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La Hongrie vit dans la peur de l'ennemi

Sous l'impulsion de Viktor Orbán, la Hongrie est devenue une terre fertile pour une idéologie anti-migrants, anti-ONG et anti-mondialisation.

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La Hongrie vit dans la peur de l'ennemi

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Portés par le Premier ministre nationaliste Viktor Orbán et des formations d’extrême-droite, les discours les plus radicaux font leur lit en Hongrie. Ils ciblent de nouveaux “ennemis” : les migrants, les ONG, les homosexuels, Bruxelles ou encore le milliardaire juif américain d’origine hongroise George Soros qui est au coeur d’une vaste campagne de dénigrement. À cinq mois des élections législatives lors desquelles le dirigeant hongrois briguera un troisième mandat, l’opinion publique se montre réceptive à ces idées tandis qu’une minorité d’opposants défenseurs de la démocratie et des libertés tentent de faire entendre leur voix.

Point of view

Les régimes autoritaires ont toujours besoin d'un grand ennemi contre lequel se battre, pour appeler la nation à mener une guerre contre lui. Mais le seul but, c'est de détourner l'attention des gens des vrais problèmes de la nation

Róbert Mólnár Maire de Kübekháza

Le 23 octobre dernier, jour de fête nationale, la Hongrie commémorait l’insurrection de 1956 contre le régime communiste. Une nouvelle occasion pour le premier ministre Viktor Orbán de s’en prendre à ceux qu’il n’a de cesse d’accuser de planifier la destruction de la civilisation européenne. “Les puissances de la mondialisation essayent de forcer l’ouverture de nos portes et travaillent à faire de nous, les Hongrois, des Homo Brusselius, lance-t-il à la tribune à Budapest.

“Aujourd’hui, dans le sillage de la mondialisation, des empires financiers ont émergé : c’est cet empire de la spéculation financière qui s’est emparé de Bruxelles et de plusieurs Etats membres, c’est cet empire qui nous fait supporter ce mouvement de population de masse de l‘époque moderne, avec des millions de migrants et une nouvelle invasion migratoire, martèle-t-il. Ils ont imaginé un plan pour transformer l’Europe en un continent à la population mélangée ; nous seuls leur résistons aujourd’hui,” assure-t-il.

“On perd nos libertés”

Dans la foule, quelques voix dissonantes accusent le gouvernement Orbán. L’ambiance se tend. Un petit groupe d’opposition réclame plus de démocratie et de liberté d’expression. Ses membres se font expulser par les services de sécurité sous les yeux de notre reporter Valérie Gauriat. “Le gouvernement corrompu doit dégager ! Vous faites honte à la mémoire de 1956 ! C’est une bande de sales voleurs !” crie un des hommes qui est emmené.

Parmi ces opposants, Rékasi Zsigmond Károly, artiste et militant des droits de l’homme. “On manifeste contre la corruption dans notre pays, contre la mise en place d’un Etat policier, contre la destruction de nos droits civils : on perd nos libertés petit à petit, dénonce-t-il. Beaucoup de jeunes quittent le pays pour aller à l‘étranger et pouvoir vivre librement ; moi, je crois qu’on doit lutter dans notre pays,” estime-t-il.

“Les Blancs vont disparaître !”

Un autre type de combat anime Balázs László. A 22 ans, il est l’un des fondateurs du nouveau parti identitaire Force et Détermination, bien décidé à se présenter aux élections du printemps prochain. “D’après les statistiques, dans cinquante ou soixante ans, la population du continent pourrait être remplacée d’un point de vue ethnique : les estimations disent qu‘à peu près, 30 millions – et même jusqu‘à 70 millions – de Musulmans du Moyen-Orient vivent déjà ici en Europe, assure-t-il. La communauté tsigane européenne représente entre 10 et 12 millions de personnes et puis il y a aussi les immigrés africains : on peut dire que dans les dix ans qui viennent, un milliard de personnes pourrait quitter l’Afrique, dit-il avant d’ajouter : Notre population continue de décliner tandis que le nombre de ceux qui arrivent ou qui sont déjà avec nous augmente sans cesse et si on ne se rend pas compte de cela, alors les Blancs vont disparaître.”

Lors d’un rassemblement de son mouvement, voici ce qu’il crie sur la scène installée pour l’occasion : “J’ai le courage de dire qu’ici et maintenant, la droite radicale est de retour !”

Nous voulons interroger les militants sur leurs motivations. “On doit empêcher par exemple, le néolibéralisme et l’immigration musulmane d’entrer dans notre pays et empêcher qu’il se produise ce qui arrive dans les pays occidentaux et qui à mon avis, mène les pays occidentaux à la ruine,” répond l’un d’entre eux.

Nous voulons lui poser une autre question : “Que répondez-vous aux gens qui assimilent votre parti aux néonazis ?” Mais le jeune chef du parti nous interrompt. Un autre sympathisant nous insulte et tape notre caméra. “On est pas très bienvenus et on ne peut interroger personne à part le leader,” précise notre journaliste Valérie Gauriat.

