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En Irak, les lutteuses en combat sur le tapis comme à la ville

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En Irak, les lutteuses en combat sur le tapis comme à la ville

En Irak, les lutteuses en combat sur le tapis comme à la ville
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Professeure de sport, Nehaya Dhaher vivait une vie rangée avec sa mère retraitée jusqu'à ce qu'on lui confie un véritable défi social, plus que physique, dans le sud conservateur et tribal de l'Irak : monter la première équipe de lutte féminine du pays.

"Recruter n'a pas été un problème", se rappelle cette femme de 52 ans. "En revanche, convaincre la société a été difficile, parce que nos traditions ne vont pas vraiment dans ce sens", raconte-t-elle à l'AFP.

Elle ne se destinait en rien à s'engager dans un tel combat dans sa ville, conservatrice, de Diwaniyah, dans le sud agricole de l'Irak où les femmes sont les grandes exclues de l'espace public.

Mais, approchée par un responsable de la Fédération de lutte irakienne, elle s'est finalement laissé convaincre il y a deux ans de trouver et d'entraîner des recrues féminines.

Au début, Nehaya Dhaher a déniché dans son club de sport local cinq volontaires pour former l'équipe des lutteuses d'al-Rafidein, qui signifie "les deux fleuves" en arabe, en référence au Tigre et à l'Euphrate qui traversent l'Irak.

Aujourd'hui, al-Rafidein compte environ 20 membres, âgées d'une quinzaine à une trentaine d'années et qui s'entraînent trois fois par semaine pendant deux heures, après le lycée.

- Menaces -

Sur un immense tapis bleu cerclé de rouge, fenêtres grandes ouvertes pour adoucir un peu la chaleur étouffante, les filles se renversent et se jettent à terre inlassablement, sous le regard de Nehaya, jogging gris et voile bleu.

En short, combinaison ou collant, T-shirt à manches courtes ou longues, elles alternent avec des étirements et d'autres exercices de souplesse.

Mais une fois la porte passée, ces jeunes filles aux sourcils dessinés au crayon, les yeux et les lèvres discrètement maquillés, retrouvent des tenues plus traditionnelles.

Têtes voilées pour la plupart et vêtements couvrants, les lutteuses se fondent dans la foule où plus rien ne les distingue dans ce sud irakien, chiite, où les jeunes générations abandonnent parfois le long drapé noir qui enveloppe la plupart des femmes de la tête aux pieds.

"Ici, les tribus régissent la vie de tous. J'ai reçu des menaces directes et indirectes mais nous avons réussi à nous imposer", se félicite Nehaya Dhaher.

Pour cela, il a fallu en faire un peu plus que les autres coaches, reconnaît son adjointe Nadia Saëb.

"Nous avons tissé des liens de confiance avec les familles des lutteuses", affirme-t-elle à l'AFP. "Nous prenons les filles en charge depuis leurs maisons avant l'entraînement et nous les ramenons après".

"Nous suivons même avec elles leurs parcours scolaires", ajoute fièrement cette Irakienne de 47 ans.

Et cela a payé. Aujourd'hui, les amateurs de sport à Diwaniyah viennent en famille encourager l'équipe lors des compétitions, assure Nehaya Dhaher.

- 40 dollars -

Son club a fait des émules. Trois autres coaches se sont lancées dans l'aventure et des équipes féminines ont vu le jour à Kirkouk, ville mixte au nord de Bagdad où cohabitent Kurdes, Arabes et Turkmènes, et à Bassora, à la pointe sud du pays frontalière de l'Iran.

La lutte féminine a gagné du terrain en Irak et, à Diwaniyah, "petit à petit, les gens ont fini par nous accepter", raconte Alia Hussein, star de l'équipe de 26 ans, qui tente d'obtenir le baccalauréat après avoir arrêté ses études pour aider sa famille.

Désormais décidée à décrocher son diplôme pour rejoindre la faculté et devenir professeure d'éducation physique, cette jeune femme à la coupe garçonne stylisée mène aussi de front sa carrière naissante de lutteuse.

En septembre à Beyrouth, elle a décroché une médaille d'argent lors du premier Tournoi international classique féminin dans la catégorie des moins de 75 kg.

Sa mère Intissar, qui l'a toujours soutenue, reçoit dans son modeste intérieur où trônent à la fois les trophées d'Alia et des images pieuses chiites.

"On est sûr de ce qu'on fait, donc les gens peuvent dire ce qu'ils veulent, on s'en fiche. On ne fait rien de mal. Personne n'a le droit de dire quoi que ce soit", tranche-t-elle.

Ahmad Chemseddine, le patron de la Fédération, était là aussi dès les débuts de ce pari osé. En 2016, son instance n'avait "qu'un tout petit budget" pour les filles de Diwaniyah. Chacune percevait une allocation mensuelle d'une quarantaine de dollars, explique-t-il à l'AFP.

Mais en 2019, assure-t-il, "elles auront plus car l'équipe a eu de bons résultats".

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