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Slavoj Žižek : "Donald Trump dit aussi des choses très correctes"

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Slavoj Žižek : "Donald Trump dit aussi des choses très correctes"

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Il n’est pas le dernier quand il s’agit de critiquer l’Europe et beaucoup le considèrent comme un révolutionnaire pour ses idées sur la transformation de l’ordre économique : Slavoj Žižek est un philosophe slovène qui parle sans détours. Nous l’avons rencontré à Ljubljana en Slovénie. Mondialisation, Union européenne, réfugiés, quelle est sa vision du monde qui nous entoure ? L’essayiste critique tous azimuts et défend une thèse volontairement provocatrice sur Donald Trump.

Sergio Cantone :
“Slavoj Žižek, vous estimez que la mondialisation est l’une des sources principales de l’actuelle crise des migrants. Pourquoi ?”

Slavoj Žižek :
“Je pense que l’autre facette de la mondialisation, c’est la construction de nouveaux murs invisibles.
Il y a des chômeurs, des travailleurs précaires, même ici en Slovénie. J’ai lu quelque part que déjà, près de moitié des travailleurs ici ne connaissent que des conditions d’emploi précaires.
Vous avez des Etats qui ont échoué, vous avez des gens qui vivent dans des bidonvilles, qui sont exclus.
Donc la distinction claire et ancienne par classe sociale n’a plus lieu d‘être. Les différences sont beaucoup plus floues entre ceux qui sont intégrés et bénéficient d’une relative sécurité, de l’exercice complet de leurs droits civils, etc. et ceux qui sont exclus.
Nous avons besoin dans une certaine mesure, d’un niveau de pouvoir transnational pour appliquer des décisions plus internationales. On ne peut pas sauver l’environnement, ni sauver les migrants sans de tels mécanismes.”


Biographie : Slavoj Žižek

  • Slavoj Žižek est un philosophe slovène et un psychanalyste.
  • Il est considéré comme mi-libéral, mi-gauchiste, mais il critique aussi le capitalisme mondial et le néolibéralisme.
  • Dans son dernier livre “La nouvelle lutte des classes : Les vraies causes des réfugiés et du terrorisme”, Slavoj Zizek expose sa vision d’une nouvelle lutte des classes qui se joue au niveau mondial.
  • Il exerce aussi en tant que chercheur pour les Universités de Ljubljana, Londres et New York. Ses travaux l’ont rendu mondialement célèbre.

“La tragédie de l’Union européenne”

Sergio Cantone :
“Mais l’Union européenne devrait gérer ce genre de questions transnationales. Mais vous dites qu’elle a échoué, les Etats ont échoué…”

Slavoj Žižek :
“Oui, c’est la tragédie de l’Union européenne. L’Europe ne sait pas ce qu’elle veut. Aujourd’hui, on a en gros, deux Europe : l’une, c’est celle des technocrates de Bruxelles qui veulent simplement faire partie du marché mondial, ils n’ont pas de vision claire. L’autre Europe, c’est celle qui est populiste et anti-immigration et c’est ce qui je crois, représente la véritable menace pour l’Europe.
Je ne m’inquiète pas vraiment d’une invasion massive, on gérera les choses. En revanche, j’ai vraiment peur de ceux qui veulent défendre l’Europe aujourd’hui. Si par exemple, Le Pen arrive au pouvoir en France, etc., est-ce que l’Europe restera celle qu’on connaît tous et que j’espère, on aime tous ?
L’Europe continue de représenter aujourd’hui des valeurs d‘émancipation, la sécurité sociale, l‘égalité, les droits des femmes, etc.”

Migrants, classes populaires européennes : même combat

Sergio Cantone :
“Pourquoi les classes ouvrières et moyennes des pays occidentaux qui sont fragilisées devraient-elles se joindre au combat des masses populaires pauvres des autres continents ?”

Slavoj Žižek :
“Vous posez là, une question non résolue qui est très importante et que la plupart des gens de gauche évitent.
Quand on dit que les gens ordinaires qui ont peur des migrants ont d’une certaine manière, des raisons pour cela, si l’Europe s’ouvre totalement aux migrants, ce ne sont pas les riches qui vont en pâtir, mais ceux qui n’auront plus accès à autant d’emplois et qui auront des salaires plus faibles probablement.
Donc la seule solution que je peux imaginer, c’est de trouver, de préciser ou bien d’exprimer une sorte de combat commun.
La question ne se pose pas qu’en termes humanitaires – de savoir si on reçoit ou non des réfugiés -, le problème, c’est qu’il y a une certaine colère en Europe, notamment sur le déclin de l’Etat providence, etc.
Ces gens qui sont mécontents en Europe, ce qui les dérange est lié à la même crise, c’est-à-dire au déséquilibre du capitalisme mondial.
Et c’est absolument crucial que d’une certaine manière, on rapproche nos combats de leurs combats. Si on ne l’accepte pas, si à ce stade, on en reste à se dire que les réfugiés qui arrivent représentent un fardeau, etc., alors on est perdu. On a besoin d’organismes transnationaux qui soient capables de prendre des décisions très fortes.”