ONG, Bruxelles, Soros… Quel sera le prochain ennemi ?”

La défense de l’identité hongroise face à l’invasion étrangère, c’est aussi le cheval de bataille du gouvernement. Cible de la dernière campagne placardée dans tout le pays, George Soros, le milliardaire et philanthrope juif américain d’origine hongroise. Accusé d’avoir planifié une invasion migratoire en Europe, il est aussi le premier visé par la nouvelle loi obligeant les ONG hongroises à s’identifier comme “organisation bénéficiant de financements étrangers” au-delà de 24000 euros.

Cette loi fait l’objet d’une “procédure d’infraction de l’Union européenne” à laquelle s’est ajoutée une résolution appelant au déclenchement de l’article 7 du traité de l’Union européenne. Elle pénalise nombre d’organisations caritatives en les stigmatisant, souligne le porte-parole de l’Open Society Institute à Budapest, qui chapeaute les actions philanthropiques de George Soros en Hongrie.

“Cette stigmatisation se résume à faire passer les ONG pour des agents étrangers : ce qui leur pose beaucoup de problèmes pour avoir des financements”, explique Csaba Csontos, “parce qu’il est peu probable que les gens veuillent bien soutenir des organisations estampillées comme agents étrangers. Mais cette campagne a une conséquence plus grave : elle crée en fait, des ennemis. Il y a eu d’abord les ONG, puis Bruxelles, puis George Soros qu’on nous a présentés comme des ennemis : quel sera le prochain ennemi ? lance-t-il. Créer des ennemis de manière générale aboutit à de la violence : on espère vraiment que cette campagne de haine ne se finira pas comme cela,” indique-t-il.

Nous avons rendez-vous dans les locaux du centre communautaire Aurora. Devant la porte, on découvre des tags anti-Soros laissés sur le trottoir par un groupe d’extrême-droite. L’organisation héberge plusieurs petites associations de défense des droits de l’homme et des minorités. “Ici, on a les juifs, les tsiganes, les homosexuels, les drogués… La plupart de ces ONG sont dans la ligne de mire de la machine de propagande et du gouvernement, souligne le porte-parole du centre Áron Lukács. L‘État a abandonné de nombreuses catégories de la population hongroise, essentiellement ceux qui ont besoin d’aide et ce sont précisément les ONG qui les aident, poursuit-il. Parfois, c’est très dur de travailler dans un tel contexte parce qu’on ressent cette haine, cette colère engendrées par la propagande,” confie-t-il.

“La Hongrie est un mauvais choix pour les migrants et Ásotthalom, le pire”

Direction le sud du pays à la frontière avec la Serbie. C’est là qu’a été érigée une barrière de 175 kilomètres de long après l’afflux de migrants qui avaient traversé illégalement la frontière par milliers en 2015. Un souvenir qui a marqué les habitants du village d‘Ássothalom.

Les langues sont parfois acerbes quand il s’agit de George Soros ou des réfugiés.
“D’abord, il faudrait tuer le vieux, lance un vieil homme. C’est dur de gagner face à quelqu’un qui réfléchit comme ça : les gens comme ça, on ne peut les battre que si on les met six pieds sous terre,” s’indigne-t-il. Une autre habitante renchérit : “On ne veut pas du tout être infestés dans notre vie et dans notre foi chrétienne, on ne veut pas des réfugiés.” Un autre passant renchérit : “Il faudrait les attacher à la barrière et les fusiller : comme ça, plus personne n’osera venir ici,” gronde-t-il.

Le maire d‘Ásotthalom a produit un petit film dans lequel il fait la promotion de ses garde-frontières municipaux. Une vidéo qui a fait le tour du monde sur les réseaux sociaux. Sa brigade frontalière y est présentée à la manière d’une série télé et le maire lui-même y lance un message aux candidats à l’immigration : l’accès au pays est illégal en dehors des postes frontières officiels. Il leur conseille de passer par la Croatie ou la Slovénie et avertit : “La Hongrie est un mauvais choix et Ásotthalom, le pire.”

Vice-président du Jobbik, le parti d’extrême-droite hongrois et principal concurrent du Fidesz au pouvoir, le maire d‘Ásotthalom László Toroczkai a créé sa propre brigade frontalière. Une poignée d’hommes qui, nous dit-il, ont capturé plus de clandestins que la police de l’Etat.

“Beaucoup de gens sont arrivés du Pakistan ou du Bangladesh ou par exemple du Maroc ou du Kosovo et il n’y pas de guerre là-bas, ce ne sont pas des réfugiés, mais ils attaquent cette clôture toutes les semaines,” dénonce-t-il.

Notre reporter lui demande : “Qui est le bienvenu dans votre ville ?”

