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Premier ministre du Luxembourg : "Tout le monde doit payer des impôts"

En pleine révélation des Paradise Papers, le Premier ministre du Luxembourg veut une "régulation qui oblige tout le monde à payer des impôts".

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Premier ministre du Luxembourg : "Tout le monde doit payer des impôts"

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En marge du Web Summit 2017 à Lisbonne, l’une des plus grandes conférences tech en Europe, nous avons interviewé le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel. En pleine révélation des Paradise Papers, il insiste sur la légalité des pratiques qui sont mises en cause, mais appelle ses homologues internationaux à “discuter de savoir comment on évite que certaines sociétés ne paient aucun impôt”.

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"On doit trouver une régulation qui oblige tout le monde à payer l'impôt."

Xavier Bettel Premier ministre luxembourgeois

Stefan Grobe, euronews :
“Votre présence au Web Summit est assez étonnante : quel est le poids de l’industrie numérique au Luxembourg et quelles sont les innovations qui y sont lancées ?”

Xavier Bettel, Premier ministre du Luxembourg :
“Mon pays n’est peut-être pas le plus grand du point de vue de la taille, mais du point de vue des infrastructures digitales, il fait partie des pays à la pointe. Que ce soit dans le dernier classement qui a été fait par Davos, que ce soit au niveau international, on est toujours dans les dix, quinze ou vingt premiers au niveau mondial.
L’agenda digital est aussi une priorité européenne. Nous sommes actuellement un peu pris en étau entre les Etats-Unis et l’Asie et il est important d’avoir une stratégie commune et c’est au Luxembourg qu’on le fait : on a une présence au niveau digital qui est réelle. 5% des emplois chez moi sont dans le digital et ce n’est qu’un début.”

Stefan Grobe :
“Il existe toujours des obstacles en ligne qui entravent l’accès des citoyens aux biens et aux services. Pouvez-vous nous parler des efforts pour adapter le marché unique de l’Union européenne à l‘ère numérique ? Il existe toujours des barrières règlementaires. Où en est on exactement ?”

Xavier Bettel :
“On parle beaucoup, mais on a peu fait. Cela fait déjà quelques années qu’on parle du marché unique numérique. Moi-même, cela fait quatre ans que je suis membre du conseil Télécom [ndlr : au sein du Conseil “Transports, télécommunication et énergie” (TTE)]. On en parle, on en parle, on en parle, mais on voit assez peu les résultats des discussions. Il y a eu beaucoup d’initiatives, mais peu de procédures législatives qui ont été entamées.
Si vous êtes une start-up et que vous allez aux Etats-Unis, vous avez un marché de 500 millions de personnes avec une seule législation. En Europe, vous avez 500 millions de personnes, mais avec 27 législations – encore 28 aujourd’hui – que vous devez respecter. Pour une petit start-up, cela veut dire se conformer aux lois de chaque pays individuellement pour pouvoir s‘établir, vendre dans les différents pays. Donc, il est important qu’on ait une législation commune, un régulateur commun et je pense qu’on en prend le chemin. Mais autant le digital est quelque chose qui va vite, autant j’ai l’impression de temps en temps qu’on va à la vitesse d’un escargot quand il s’agit de faire évoluer la législation européenne là-dessus.”

“L’harmonisation fiscale est importante pour le Luxembourg”

Stefan Grobe :
“Evoquons l’actualité qui a été dominée cette semaine par les révélations des Paradise Papers. Vous ont-elles surpris ? Quelle est votre réaction ?”

Xavier Bettel :
“Non. Je l’ai dit depuis le départ, à savoir que l’harmonisation fiscale était quelque chose qui est important pour le Grand-Duché du Luxembourg. [ndlr : Il ne s’agit pas d’aller vers] une harmonisation qui ferait que tout le monde devrait avoir le même taux, mais on doit éviter qu’un principe de non-double imposition veuille dire pas d’imposition.
Aujourd’hui, mon pays n’est plus le même qu’il y a quelques années. Il n’est plus sur aucune liste noire, grise, que ce soit au niveau de l’OCDE, etc. Donc, le Grand-Duché du Luxembourg pense qu’aujourd’hui, on doit se mettre autour d’une table pour discuter de savoir comment on évite que certaines sociétés ne paient aucun impôt.
Quand il y a eu les LuxLeaks, tout le monde a dit : “Ah, le Luxembourg !” Et puis on a découvert que cela existait dans toute l’Europe et que c‘était un EuroLeaks et maintenant, on voit que c’est une situation mondiale avec des ‘rulings’ – une légalité qui est quand même là -, mais on doit aussi avoir une moralité qui doit permettre de dire qu’on ne peut pas ne pas payer d’impôts.”

Stefan Grobe :
“C‘était un traumatisme national, les révélations des LuxLeaks…”

Bettel :
“Non.”

Stefan Grobe :
“Comment les gens ont-ils vécu cette période ?”