Sergio Cantone :
“Des organismes qui feraient appliquer des lois ?”

Slavoj Žižek :
“Absolument, je n’ai aucun problème avec ça !”

Sergio Cantone :
“Mais c’est l’Union européenne et on la rejette…”

Slavoj Žižek :
“C’est ce qui me rend très triste. OK, on la rejette, mais y a-t-il une alternative ? Je n’en vois pas parce qu’en renonçant à l’Union, on joue le jeu des nations les plus fortes… C’est justement ce que le Royaume-Uni veut faire.”

Sergio Cantone :
“Mais le problème ici, ce n’est pas Bruxelles, c’est la mondialisation.”

Slavoj Žižek :
“Oui, c’est ce que vous dites…”

Sergio Cantone : interrompt :
“La crise des Etats providence n’est pas due à Bruxelles, c’est l’adaptation à la mondialisation… “

Slavoj Žižek :
“Ah ! Oui.
Ceux qui critiquent Bruxelles ignorent souvent que l’Union ne se résume pas à cette mauvaise bureaucratie générale, Bruxelles impose aussi certains minima comme les normes dans le travail, un nombre maximum d’heures travaillées…
C’est pour ça précisement que je continue de croire que la bataille devrait être menée au sein de l’Union européenne.”

Donald Trump, un centriste libéral ?

Sergio Cantone :
“Donald Trump, le phénomène Donald Trump. Les Etats-Unis vivent-ils une époque révolutionnaire en quelque sorte ?”

Slavoj Žižek :
“Evidemment, Trump est une personne dégoûtante, mauvaise, qui fait des blagues racistes, qui dit des vulgarités, etc. Mais en même temps, on remarque qu’il a dit des choses très correctes sur a Palestine et Israël. Il a dit qu’on devait aussi regarder quels sont les intérêts des Palestiniens et aborder les situations d’une manière plus neutre. Il a dit qu’on ne devait pas se contenter d‘être dans une opposition à la Russie, mais trouver la voie du dialogue. Il s’est même prononcé pour une hausse du salaire minimum. Il a insinué qu’il ne voulait pas simplement annuler l’assurance maladie pour tous : la loi Obama care.”

Sergio Cantone :
“C’est un centriste libéral…”

Slavoj Žižek :
“Oui et je veux provoquer avec la thèse que je défends.
Si on élimine la surface qui est ridicule et dangereuse – je l’admets -, il est beaucoup plus un candidat opportuniste et en réalité, sa politique ne sera peut-être pas si mauvaise.”

Sergio Cantone :
“La Russie et la Chine représentent-elles des modèles différents d’ordre économique, d’organisation économique et politique, des alternatives qu’on pourrait aussi opposer au modèle occidental ?”

Slavoj Žižek :
“Oui. Mais ici, je suis totalement du côté de l’Occident, ou relativement, je dirais.
Parce que cela ressemble à une alternative, mais c’est simplement une alternative capitaliste, autoritaire, proto-fasciste. Je la connais très bien : je suis allé en Chine, j’ai débattu avec des Chinois, je me suis confronté à toute cette justification confucianiste apparemment subtile du régime communiste et leur argument est toujours le même : “On ne peut pas se permettre de mettre en place la démocratie, cela signifierait une explosion sociale, on a besoin” – et là, ils utilisent toujours ces termes fascistes sans s’en rendre compte – “d’une certaine stabilité de la société où chacun a sa place, il doit y avoir un ordre qui garantit la solidarité, etc.” Donc ils veulent une modernisation conservatrice. Et malheureusement, le capitalisme évolue dans cette direction selon moi.”

“Elvis de la philosophie” ?

Sergio Cantone :
“Puis-je vous poser pour finir, une question personnelle ?”

Slavoj Žižek :
“Oh mon Dieu, je ne me vois pas comme une personne, mais comme un monstre.”

Sergio Cantone :
“Vous avez dit que vous étiez le Elvis de la philosophie..."

Slavoj Žižek :
“Non, ce n’est pas vrai. J’ai horreur qu’on dise ça. Vous me parlez en ennemi et quand nous, le peuple, on aura pris le pouvoir, vous serez envoyé au goulag pour cinq ans. Oui, pour cinq ans ! (Rires)
Sérieusement, tout cela, c’est ce que disent les gens qui emploient une manière beaucoup plus astucieuse pour m’atteindre que les attaques directes : comme quoi, “je serais un staliniste fou, je serais confus”…
Ils reconnaissent que j’ai une certaine popularité, mais leur stratégie et en gros le message qu’ils veulent faire passer en disant que je suis Elvis, c’est “Ecoutez, c’est un type amusant, vous pouvez aller l‘écouter lors d’un débat, mais c’est une supercherie de philosophie populaire qu’il ne faut pas prendre au sérieux.”

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