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La Pologne se divise sur les "acquis" européens


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La Pologne se divise sur les "acquis" européens

A l’occasion du soixantième anniversaire du Traité de Rome, nous parcourons l’Union européenne dans une édition spéciale d’Insiders en nous rendant dans quelques-uns des Etats membres dont la Pologne. Son gouvernement ultraconservateur est accusé par l’opposition de remettre en cause des valeurs européennes fondamentales en s’en prenant aux médias et de minimiser les bénéfices économiques engrangés par son pays du fait de l’adhésion à l’Union. La société polonaise est aujourd’hui particulièrement divisée sur les questions européennes.

Lors de la journée internationale des femmes le 8 mars à Varsovie, elles étaient des milliers à manifester contre la politique du gouvernement ultraconservateur. Alicja Bobrowicz, journaliste d’un journal de la gauche libérale “Gazeta Wyborcza” qui couvre l‘évènement, estime que les valeurs européennes comme l‘état de droit et la liberté de la presse sont menacées en Pologne. “Je m’inquiète pour ma liberté d’exercer, dit-elle. Récemment, des journalistes ont été exclus du Parlement polonais et nous, on n’y a plus qu’un accès limité ; cela devient de plus en plus difficile de faire notre travail, la liberté de la presse est restreinte, déplore la jeune femme avant d’ajouter : Je ne sais pas ce qui va se passer si les choses empirent, on est vraiment inquiet pour notre avenir.”

Alors que cette mobilisation massive a fait la une des journaux d’opposition, elle a été minimisée par les médias pris en main par le gouvernement. Le parti au pouvoir Droit et justice a placé les médias publics sous le contrôle direct du gouvernement. Ce qui a fait dégringoler la Pologne à la 47ème place du Classement mondial de la liberté de la presse.

Repolonisation des médias

Les ultraconservateurs étendront-ils leur main mise sur la presse privée ? Ils prévoient déjà de “repoloniser” le marché médiatique en limitant les capitaux étrangers dans les journaux régionaux d’ici aux élections locales de l’an prochain. Manière d‘étendre leur influence politique selon l’opposition.

De son côté, Krzysztof Skowronski, le président de l’Association des journalistes polonais proche du pouvoir, défend le projet de loi. “Quand la Pologne a rejoint le marché unique, nous l’avons fait en étant pauvres et donc nous n’avons pas – ou alors quasiment pas – reçu la moindre part des bénéfices qui en ont résulté même si nous avons travaillé dur pendant les 27 dernières années, estime-t-il. Le projet du ministre des Finances Mateusz Morawiecki va changer cela : c’est l’objectif principal de cette limite imposée aux capitaux étrangers et de cette ‘repolonisation’ des médias.”

Les médias détenus par des fonds polonais sont eux aussi attaqués : une nouvelle loi pourrait mettre en péril la viabilité économique du groupe “Agora” dont fait partie le journal Gazeta Wyborcza. Le pouvoir a déjà imposé aux administrations publiques de résilier leur abonnement à ce quotidien qui à la fin de l’année dernière, a dû licencier près de 200 personnes.

Pour son rédacteur en chef adjoint Jaroslaw Kurski, le gouvernement polonais eurosceptique tente de remettre en cause tout ce qu’a apporté à la Pologne son adhésion à l’Union européenne. “Tous les changements de ces dernières années de transformation sont perçus par ce gouvernement comme un complot des élites post-Solidarność et post-communistes et notre journal Gazeta Wyborcza comme un symbole de ce changement est directement visé, affirme-t-il. Le gouvernement et toutes les entreprises d’Etat ont retiré toute la publicité à ‘Gazeta Wyborcza’, nous sommes une cible de la haine de ce gouvernement,” insiste-t-il.

Insiders - Press freedom in Poland

A l’image d’autres dirigeants comme ceux de la Hongrie, le gouvernement polonais agit au niveau financier pour s’en prendre à la presse privée et il vise les médias publics en imposant directement son emprise.

Jaroslaw Kurski renchérit : “[Les populistes] ont viré 250 journalistes des médias publics en un claquement de doigt. Depuis les lois martiales, il n’y avait pas eu de purges d’une telle ampleur ; c’est le retour de propagande du temps des communistes, mais à l’envers, ils ne supportent pas le moindre critique,” s’indigne-t-il.

Retombées économiques de l’adhésion ?

L’Union européenne, ce sont des valeurs comme la liberté de la presse, c’est aussi un essor économique qui s’est traduit par un PIB qui a plus que doublé depuis l’adhésion de la Pologne en 2004. Les ultraconservateurs se sont fait élire en octobre 2015 en affirmant que la Pologne était en ruines. Une idée qui reste ancrée chez leurs partisans.

Allons voir ce qu’il en est dans le monde agricole. Dans le village de Krępa, la situation de Sylwester s’est améliorée depuis 2004.

Quand il a pris la suite de son grand-père dans les années 90, l’exploitation de Sylwester était à l’image des petites fermes laitières typiques des campagnes polonaises de l‘époque. Elle comptait 8 vaches au début de son activité, c’est 500 aujourd’hui.

Alors qu’en 2004, beaucoup ont craint leur disparition du fait de l’adhésion, l’inverse s’est produit dans bien des cas, comme dans celui de Sylwester. “En réalité, ces craintes étaient infondées : les agriculteurs qui voulaient se développer qu’ils aient des fermes de petite taille ou de taille moyenne ont eu la possibilité de le faire grâce aux programmes de modernisation financés par l’Union,” fait-il remarquer. Et Sylwester lui-même en a bénéficié.

Aujourd’hui, il vend son lait transformé en poudre jusqu’en Chine et en Nouvelle-Zélande. Il sait bien que c’est grâce aux accords commerciaux européens qu’il peut accéder à des marchés internationaux. “Quand j‘étais un jeune exploitant, raconte-t-il, tous ces programmes de soutien de l’Union européenne ont été vraiment importants pour moi, ils m’ont permis d’avancer, de me développer et de réaliser mon projet professionnel. J’ai utilisé toutes les possibilités de financement auxquelles j’avais droit,” insiste-t-il.

Insiders - Agriculture in Poland

Les Polonais restent europhiles

La solidarité est l’un des principes clés de l’Union. La Pologne est de loin, le premier pays bénéficiaire de fonds européens, elle touche trois fois plus que sa contribution.

À Varsovie, nous avons rendez-vous avec le président de l’Institut des affaires publiques. Dans les études que Jacek Kucharczyk a menées, il apparaît que les Polonais font davantage confiance aux institutions européennes qu‘à celles de leur pays. Ils restent europhiles parce qu’ils partagent les valeurs de l’Union et pas seulement parce qu’ils bénéficient de son argent. “L’adhésion à l’Union européene a été vue – et ça l’est encore – comme la meilleure garantie pour la Pologne qu’elle resterait parmi les nations libres occidentales et qu’elle ne ferait pas partie des satellites russes, c’est le principal motif du soutien à l’adhésion dans ce pays, assure-t-il. L’Union européenne est la seule chance d’avoir la paix, la stabilité et la prospérité économique dans un contexte de mondialisation,” conclut-il.

Se dirige-t-on vers une Europe à plusieurs vitesses ? Alors que certains Etats membres veulent s’orienter vers une plus grande intégration, d’autres refusent d’en entendre parler. La question devrait provoquer d’intenses débats dans une Pologne déjà profondément divisée sur l’Union.

Hans von der Brelie avec Stéphanie Lafourcatère

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