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Israël-Palestine: "la solution à deux États n'est pas morte, c'est la seule option possible", estime l'écrivain David Grossman


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Israël-Palestine: "la solution à deux États n'est pas morte, c'est la seule option possible", estime l'écrivain David Grossman

Dans son dernier livre intitulé “Un cheval entre dans un bar”, David Grossman combine humour et horreur. Cette oeuvre est interprétée par certains comme une métaphore des contradictions qui divisent Israël.
David Grossman, auteur de renommé mondiale et fervent militant pour la paix est très attaché à sa patrie, Israël, dont il critique pourtant sévèrement la politique. Il est l’invité de The Global Conversation.

David Grossman en bref

  • David Grossman est né à Jérusalem en 1954
  • Auteur israélien très souvent primé, il a écrit de nombreux ouvrages mêlant réalité et fiction dont “Une femme fuyant l’annonce”, couronné par le prix Médicis étranger 2011
  • Ses livres ont été traduits dans plus de 30 langues
  • David Grossman est officier de l’ordre des Arts et des Lettres
  • Militant de la paix, il critique ouvertement et de façon virulente la politique menée par le gouvernement israélien
  • En 2006, l’un de ses fils a été tué alors qu’il effectuait son service militaire pendant le service militaire dans l’armée israélienne

Isabelle Kumar, euronews :
Dans votre livre “Un cheval entre dans un bar”, le protagoniste Dovalé est à la fois un personnage très moral, un humaniste, mais qui a aussi une part de grotesque. Il montre un côté laid du monde. Incarne-t-il vos propres sentiments contradictoires envers Israël ?

David Grossman :
“Tout d’abord, il s’agit d’un personnage de littérature tourmenté par de nombreuses contradictions intérieures. C’est ce qui fait que ce genre de personnages semble vivant. Mais peut-être plus que tout, Dovalé est une personne dont la vie a pris un cours différent que celui qu’elle aurait du prendre, suite à un événement survenu quand il était enfant, quand il avait 14 ans. D’une certaine façon, on peut dire qu’il vit en parallèle de la vie qu’il aurait dû vivre. Peut-être qu’Israël a ce destin-là, car nous sommes devenus une sorte de mini-empire. Et je pense qu‘à partir d’un certain moment, nous nous sommes dirigés vers un mauvais cours parallèle à notre vie, à notre être.”

euronews :
Il semble qu’il y ait beaucoup de messages dans ce livre, mais y-en-a-t-il un en particulier que vous vouliez faire passer ?

David Grossman :
“L’histoire que je raconte est celle d’un enfant, Dovalé, qui devient humoriste. Tout le livre évolue dans l’ambiance d’un night-club miteux. Dovalé, un enfant très sensible, fragile, très créatif et passionné, quitte tout à coup la maison pour la première fois de sa vie. Il a 14 ans. Il est envoyé dans un camp de préparation militaire parascolaire, le genre d’endroit que nous avons tous connu quand nous avions 14-15 ans. Il a jusque-là toujours vécu en symbiose avec ses parents. C’est la première fois qu’il est séparé de son père et de sa mère et il est déchiré loin d’eux. Un jour, alors qu’il est à l’entraînement, une femme soldat l’interpelle et lui demande de rapidement la suivre. Elle lui dit : “Vous devez être dans quatre heures à l’enterrement à Jérusalem”. Dovalé est alors choqué, personne ne lui a parlé de funérailles quand il a quitté la maison. D’autres soldats emballent ses affaires et il prend la route pour Jérusalem, avec cette question en tête, qu’il n’a pas posée et à laquelle personne n’a encore apporté de réponse : qui est mort ? Sa mère ou son père ? Et ces quatre longues heures seront alors tellement traumatisantes qu’elles changeront son destin. Et parfois, je pense que la forme la plus mesquine de la cruauté, c’est l’indifférence.”

euronews :
Dovalé semble être aussi une personne très seule, comme quand il est debout face à son public et qu’un par un les gens finissent par quitter la salle. Il se retrouve alors devant un cercle de personnes vraiment réduit. Et, je sais que vous n’apprécierez peut-être pas cette référence autobiographique, mais cela m’a fait penser à vous. Parce que, certains, en Israël, vous considèrent comme un traître pour vos opinions. N’avez-vous jamais l’impression d‘être de plus en plus isolé dans votre propre pays ?