“On veut protéger nos traditions, lui répond László Toroczkai. Je respecte l’Islam, mais l’Islam est impossible dans mon pays parce qu’il n’est pas compatible avec les traditions hongroises ; notre ville est hongroise, catholique, catholique romaine. On peut accepter ceux qui respectent cela : une ville hongroise, catholique, européenne.”

László Toroczkai est aussi connu pour vouloir interdire le port du voile islamique, l’appel à la prière ou encore les gestes d’affection publics de la part d’homosexuels, à Ásotthalom.

De nouveaux immigrés… européens

Son village est souvent cité en exemple, par les mouvements identitaires et suprémacistes blancs d’Europe et des Etats-Unis. Et a attiré quelques immigrés conformes, eux, à l’idéal du maire. On nous indique la maison d’une ressortissante allemande qui s’est installée sur place récemment. Nous nous approchons du portail et lui demandons : “Vous voulez bien nous dire quelques mots sur ce qui vous a décidé à venir ici ?”

Regina Riederer :
“Ah oui, je peux vous le dire ! Mais après, vous n’allez pas vouloir le diffuser !”

Valérie Gauriat :
“Pourquoi ?”

Regina Riederer :
“Pourquoi ? C’est Merkel ! Merkel, c’est Satan ! Merkel et Soros, c’est le cheval de Troie !”

Regina nous invite à entrer chez elle. Elle est arrivée en mai dernier. Elle vit à quelques centaines de mètres de la clôture anti-migrants et se sent en sécurité à Ásotthalom, assure-t-elle. “Les frontières sont ouvertes aujourd’hui en Allemagne, c’est un scandale !” s’exclame-t-elle. “Je me suis dit qu’il fallait que je sorte de là, et que cet endroit serait bien : il y a une frontière et ils vont protéger la frontière. Et je sais que si les migrants passent la frontière, ok, ils ne me tueront pas, ils iront en Allemagne, pour l’argent ! Mais un jour, c’est sûr : en Allemagne, il n’y aura plus d’argent !” prévient-elle.

Des demandeurs d’asile qui attendent en Serbie

L’entrée illégale dans le pays est passible de trois ans de prison. Au printemps dernier, le Parlement hongrois a approuvé la détention systématique des demandeurs d’asile dans deux camps de transit fermés, proches de la frontière serbe. C’est l’une des dispositions de la nouvelle loi hongroise sur l’asile qui sont jugées contraires aux lois internationales et qui font l’objet d’une injonction de l’Union européenne.
Nous tentons de nous rendre dans ces camps, mais leur accès est interdit aux médias.

Partons en Serbie. Quelque 6000 personnes y sont enregistrées comme candidats à l’asile en Hongrie. Le centre pour migrants de Subotica est le plus proche de la frontière hongroise. Il héberge surtout des familles qui attendent en moyenne un an ou plus d‘être inscrits sur les listes des admissibles en Hongrie.

“La Serbie est devenue un grand centre de réfugiés pour ceux qui veulent demander l’asile dans l’Union européenne”, constate Safet Resulbegovic, du Commissariat pour les réfugiés et les migrations de Serbie. “Toutes ces lois en rendant les demandes d’asile plus compliquées et en maintenant les gens plus longtemps dans l’attente d’une décision, cela ne fait que laisser le champ libre au trafic et aux passeurs,” constate-t-il.

“Et les vrais problèmes de la nation ?”

Retour en Hongrie pour terminer notre voyage. Nous nous rendons à quelques kilomètres de la fin de la barrière à la jonction entre la Serbie, la Roumanie et la Hongrie. “Notre petit village”, c’est le slogan inscrit sur un panneau qui accueille les visiteurs de la paisible commune de Kübekháza, semée de fleurs et de drapeaux européens.

Sur place, les rares affiches de la campagne anti-Soros ont été accrochées dans la nuit par des inconnus, nous dit-on. Déchiré à plusieurs reprises par l’histoire, le village vit en harmonie avec ses voisins serbes et roumains et craint que la barrière ne change tout.

Le maire de Kübekháza nous reçoit dans le café géré par la commune auquel il prête régulièrement main forte. La politique de fermeture des frontières de Viktor Orbán l’indigne. Et participe d’un discours de rejet qui ne fait qu’isoler et diviser le pays, dit-il, en occultant les vraies priorités.

“Les régimes autoritaires, autocratiques ont toujours besoin d’un grand ennemi contre lequel se battre, pour appeler la nation à mener une guerre contre lui, affirme Róbert Molnár. Mais le seul but, c’est de détourner l’attention des gens des vrais problèmes de la nation : le problème du système de santé n’a pas été réglé, le problème du système éducatif n’a pas été réglé, 700.000 personnes ont émigré de ce pays pour échapper à la situation parce que pour eux, il n’y a pas d’avenir, pas d’espoir et ce que je constate, c’est qu’aujourd’hui en Hongrie, on s’occupe de tout sauf des gens,” déplore-t-il.