats au hasard, juste pour tuer et terroriser une population. Les gens sont inquiets et leurs blessures ne se sont pas refermées.”

Pour se sortir de cette situation, Philippe Marlière met en avant “le besoin d’une personnalité politique qui apaise”. Mais pour lui, cette personnalité n’est pas François Hollande.

“Il faut quelqu’un qui rassure, qui protège. Il y a une menace terroriste évidente mais il y a aussi un besoin d’apaiser les gens pour leur donner de la force. Les gouvernants ne doivent pas constamment rappeler au peuple qu’il vit sous la menace et qu’il faut donc appliquer des législations plus régressives.
Parce que cela conduira à toujours plus de peur, plus de racisme et plus de mesures liberticides.”

Des journalistes qui “ont peur”

Charlie Hebdo existe toujours. Il publie cette semaine une édition spéciale “anniversaire” imprimée à un million d’exemplaires. Mais les journalistes et les dessinateurs de l’hebdomadaire satirique se sentent délaissés. Le directeur financier de Charlie Hebdo, Eric Portheault, a ainsi déclaré à l’AFP qu’ils se sentaient “dans une solitude criante.”

“Personne ne fait ce qu’on fait, en défendant des valeurs républicaines jusqu’au bout, comme la laïcité”, dit-il. “Aux États-Unis, la une du 14 janvier a toujours été floutée ! Personne ne nous rejoint dans ce combat car il est dangereux. On peut en mourir. On ne lâchera pas. On ne veut pas qu’ils soient morts pour rien”.

Les attentats terroristes de janvier sont ainsi une réussite s“ils parviennent à terroriser les journalistes.

C’est ainsi que, regrettant le manque de courage des journalistes du monde entier, l‘éditorialiste américain Michael Moynihan a déclaré : “Je déteste être pessimiste mais tout le monde ment en disant qu’il faut respecter les croyances de tout un chacun. La vérité, c’est qu’on a peur.”

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