David Grossman :
“Je sens que mes opinions sont de plus en plus isolées et je sens que de plus en plus de personnes ont baissé les bras face à la réalité très compliquée ici. Ils ont choisi la simplicité. De plus en plus d’Israéliens sont tentés par cette façon d’aborder le conflit, à savoir d’abandonner toute tentative pour parvenir à une certaine solution politique rationnelle, et de s’orienter vers le fanatisme et l’intégrisme. Et vous pouvez le constater des deux côtés, en Israël mais aussi en Palestine. Trouver une solution paraît donc presque impossible.”

euronews :
Mais on voit aussi que des voix dissidentes, des voix qui s’opposent à la façon de penser israélienne dominante, sont réduites au silence. Et je veux parler ici du gouvernement israélien qui a dit que, par exemple, des auteurs comme vous, ne recevront pas d’aide financière de l’Etat car vous n‘êtes pas considéré comme loyal envers l’Etat d’Israël. Pour vous, que signifie loyauté ?

David Grossman :
“Vous devriez leur demander à eux ce que cela signifie. Tout d’abord, je pense que je ne devrais pas avoir à justifier ma loyauté. Je suis né ici, c’est chez moi. Je prends une part très active à la vie en Israël, à la culture en Israël. Je ne pense pas que la question de la loyauté devrait déterminer notre manière d’agir. C’est une question fasciste et un signe de la détérioration de la démocratie et de la perception démocratique ici en Israël. Je suis loyal à travers mon art. Ce que j’essaie de faire dans mes livres et mes écrits, c’est montrer, de la façon la plus précise possible, les nuances de la vie en Israël, parce que je pense que cette vie, ici, est aussi fascinante qu’insupportable parfois.”

euronews :
Cela m’amène à l’un de vos précédents romans intitulé “Une femme fuyant l’annonce”. L’histoire d’une mère qui va entreprendre un voyage pour fuir ce qu’on appelle ici la notification, la nouvelle de la mort de son fils à l’armée. Maintenant, je sais que vous avez fusionné fiction et réalité en écrivant ce livre, que vous avez reçu cette notification. Mais ce que je voudrais savoir c’est ce que devient une société quand elle vit avec la crainte permanente de voir ses enfants tués ?

David Grossman :
“Peut-être que ce qui, maintenant, caractérise plus que tout le reste la société israélienne, c’est la peur. La peur pour nos enfants envoyés à l’armée. Mais aussi la peur de marcher dans la rue. Le gouvernement et l’aile droite font un usage cynique de cette peur. Notre Premier ministre est un expert dans l’art d’agiter et de mélanger les dangers réels auxquels Israël est confrontée – nous faisons face à de réels dangers ici au Moyen-Orient – et l‘écho des traumatismes du passé. Je pense qu’une société qui est dominée par des craintes est une société en déclin. Elle n’a pas l‘énergie et la vitalité nécessaires pour prospérer, s‘épanouir et résoudre ses problèmes existentiels. Si vous ne classez les choses que dans les catégories de la peur et du désespoir, vous n’irez pas très loin.”

euronews :
Nous avons demandé à notre public en ligne de nous envoyer des questions pour cette interview. J’aimerais vous en poser quelques-unes. Georges Miller demande : “Comment pouvons-nous sortir de cette spirale grandissante de la haine et de la rage ?” Et nous pourrions ajouter de la peur.

David Grossman :
“La société s’exprime par ses craintes maintenant. La société israélienne, comme la société palestinienne. Et les gens sentent vraiment qu’ils sont condamnés à vivre comme ça, pour toujours. L’air est si lourd de désespoir que les gens n’ont pas suffisamment d‘énergie mentale pour ne serait-ce qu’imaginer à quoi pourrait ressembler leur vie s’il y avait la paix. Donc, nous avons besoin de dirigeants et de politiciens, mais aussi d’intellectuels et d‘écrivains, pour énoncer l’option de la paix, pour insister sur la relance de cette option de la paix qui est aujourd’hui inexistante.”

euronews :
Pensez-vous que la paix sera instaurée de votre vivant? Voire du vivant de vos enfants ?

David Grossman :
“Je l’espère vraiment. Mon combat pour la paix n’est pas seulement pour les Palestiniens, pour qu’ils aient une maison, une patrie et leur dignité et qu’ils ne vivent plus dans l’ombre de l’occupation. Je ne veux jeter une ombre sur personne car si je le fais, ma vie est assombrie. Mon combat c’est aussi pour Israël. Etre un Israélien et un Juif. J’aspire à un Israël florissant, à des conditions de paix, pour voir ce que cela ferait, pour la première fois de notre histoire, qu’elle soit ancienne ou récente, de vivre sans crainte.”

euronews :
Nous parlons beaucoup de la solution à deux Etats, une solution qui ne semble plus l‘être.

