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Un an après le vote des Britanniques en faveur de la sortie de leur pays de l’Union européenne, le véritable coup d’envoi des négociations entre le Royaume-Uni et le reste de l’UE a été donné lundi 19 juin à Bruxelles. Les droits des citoyens et la poursuite des échanges économiques sont susceptibles d‘évoluer. Ce qui suscite une profonde inquiétude chez les ressortissants de l’UE et les entrepreneurs britanniques que notre reporter Valérie Gauriat a rencontrés.

Joana Ferreira vient du Portugal et vit depuis quatre ans et demi au Royaume-Uni. Elle est dentiste dans un cabinet privé de la banlieue londonienne.

Quelques jours avant les propositions de Theresa May pour protéger les droits des expatriés européens au Royaume-Uni, la jeune femme ne cachait pas son inquiétude.

Sa petite fille de trois ans est née à Londres. Joana et son mari espèraient l’y voir grandir.

“Je m’inquiète pour les conditions de vie à venir : est-ce que je vais pouvoir continuer à travailler ? À être payée normalement ? Est-ce qu’on va me jeter dehors ? Je ne sais pas ! Personne ne sait rien ! nous lance-t-elle.

“J’ai acheté une maison récemment, juste avant le vote du Brexit et je me demande ce que je dois faire, ajoute-t-elle. Même si je retourne au Portugal, je ne sais pas ce qu’il faut faire parce que les prix de l’immobilier sont en baisse et si je vends ma maison aujourd’hui, j’ai peur de me retrouver dans une mauvaise passe financière, je ne me sens pas du tout tranquille pour l’avenir, j’aimerais en savoir plus pour pouvoir planifier ma vie parce que pour l’instant, c’est impossible de planifier quoique ce soit,” déplore-t-elle.

“Ils pourraient m’empêcher de rentrer

Alexandra, sa collègue infirimière, vient de Roumanie.

Elle travaille depuis quelques mois avec Joana.

Son ancien employeur l’avait renvoyée, le lendemain du vote sur le Brexit.

Elle aussi est mariée, et installée au Royaume-Uni depuis 4 ans et demi.

“Je compte rester ici, mais en même temps, j’ai peur parce que je ne sais pas de quoi demain sera fait. Si je pars en vacances, de simples vacances, au retour, ils pourraient m’empêcher de rentrer, on n’a pas de visa, on ne peut pas prouver qu’on a construit quelque chose ici et ils pourraient ne pas nous laisser revenir,” s’inquiète-t-elle.

Des craintes partagées par leur employeur. 60% du personnel des quatre cabinets qu’elle dirige est européen.

“On a été très privilégié, estime Smita Mehra, directrice générale de The Neem Tree, parce qu’il n’y avait pas d’obstacle au recrutement, ni de restrictions dans le droit du travail, les conditions de travail. Maintenant, si tout doit changer, cela va créer de l’incertitude et donc je prie pour que les choses ne changent pas,” souligne-t-elle.

Secteurs touchés : la santé et la construction

Le sort des expatriés européens au Royaume-Uni ou des Britanniques installés dans d’autres pays de l’Union est au coeur des négociations sur les modalités du Brexit.

Un enjeu crucial pour nombre de secteurs d’activité qui dépendent de la main-d’oeuvre européenne.

Le secteur de la construction craint à lui seul de perdre entre 100 et 200.000 travailleurs qualifiés et non qualifiés en cas de durcissement des lois britanniques sur l’immigration.

Azad Azam dirige une PME du bâtiment. Un tiers de ses employés vient de l’Est de l’Europe.

Le directeur général de DPB Emaan Construction évoque le sort de l’un de ses ouvriers, qui a rejoint l‘équipe il y a 6 mois:

“Florin vient de Roumanie, on lui a proposé un emploi fixe, il travaille très bien, il est incroyablement doué ; alors je lui ai offert un contrat de trois ans, explique-t-il. Il a une famille dans son pays, une femme et un enfant, et il a l’intention de s’installer au Royaume Uni pour de bon, mais malheureusement, toutes les incertitudes du Brexit lui posent beaucoup de problèmes, on ne sait pas s’il va pouvoir rester, lui-même ne sait pas s’il pourra rester !” regrette-t-il. Florin renchérit : “C’est un problème parce qu’après le Brexit, je ne sais pas dans combien de temps, on nous dira “dehors” !”

Son patron ajoute : “La conséquence pour nous, c’est qu’on ne peut pas augmenter nos effectifs comme on le voudrait. Quand on met des annonces d’offres d’emploi dans la presse britannique, on n’a pas de réponse, personne ne veut être électricien, menuisier ou faire ce que fait Florin, de la maçonnerie,” dit-il.

Retour des tarifs douaniers ?

Le carnet de commandes ne désemplit pas. Mais le Brexit, dit Azad Azam, menace l’entreprise qu’il gère avec son épouse.

Faute de pouvoir recruter, il vient de refuser un chantier de construction d’une série de résidences de luxe.

Un contrat de plus de 2 millions de livres, l’un des plus gros de sa carrière.

A cela s’ajoute la crainte d’un retour des tarifs douaniers.

“Dans le secteur du bâtiment, on importe beaucoup de matériaux d’Europe et si on n’arrive pas à obtenir les accords commerciaux que le gouvernement essaie d’obtenir, alors pour toutes ces fournitures, les prix vont augmenter et alors on ne pourra plus livrer des projets aux tarifs prévus au départ parce que tout sera plus cher,” redoute l’entrepreneur.

L’incertitude qui entoure les négociations sur le Brexit pèse déjà sur les prévisions économiques.
Selon la Banque d’Angleterre, le niveau des investissements prévus dans le pays d’ici 2019 pourrait baisser de 25%.

A l’horizon 2018, la Confédération de l’industrie britannique s’attend à un ralentissement de la croissance et à une hausse de l’inflation, qui frappe déjà les consommateurs.

La dépréciation de la livre sterling qui a suivi le référendum persiste. Un avantage pour les exportateurs, mais un coup dur pour les importateurs.

“Être réactif et agile”

Tom Lowe a fondé avec son frère une brasserie indépendante il y a quatre ans, dans la périphérie de Londres.

Une large part de la matière première comme le houblon et de l‘équipement est importée des Etats-Unis et d’Europe.

“Ces fûts viennent d’Allemagne”, nous précise Tom Lowe. “Du jour au lendemain, au moment du vote du Brexit, ils sont passés de 60 à 70 livres le fût, une hausse de 10 livres, on en avait 2500 sur la mer à ce moment là, faites le calcul !” nous interpelle-t-il.

Pas de quoi décourager le brasseur. L’entreprise mise sur la croissance pour compenser la hausse des coûts. “En tant que petite entreprise, on est assez réactif et agile pour pouvoir se sortir de toutes les situations”, estime Tom Lowe. On a investi dans une nouvelle unité de production et cela va nous aider à faire des économies d‘échelle, ajoute-t-il. En ce moment, notre principal objectif, c’est d‘être aussi efficace que possible et de faire en sorte de ne pas trop augmenter les prix pour nos consommateurs,” dit-il.

Notre reporter Valérie Gauriat l’interroge : “Cela vaut-il encore le coup de fabriquer de la bière au Royaume Uni avec le Brexit ?”

“Oui ! Absolument!” répond-il. Les gens continuent à boire quand les temps sont incertains, quand l‘économie décline ou quoi qu’il puisse se profiler à l’horizon ; alors, on doit continuer à les abreuver… Et on est enthousiaste à l’idée de répondre à leurs besoins, quoiqu’il arrive avec le casse-tête du Brexit," conclut-il en souriant.

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