Les récentes restrictions de Starlink en Ukraine mettent en lumière la dépendance européenne aux technologies américaines. Avec le programme IRIS² et plusieurs projets militaires, l'Europe cherche à renforcer son autonomie dans le domaine des communications par satellite.
Cette semaine, l'armée ukrainienne a signalé des restrictions du service de satellites Starlink, avec une connexion désormais interrompue dès que les terminaux se déplacent à plus de 160 kilomètres par heure, comme c'est le cas pour les drones. Le service a d'abord été rétabli partiellement, mais une limite maximale est restée de vigueur sans que l'on ne sache qui a ordonné ces restrictions.
Elon Musk a rejeté toute responsabilité. Le patron de SpaceX a déclaré sur X que Starshield était placé sous le contrôle du gouvernement américain.
Les deux services de Space X sont toutefois à distinguer : Starlink et Starshield sont tous deux des produits de SpaceX, mais s'adressent à des clients différents.
Starlink est le service destiné aux particuliers et aux entreprises tandis que Starshield est l'offre réservée aux gouvernements et aux forces armées. D'après certains médias, c'est la version militaire qui est concernée.
Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, a vivement réagi sur X déclarant : "Hey, Elon Musk, grand homme, tu refais de la politique avec tes produits ? En tant que clients européens, nous te gardons à l'œil."
La Pologne a financé une grande partie des terminaux ukrainiens. La dépendance des forces armées aux liaisons par satellite revient ainsi au premier plan. L'Europe travaille donc depuis longtemps à sa propre solution.
La réponse européenne : IRIS²
Depuis environ six ans, l'Union européenne (UE) travaille sur IRIS², son propre réseau de satellites. Le sigle signifie "Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite".
Le système vise à offrir aux gouvernements, aux entreprises et aux citoyens des liaisons sécurisées et combler les zones blanches en Europe et en Afrique. Pour le chiffrement, il repose sur les technologies quantiques via l'infrastructure européenne de communication quantique EuroQCI.
Début août, la Commission européenne et le consortium SpaceRISE se sont mis d'accord sur sa mise en œuvre (source en allemand). Le réseau doit compter 348 satellites, dont 330 en orbite terrestre basse et 18 en orbite terrestre moyenne. Soixante-six satellites supplémentaires doivent renforcer plus particulièrement la défense, la sécurité et les services de secours.
Selon les calculs de la Commission, la capacité sécurisée pour les utilisateurs publics augmenterait ainsi de 60 % dans l'UE et de 54 % dans le monde.
Le dispositif se concentre d'abord sur les États, les forces armées et les services critiques, puis les particuliers doivent eux aussi pouvoir utiliser le réseau. Les premiers satellites doivent être lancés en 2029. Des premiers services doivent être proposés progressivement à partir de 2029 ou 2030.
Le rôle de l'Allemagne
Côté allemand, le groupe spatial OHB, basé à Brême, pour Orbitale Hochtechnologie Bremen, participe au projet. Il a signé le 31 août avec l'opérateur de satellites SES un contrat d'un montant de près d'un milliard d'euros pour 18 satellites en orbite moyenne (source en allemand). Chaque satellite pèse au lancement environ 2,6 tonnes. Le directeur général d'OHB, Marco Fuchs, voit dans ce programme une étape importante vers une plus grande indépendance européenne.
La part allemande a suscité des tensions dès le début. En décembre 2023, le ministère fédéral de l'Économie a adressé une lettre de mise en garde aux entreprises concernées pour leur demander de clarifier d'urgence la participation de l'industrie allemande et sa part dans la création de valeur, a rapporté la Frankfurter Rundschau.
La Bundeswehr veut disposer de son propre réseau
Indépendamment d'IRIS², la Bundeswehr prévoit de se doter de son propre réseau de satellites, SATCOMBw 4. Il s'agit d'un projet national financé par l'État fédéral. Le général de division Armin Fleischmann, chargé de l'espace au sein du commandement Cyber et information de la Bundeswehr, a déclaré à la chaîne MDR que l'armée planifiait une constellation similaire à Starlink, mais plus petite. Il a expliqué au Handelsblatt qu'elle voulait disposer dans l'espace de "Fritzbox volantes". Le réseau doit d'abord couvrir le flanc est de l'Otan, sous contrôle national. Certains composants doivent provenir de partenaires occidentaux, dont les États-Unis.
Dès septembre 2025, le ministre de la Défense Boris Pistorius avait annoncé lors du congrès spatial de la Fédération de l'industrie allemande à Berlin qu'il investirait au total 35 milliards d'euros dans des projets spatiaux militaires d'ici 2030.
OHB serait ainsi impliqué dans les deux grands projets, IRIS² comme constructeur de satellites et le réseau de la Bundeswehr comme partenaire du groupement.
Une entreprise belge au cœur du programme IRIS²
Plusieurs entreprises construisent les satellites d'IRIS². La plus grande partie ne sera pas fournie par un groupe déjà établi, mais par une jeune entreprise : Aerospacelab, fondée en 2018 et basée à Charleroi, en Belgique, doit construire 264 satellites pour l'orbite terrestre basse.
Selon l'entreprise, le volume du contrat s'élève à 2,4 milliards d'euros. Les satellites doivent être livrés d'ici 2030. Ils doivent être produits dans une nouvelle usine à Charleroi, capable de construire à partir de 2027 jusqu'à 500 satellites par an.
Airbus construit au moins 66 satellites de la première couche dédiée aux communications militaires, qui doivent être prêts en 2029. L'ensemble du segment en orbite basse, avec 330 satellites, est donc attribué. Avec les 18 satellites fournis par OHB pour l'orbite moyenne, le réseau comptera 348 satellites.
Un calendrier ambitieux, freiné par les capacités de lancement
Reste à savoir si le calendrier pourra être respecté. Les premiers satellites doivent être lancés en 2029, alors que, selon les médias, le lancement était initialement prévu deux ans plus tôt.
Les spécialistes considèrent le nombre de lancements de fusées comme le principal goulot d'étranglement. Sans fusées, même les meilleurs satellites ne peuvent pas rejoindre l'espace, et ceux qui ne disposent pas de leurs propres capacités de lancement restent dépendants des autres.
L'Europe mise pour cela sur le lanceur Ariane 6, en service depuis 2024. Andreas Knopp, de l'Université de la Bundeswehr à Munich, rappelle dans l'hebdomadaire Das Parlament le nombre limité de ses lancements, tandis que la politologue Antje Nötzold, de l'université de technologie de Chemnitz, parle dans le MDR d'un "problème de lanceur".
Cette année, Ariane 6 a effectué quatre lancements, dont trois ont mis en orbite des satellites pour Amazon Leo, le service d'internet par satellite du groupe américain, qui doit aussi concurrencer Starlink. Amazon a réservé au moins 18 lancements d'Ariane 6. La Commission a cité début août la passation des marchés de lancement pour IRIS² comme l'une des prochaines étapes.