David Grossman :
Non ! Non ! Non ! Ne la tuez pas si vite, elle n’est pas morte. C’est la seule option possible.

euronews :
Et la solution d’un Etat unique. Pensez-vous que les Israéliens seraient en mesure d’envisager cela ?

David Grossman :
“Croyez-vous que ces deux peuples, israélien et palestinien, qui n’ont pas été seulement marqués par un siècle de violence, mais réellement déformés, pensez-vous vraiment qu’ils sont assez mûrs pour collaborer de façon efficace et de manière positive dans une entité politique ? Cela n’arrivera pas.”

euronews :
Cela m’amène à une question de Robin Wilson. “Comment les progressistes peuvent-il gagner avec l’argument d’un Etat d’Israël pour les juifs, les arabes et les autres, plutôt qu’un Etat juif ?”

David Grossman :
“Je ne veux pas qu’il y ait seulement un Etat juif. Je pense qu’il est important qu’il y ait toujours d’autres communautés et d’autres minorités ici en Israël. Des personnes qui se sentiront et seront totalement égales à la majorité juive et des gens qui ensemble vont interagir – Juifs, Arabes,Druzes,Chrétiens – et créer un Israël riche et prospère.”

euronews :
Comme nous le voyons, ce n’est pas l’amour fou entre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et vous. Vous avez récemment dit qu’il gouvernait avec les yeux grands fermés. Qu’entendez-vous par là ?

David Grossman :
“Je n’arrive pas à comprendre comment une personne aussi intelligente, avec une telle connaissance de l’histoire, peut ignorer la réalité comme il le fait. Il ne tient pas compte du fait que si Israël ne se repose que sur sa puissance, au final, Israël – à Dieu ne plaise, et c’est le seul contexte dans lequel je ferai référence à Dieu – Israël sera vaincu. Il y aura une puissance plus forte que nous, plus rusée et plus courageuse, une puissance plus sophistiquée qui vaincra Israël.”

euronews :
Une autre question postée sur nos réseaux sociaux. Une question que, je pense, de nombreuses personnes se posent. Hernan Pena demande : “je considère Benjamin Netanyahu comme un criminel de guerre, Et vous ?”

David Grossman :
“Non, je dirais qu’il est un criminel de la paix parce que, depuis des années il évite toutes chances de paix. Il refuse toujours de rendre crédible l’option de la négociation et de la paix entre les Palestiniens et nous et c’est dangereux. En faisant cela, il met Israël en danger parce que, vous savez, cette croyance qui dit que si nous frappons les Palestiniens avec un bâton de plus en plus gros ils vont commencer à nous aimer et à négocier avec nous, est une conception très primitive. Il y a ce refus profond vraiment, chez tous les dirigeants israéliens, depuis des années, de regarder la situation du point de vue des Palestiniens. Et en tant qu‘écrivain, je peux peut-être contribuer au débat. Nous devons permettre à l’histoire palestinienne d’entrer dans nos consciences. Nous devons comprendre ce qui les rend si enragés, si odieux, pourquoi ils courent dans la rue et nous poignardent si massivement et depuis tant d’années maintenant. C’est seulement si nous reconnaissons cela que peut-être nous ne serons plus en guerre avec eux.”

euronews :
Nous voyons que Benjamin Netanyahu – je voudrais revenir à lui – a comparé l’Etat islamique au Hamas et vice-versa. Pensez-vous que cette comparaison soit juste ?

David Grossman :
“Vous savez, le Hamas n’est pas ma frange préférée de la société palestinienne parce que ce sont des fanatiques, des fondamentalistes qui dans leur Charte, souhaitent ouvertement l‘éradication d’Israël et la construction d’un Etat islamique sur les ruines de celui-ci. Pourtant, le Hamas, de par sa structure et la situation géopolitique, a aussi des intérêts politiques, contrairement à Daesh. Par exemple, vous trouverez au sein du Hamas, des gens qui sont pour une “houdnah”. Houdnah est le terme arabe pour désigner une longue trêve, mais qu’ils pourraient briser quand ils veulent. Mais je prends du recul et je dis, Ok, peut-être qu’une Houdnah entre Israël et les Palestiniens à Gaza, le Hamas, pendant 10, 20 ou 25 ans, ferait changer les choses.”

euronews :
Israël est de plus en plus considérée comme un Etat paria à l‘étranger. Vous voyagez beaucoup. N’avez-vous jamais honte d‘être Israélien ?

