Des manifestations étudiantes ont éclaté en région parisienne à la mi-septembre avant de s'étendre à tout le pays. Certaines ont ensuite donné lieu à des affrontements avec la police.
Lorsque des élèves d'un établissement de Créteil, dans la banlieue sud-est de Paris, ont rejoint leurs enseignants pour manifester et réclamer davantage de moyens et de personnel, ils ne pouvaient imaginer que leur mobilisation contribuerait à déclencher un mouvement à l'échelle nationale.
La mobilisation, lancée le 17 septembre, a rapidement pris de l'ampleur après la diffusion de vidéos des rassemblements sur les réseaux sociaux. Des élèves de toute la France ont alors rejoint le mouvement, appelant le gouvernement à agir face aux classes surchargées, au manque d’enseignants, aux équipements vétustes et à d'autres motifs de mécontentement.
Plus de deux semaines après la première manifestation, les syndicats lycéens ont appelé les élèves à se rassembler mardi pour une journée d'action massive. En parallèle, des centaines d'établissements étaient totalement ou partiellement fermés lundi, les autorités ayant estimé que les conditions de sécurité nécessaires n'étaient pas réunies.
"Une dérive globale"
Si de nombreuses manifestations se sont déroulées dans le calme, d'autres ont été entachées par des émeutes et des affrontements en marge avec les forces de l'ordre. Selon le ministre de l'Intérieur, plus de 5 060 personnes ont été interpellées, dont 87 % de mineurs. Dans le même temps, plus de 170 élèves, 78 membres du personnel et plus de 600 policiers ont été blessés depuis le début du mouvement.
Partout en France, plusieurs établissements ont été dégradés, incendiés ou saccagés. Dans certains cas, des casseurs se sont infiltrés dans les cortèges.
Lundi, un adolescent de 15 ans a été grièvement blessé par une grenade policière à Lens, dans le nord de la France, entraînant l'amputation de sa main. Le procureur de la République Étienne Thieffry a indiqué devant la presse qu'il n'était pas encore établi de manière définitive "si le jeune homme a ramassé la grenade" ou si celle-ci lui a été lancée.
À Tours, dans le centre de la France, la famille d'un lycéen de 16 ans a déposé dimanche une plainte pour violences policières, après qu'il a perdu la vue de l'œil droit les jours précédents. Selon le procureur de la République, les blessures du garçon laissent penser qu'il a pu être touché par un tir de balle en caoutchouc. Dans les deux cas, une enquête est en cours.
La Ligue des droits de l'homme (LDH) a dénoncé une "dérive globale de l'État de droit et un mépris des cadres juridiques" lors des interventions policières impliquant des élèves.
Lors d'une conférence de presse lundi, Nathalie Tehio, présidente de l'organisation, a estimé que le droit international n'était pas seulement "bafoué", mais en réalité "totalement piétiné".
"S'il n'y a pas de trouble, il n'y a pas d'action d'usage de la force"
Pourtant, Stanislas Gaudon, porte-parole d'Alliance Police Nationale, considéré comme le syndicat majoritaire de la police, a assuré à Euronews que les forces de l'ordre restaient concentrées sur la sécurisation des abords des établissements.
"Lorsqu'il y a des actes d'agression et un recours à la force, il s'agit de déterminer la proportionnalité et la légitimité de l'intervention."
"Si cela se fait contre des individus qui ont tiré des mortiers sur des policiers ou lancé de l'acide, alors le recours à la force pour les disperser est nécessaire. Je n'aime pas employer les termes 'répression' ou 'suppression' des mobilisations étudiantes. Ce n'est pas le sujet. S'il n'y a pas de trouble dans l'espace public, il n'y a pas de usage légitime de la force par les forces de l'ordre", a déclaré Gaudon.
Le mouvement gagne le terrain politique
La persistance des tensions a fini par placer le gouvernement sous pression, alors que les responsables politiques se saisissent à leur tour des revendications des élèves et cherchent une issue aux perturbations.