Xavier Bettel :
“C‘était légal. D’un côté, il y a ce qui est légal et de l’autre, [quand on regarde la société dans son ensemble], comment voulez-vous expliquer que quelqu’un qui fait des milliards de bénéfices ne paie pas d’impôts et celui qui a un petit commerce par exemple paie des impôts normalement ? Donc, on doit trouver une régulation qui permette et qui oblige tout le monde à payer l’impôt.”

“Une fiscalité internationale commune”

Stefan Grobe :
“C’est vrai : le Luxembourg a modifié ses règles fiscales l’année dernière afin d’interdire certains montages fiscaux abusifs utilisés par des multinationales présentes dans votre pays. En même temps, on a l’impression que le Luxembourg freine toujours à Bruxelles.”

Bettel :
“On ne freine pas du tout… Il faut qu’on réfléchisse deux secondes. Aujourd’hui, est-ce que le marché est un marché uniquement européen ou un marché mondial ? Et surtout quand vous parlez du digital – on est ici au Web Summit – , est-ce qu’il est dans l’intérêt de l’Europe que nous taxions les entreprises au niveau européen plus que les Etats-Unis ou l’Asie ? Donc, je pense qu’il est important qu’on trouve une législation au niveau de l’OCDE où les Etats-Unis, où les autres pays autour de l’Europe participent à une fiscalité qui soit commune.”

“Les Européens attendent des solutions”

Stefan Grobe :
““L‘évasion fiscale”:https://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20171109.OBS7173/paradise-papers-le-cout-astronomique-de-l-evasion-fiscale.html est un sujet qui fâche en Europe. Ce qui nous amène au mécontentement qui existe parmi les citoyens. Après le Brexit, Trump, la montée des extrêmes, le populisme et la Catalogne, pourquoi et comment en est on arrivé là selon vous ?”

Xavier Bettel :
“Ce qu’il y a, c’est que les gens ont des questions, des problèmes, des craintes. Et nous, on leur explique qu’on trouvera, un jour, une solution… Je pense que les gens attendent des solutions. Aujourd’hui, ils aimeraient qu’on ait une politique commune d’immigration par exemple, ils aimeraient savoir qu’on a une gestion de nos frontières, qu’on arrive à gérer nos frontières. Je crois qu’ils aimeraient savoir qu’après le Brexit, la Grande-Bretagne ne sera pas privilégiée par rapport aux autres pays puisqu’elle a choisi de quitter l’Union européenne. Les gens ont des questions et on doit trouver des réponses. L’Europe, ce n’est pas que les finances ou l‘économie, ce sont d’abord les valeurs, la solidarité et on doit aussi se souvenir de cela de temps en temps.”

Stefan Grobe :
“En ce qui concerne les négociations sur le Brexit, on a l’impression d’assister à un dialogue de sourds. Vous avez quand même dit récemment que les Britanniques sont aujourd’hui, plus réalistes qu’il y a six mois. Qu’est-ce que vous entendez par là ?”

Xavier Bettel :
“Il y a six mois quand même, c‘était ‘No deal is better than a bad deal’, c‘était ‘hard Brexit‘…”

Stefan Grobe :
“Mais cela existe toujours, on entend toujours cela à Londres…”

Xavier Bettel :
“Oui, mais on l’entend moins, on l’entend moins à Bruxelles. Avant, c‘était un message qu’on entendait aussi à Bruxelles. Il y a un rapprochement du discours londonien et bruxellois qui s’opère alors qu’il y a six ou sept mois, on avait un discours à Londres et un autre à Bruxelles. Aujourd’hui, on veut se mettre autour d’une table pour trouver une bonne solution."

Jean-Claude Juncker, “le père de la Commission européenne”

Stefan Grobe :
“Quelle est votre relation avec Jean-Claude Juncker ?”

Xavier Bettel :
“Très bonne. Deux Luxembourgeois au Conseil européen, ce n’est pas tous les jours que cela arrive. A l‘époque, c‘était avec Jacques Santer et avec Jean-Claude Juncker aujourd’hui. Mais il n’est plus le Luxembourgeois, aujourd’hui, c’est l’Européen qui est là, c’est le père de la Commission européenne.”

Stefan Grobe :
“Le Luxembourg a produit une série de Premiers ministres qui étaient très importants pour l’Europe : Jean-Claude Juncker, Jacques Santer, Gaston Thorn, etc. Avez-vous des ambitions européennes ? Vous êtes encore jeune, vous êtes l’un des plus jeunes Premiers ministres en Europe…”

Xavier Bettel :
“C’est très gentil de me souhaiter une carrière européenne. Je suis Premier ministre luxembourgeois jusqu’aux élections l’année prochaine et j’espère continuer mon mandat au-delà des échéances électorales. J’ai une mission, j’ai voulu moderniser mon pays, j’ai voulu que mon pays fasse partie des pays ‘front-runners’ en Europe. Aujourd’hui, je vois la croissance, je vois le chômage qui baisse, j’ai commencé une mission et j’ai envie de la continuer.”