David Grossman :
“J’ai honte de ce que mon gouvernement est en train de faire, mais pas d‘être Israélien. Je pense toujours que ce pays est un endroit extraordinaire. Vous savez que nous avons parfois tendance à un peu, vous savez, totalement critiquer Israël et à oublier la façon dont ce pays a vu le jour, trois ans après l’Holocauste, après la Shoah, et le fait qu’il s’est vraiment construit à partir de cendres pour posséder aujourd’hui une grande culture, une belle agriculture, de nouvelles technologies, des industries et de nombreuses choses de la vie tout à fait uniques. Et, comme je l’ai dit, je ne veux pas vivre ailleurs.”

euronews :
Laissez-moi vous donner un exemple précis, pour voir ce que vous en pensez. L’Union européenne à commencé l‘étiquetage des produits provenant des colonies israéliennes. Vous êtes contre la politique de colonisation. Alors qu’en pensez-vous ?

David Grossman :
“Je pense que l’Union européenne a le droit de le faire et je suis réellement heureux parce que cela signifie qu’elle accepte l’idée des deux Etats. Elle accepte la totale légitimité d’Israël au sein de la ligne verte. Elle a le droit d’indiquer à ses consommateurs que ces produits proviennent d’un endroit contestable. C’est un prix à payer qu’Israël s’est imposé elle-même.”

euronews :
Vous êtes un passionné de la paix, vous venez de le confirmer durant cet entretien. J’ai reçu cette question de Mahmoud Dido Kilosho, qui vous demande: “que faites vous pour les Palestiniens traumatisés ?”

David Grossman :
“Tout d’abord, je pense à ce que les Palestiniens devraient faire pour les Palestiniens traumatisés, pour la Palestine traumatisée. Ce que j’ai toujours essayé de faire depuis que j’ai commencé à regarder la réalité ici, c’est d‘écrire sur la complexité de ce conflit et de décrire la vie des Palestiniens et l’occupation, dans trois livres : un roman et deux livres documentaires.”

euronews :
Est-ce que c’est un sentiment libérateur pour vous ?

David Grossman :
“Une libération ? Vous savez, je prends très au sérieux la réalité et l’alternative et soit le désespoir soit le cynisme de la situation et je ne veux ni l’un ni l’autre. Regardez-nous maintenant, la plus grande superpuissance dans la région, et nous sommes encore victimes de nos peurs, de nos cauchemars, parfois de nos voisins et de nos ennemis. Nous ne prenons pas notre destin en main.”

euronews :
Vous devez prendre un grand plaisir à écrire et cela doit vous emmener bien loin de cette réalité. Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur le plaisir que vous procure l‘écriture de fiction ?

David Grossman :
“Oui ! C’est beaucoup plus agréable que d‘écrire sur notre réalité. Je pense qu‘être écrivain vous met en contact avec d’infinies options, pour chaque situation humaine. A chaque fois il y a un arsenal d’options, du potentiel, des passions, des énergies. Parfois, il est si difficile, quand j’ai terminé ma journée, après 6, 7 ou 8 heures de travail, de revenir à la réalité, en particulier à cette terrible réalité. C’est vraiment très dur.”

euronews :
Pour terminer, je voudrais revenir à votre dernier livre, “Un cheval entre dans un bar”, il est riche de blagues. Il y’en a tout le long du livre et je me demandais s’il y avait une blague en particulier que vous aimeriez nous raconter ?

David Grossman :
“Il y a beaucoup de blagues dans ce livre et j’ai vraiment aimé l‘écrire notamment pour ce flot de blagues. Je suis quelqu’un qui s’en souvient rarement et maintenant j’en ai au moins 30 à raconter. Mais je vous en raconte une qui n’est pas dans le livre. Elle est en lien avec le titre, “Un cheval entre dans un bar”. Un cheval entre dans un bar et demande un verre de vodka. Le barman le regarde stupéfait, lui verse un verre, que le cheval boit avant de demander la note. Le barman répond, 50 dollars. Le cheval paie et s’en va. Le barman lui court après et lui dit: “excusez-moi, Monsieur le cheval, j’en ai pour une seconde. C’est incroyable, je n’ai jamais rien vu de tel. Un cheval qui parle.” Le cheval se retourne et lui répond: “Vu vos prix, vous ne le reverrez plus jamais.”

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