Vendredi, le ministre de l'Éducation Édouard Geffray a reçu les syndicats et des représentants du personnel, ainsi que des associations de parents d'élèves. Le même jour, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a affirmé que des manifestations violentes avaient touché "d'une manière ou d'une autre" 735 des 3 700 établissements du pays.
Dimanche, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé un plan d'action en cinq points. Il a assuré que le gouvernement restait déterminé à éviter les suppressions de cours, à améliorer les infrastructures en partenariat avec les collectivités, à mieux organiser les journées scolaires, à rendre Parcoursup – la plateforme française d’inscription à l’université – plus transparente et, plus largement, à mieux accompagner les élèves.
La gauche radicale s'est particulièrement mobilisée en soutien au mouvement. Jean-Luc Mélenchon, chef de La France insoumise, a déclaré jeudi : "Nous voulons que la jeunesse de ce pays sorte de cet épisode la tête haute, en ayant gagné quelque chose et en ayant appris."
Ses détracteurs l'accusent, ainsi que son parti, de galvaniser et d'instrumentaliser la mobilisation des jeunes à des fins politiques. Mélenchon affirme de son côté que LFI soutient le mouvement sans l’organiser et qu’il souhaite qu'il reste non violent.
Syndicats d'enseignants : "Le système scolaire est en crise"
Interrogé par Euronews, Jean-Rémi Girard, enseignant et président du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC), a insisté sur les dangers d'une instrumentalisation du mouvement.
"Nous devons être extrêmement prudents pour ne pas transformer ce qui se passe – quel que soit le camp politique impliqué – en outil politique, car c'est très dangereux."
"Nous sommes ceux qui sont sur le terrain, et nous devons être pris en considération et protégés. Il est déjà assez difficile de recruter du personnel, étant donné le manque d'attractivité de notre métier ; si en plus nous ne sommes pas protégés, il sera encore plus compliqué de trouver des enseignants dans les années à venir."
Vendredi, un professeur a également été aspergé d'essence en marge d'une manifestation lycéenne à La Ciotat, dans le sud de la France. Un élève de 16 ans a depuis été placé en garde à vue.
Selon Girard, les revendications portées par les élèves sont loin d'être nouvelles.
"Nous avons de plus en plus de mal à remplacer les enseignants absents, les classes françaises comptent parmi les plus chargées d'Europe, les salles ne sont pas correctement équipées lors des vagues de chaleur. Ce sont des problèmes que nous connaissons déjà."
"Le point de départ, c'est que le système scolaire est en crise, et ce depuis longtemps", a-t-il déclaré, en soulignant qu'une minorité d'individus était à l'origine de la plupart des épisodes les plus violents.
"Ils viennent là pour chercher la confrontation, et je l'ai constaté."
"Nous avons un groupe de collègues qui se tient devant l'établissement pour parler avec les élèves, afin d'empêcher que la situation ne dégénère. Tout peut arriver et, en cinq minutes, l'ambiance peut changer complètement. Nous sommes des visages connus pour les élèves, nous avons une relation établie avec eux et nous voulons maintenir un dialogue permanent."
De nombreux parents soutiennent les mobilisations
Si certains parents ont conseillé à leurs enfants de se tenir à l'écart des rassemblements, allant parfois jusqu'à leur interdire de se rendre en cours, la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE), l'une des plus grandes associations de parents en France, a affiché son soutien aux élèves en grève.
"Nous soutenons les demandes pour que nos enfants puissent étudier dans de meilleures conditions", a déclaré Mustafa Ozcelik, vice-président de la FCPE, à Euronews.
Il souligne que nombre de parents partagent les inquiétudes de leurs enfants concernant les classes surchargées, les pénuries et absences d'enseignants, les difficultés à recruter dans certaines matières, le manque de médecins scolaires et des salles de classe qui deviennent étouffantes en été.
"Les personnels, les parents et, au bout du compte, les élèves eux-mêmes veulent pouvoir retourner en cours. Les élèves sont assez lucides pour savoir s'ils doivent continuer à manifester ou non, ce n'est pas à nous d'en décider. Mais à partir du moment où ils obtiennent les garanties qu'ils réclament, tout le monde retournera à l'école."