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Pourquoi l’OTAN ne veut pas mettre en place une zone d’exclusion aérienne en Ukraine ?

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Par Jorge Liboreiro  & Euronews
Pourquoi l’OTAN ne veut pas mettre en place une zone d’exclusion aérienne en Ukraine ?
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Dans son discours devant les députés britanniques à la Chambre des Communes, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré : "S'il vous plaît, assurez-vous que notre ciel ukrainien est sûr. Veuillez vous assurer que vous faites ce qui doit être fait".

Dans son plaidoyer, le responsable ukrainien a une nouvelle fois appelé à la création d'une zone d'exclusion aérienne. Les alliés occidentaux déploieraient ainsi leurs avions de chasse pour stopper les forces russes qui, depuis deux semaines, bombardent les villes ukrainiennes.

Kharkiv, la deuxième ville du pays, a été ravagée par des attaques aériennes sans distinction, laissant immeubles en ruine, cratères de bombes et anéantissant tout espoir de reconstruction rapide. Dans la ville assiégée de Mariupol, un hôpital pour enfants a été bombardé tuant trois personnes dont une fillette.

"Combien de temps encore le monde sera-t-il complice en ignorant la terreur ? Fermez le ciel tout de suite ! Arrêtez les meurtres !" a écrit Volodymyr Zelensky sur Twitter, accusant la Russie de l'attaque.

Les appels du président sont cependant écartés jusqu'à présent.

Même si les pays occidentaux ont fait preuve d'une détermination inébranlable pour condamner l'agression militaire de Moscou à travers une série de sanctions destinées à paralyser l'appareil militaire russe, une zone d'exclusion aérienne reste le Rubicon que l'Occident ne veut pas franchir.

Une stratégie récente

Concept relativement nouveau, la zone d'exclusion aérienne - ou NFZ en anglais - a vu le jour au début des années 1990, pendant la guerre du Golfe. Une coalition de 35 nations a fait équipe pour repousser les forces irakiennes de Saddam Hussein hors du Koweït.

La théorie est simple : une zone d'exclusion aérienne est une zone limitée au-dessus de laquelle les avions d'origine spécifique ne sont pas autorisés à voler. Ce principe serait l'équivalent aérien d'une zone démilitarisée.

Alik Keplicz/AP
La maîtrise du ciel est stratégique dans un conflit arméAlik Keplicz/AP

En pratique, cependant, le concept est à la fois compliqué et risqué.

Pour faire respecter cette interdiction, il faut déployer des avions de surveillance et de combat afin de détecter, identifier et, si nécessaire, abattre tous ceux qui violent les restrictions.

En 1991, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ont instauré une zone d'exclusion aérienne dans le nord de l'Irak pour empêcher les atrocités commises par Bagdad à l'encontre de la minorité kurde.

Pendant une dizaine d’années les États-Unis et leurs alliés ont effectué plus de 280 000 sorties aériennes, selon le Pentagone.

Autre exemple d'exclusion aérienne : en 1993 l'OTAN a appliqué cette stratégie pendant la guerre de Bosnie. En 2011, ce dispositif a été mis en place pendant la guerre civile libyenne. Cette maîtrise du ciel a ouvert la voie aux forces rebelles pour renverser le régime de Mouammar Kadhafi.

Aujourd'hui, Volodymyr Zelensky multiplie les appels pour demander à l'Alliance une zone d'exclusion aérienne au-dessus de l'Ukraine. "Nous le répétons tous les jours : fermez le ciel au-dessus de l'Ukraine", insiste-t-il.

"Si vous ne le faites pas, si vous ne nous donnez pas au moins des avions pour que nous puissions nous protéger, il n'y a qu'une seule chose à conclure : vous voulez que nous soyons tués très lentement."

Pourquoi un refus de l’OTAN ?

Contrairement à l'Irak, la Bosnie et la Libye, une zone d'exclusion aérienne en Ukraine opposerait l'OTAN à une puissance nucléaire : la Russie. De plus, Moscou dispose de la deuxième armée la plus puissante du monde. Les occidentaux veulent éviter un tel affrontement.

"Je pense que tous les encouragements à impliquer maintenant l’OTAN dans le conflit militaire sont irresponsables", juge la Première ministre lituanienne Ingrida Simonyte.

Le secrétaire général de l’Alliance, Jens Stoltenberg, souligne cette ligne rouge à chaque fois qu'un journaliste l'évoque.

"Nous comprenons le désespoir, mais si nous faisions cela, nous nous retrouverions avec quelque chose qui pourrait conduire à une guerre totale en Europe impliquant beaucoup plus de pays et beaucoup plus de souffrances", répondait-il la semaine dernière.

Pour faire suite à la demande de Volodymyr Zelensky, les États membres devraient dans les faits déployer leurs avions de chasse dans l'espace aérien ukrainien pour traquer les forces russes.

Petros Karadjias/ AP
Une zone d'exlcusion aérienne en Ukraine risquerait de provoquer un affrontement direct entre l'OTAN et la RussiePetros Karadjias/ AP

Les pays occidentaux seraient alors contraints d'attaquer les systèmes de défense aérienne au sol de Moscou afin de protéger leurs propres avions. Certains de ces systèmes pourraient être stationnés hors d'Ukraine, ce qui obligerait l'OTAN à frapper le territoire russe ou bélarus pour garantir sa suprématie aérienne.

Selon toute vraisemblance, ce scénario conduirait à la confrontation ouverte et directe que les Alliés tiennent tant à éviter.

"Nous ne faisons pas partie de ce conflit. Et nous avons la responsabilité de veiller à ce qu'il ne s'intensifie pas et ne s'étende pas au-delà de l'Ukraine", insiste Jens Stoltenberg.

Le risque est si élevé qu'une proposition polonaise d'envoyer tous ses avions de combat MiG-29 en Ukraine via une base américaine en Allemagne a été rejetée par Washington. Cette suggestion soulevait "de graves inquiétudes pour l'ensemble de l'alliance de l'OTAN", une référence à peine voilée à une éventuelle épreuve de force contre le Kremlin.

À Moscou, Vladimir Poutine a déjà prévenu qu'une zone d'exclusion aérienne par une tierce partie serait considérée comme une "participation au conflit armé".

Une intervention directe de l'Alliance donnerait au président russe une excuse pour réviser l'invasion de l'Ukraine comme une guerre de survie contre l’avancée de l'OTAN. Cet argument galvaniserait davantage les citoyens en faveur de la campagne militaire.

Mais à Kyiv, Volodymyr Zelensky rejette toutes ces inquiétudes. Il continue de plaider en faveur de la fermeture du ciel ukrainien à "tous les missiles russes" et aux "avions militaires russes". Dans une réponse cinglante à Jens Stoltenberg, le président ukrainien rejette la responsabilité des pertes civiles sur l'Occident.

"Toutes les personnes qui meurent à partir de ce jour mourront aussi à cause de vous, à cause de votre faiblesse, à cause de votre manque d'unité", estime le président.

Une fenêtre d'opportunité

Les combats ont entrainé le plus grand exode depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Selon les Nations Unies, plus de deux millions d'Ukrainiens ont fui le pays en moins de deux semaines pour rejoindre les Etats voisins. L'Union européenne a activé une loi jamais utilisée auparavant pour accueillir ces réfugiés.

Selon Bruno Lété, chargé de mission au German Marshall Fund, la détérioration rapide de la situation offre une "fenêtre d'opportunité" pour l'OTAN. L'Alliance pourrait établir une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la partie occidentale de l'Ukraine, que les forces russes n'ont pas encore atteinte, et créer ainsi un corridor humanitaire qui permettrait la sortie ordonnée et sûre des citoyens.

AP
Bombardement russe sur la vile de MarioupolAP

"C'est faisable dès maintenant, avec un faible risque. Nous voyons que les forces russes sont actuellement concentrées dans l'est de l'Ukraine et autour de Kyiv", explique l’analyste à Euronews.

Il admet avoir récemment changé d'avis sur la ligne rouge de l'OTAN. "Compte tenu de la progression très lente de la guerre, je ne pense pas que la Russie ait actuellement même la capacité d'empêcher la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne dans l'Est", ajoute-t-il.

Même si la zone d'exclusion aérienne est géographiquement ciblée, note Bruno Lété, l'opération nécessiterait toujours le feu vert de chacun des États membres de l'OTAN. Cette unanimité semble peu probable. Les Alliés ne veulent pas risquer une escalade qui impliquerait un engagement sans fin précise.

De plus, toute tentative d'imposer une zone d'exclusion aérienne devrait, en principe, être soutenue par une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, comme ce fut le cas lors des interventions en Bosnie et en Libye.

En tant que membre permanent du Conseil de sécurité, la Russie peut donc user de son droit de veto pour rejeter toute résolution qui condamnerait l'invasion ou qui autoriserait une intervention militaire.

Le gouvernement ukrainien pourrait inviter officiellement les forces étrangères à entrer dans son pays, comme l'a fait le gouvernement irakien avec la coalition, dirigée par les États-Unis, envoyée en 2014 pour combattre les terroristes du groupe État islamique.

Au vu des derniers discours de Volodymyr Zelensky, l'invitation semble être toujours sur la table malgré les efforts répétés de l'Occident pour la refuser.