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Edouard Leaune : « Notre inquiétude actuelle porte sur les effets de la crise économique »

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Par Valérie Gauriat
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Edouard Leaune est psychiatre, et responsable du Centre de Prévention du Suicide et du dispositif Psymobile à l’Hôpital Psychiatrique du Vinatier, à Lyon. Dans un entretien avec Valérie Gauriat, il souligne la gravité potentielle de la crise économique et des inégalités sociales sur la santé mentale des plus précaires.

Edouard Leaune : « On a observé une augmentation du nombre de demandes sur notre service de prévention du suicide pour des personnes en crise suicidaire. Il est clair qu'on a plus de demandes et que l'on voit que ces demandes portent également sur la condition, sur la situation actuelle, avec des personnes qui évoquent le confinement notamment, ou la crise économique comme des facteurs qui jouent un rôle important sur leur mal être ou leur détresse actuelle. »

Valérie Gauriat : Est ce que cela vous inquiète pour les mois à venir ? Pour la suite ?

Edouard Leaune : « L'inquiétude est effectivement sur les effets au long terme de la crise sanitaire et sociale. Il est évident que se rajoute une difficulté supplémentaire qui est la crise économique et que notre inquiétude actuelle porte notamment sur les effets de la crise économique. On sait qu'il y a un lien très fort entre conduites suicidaires et inégalités sociales et crise économique. On avait observé sur la région, par exemple, une augmentation des taux de suicide entre les années 2008 et 2010. En lien sans doute avec la crise économique de 2007 2008. L'ampleur de la crise économique s'avère encore plus importante cette année et l'année prochaine. Donc on est clairement très inquiet par rapport à ça. On est en train de réfléchir à comment est-ce qu'on peut mettre en place des programmes de prévention spécifiques pour les publics les plus précaires et notamment pour les personnes qui vont rentrer dans la précarité dans les semaines qui viennent, en lien avec les difficultés d'accès à l'emploi et les difficultés économiques pour les personnes qui travaillent actuellement. »

Valérie Gauriat : « Les structures de santé mentale sont-elles à même de faire face à cette situation ? »

Edouard Leaune : « On fait en sorte, en tout cas, de s'organiser autour des besoins qui changent, qui se modifient fréquemment. La psychiatrie, de manière générale, fait un travail sur la question de l'accès aux soins. On sait que l'accès aux soins en santé mentale est particulièrement difficile pour différentes raisons, à la fois parce que les personnes n'ont pas forcément toujours conscience de leurs troubles et n'ont pas connaissance du système de santé et des possibilités d'accès aux soins, dès lors que le système de soins en psychiatrie et parfois complexe et difficile d'accès.

Il y a une mobilisation générale des acteurs de la santé mentale

Il est évident que la situation actuelle nous amène aussi à avancer sur ce point et à rendre l'accès plus facile, par exemple sur l'hôpital.

Nous avons créé une Hotline téléphonique d'accès gratuit et facile pour les personnes ouvertes sept jours sur sept, de 8 heures à 20 heures, ce qui permet aux personnes de nous appeler directement et d'avoir un contact immédiat avec du personnel infirmier ou des psychologues pour discuter de leur situation et trouver le plus rapidement possible une orientation qui puisse convenir à leurs besoins.

Il est difficile de dire à l'échelle nationale comment les uns et les autres vont pouvoir s'organiser.

Ce qui est certain, c'est qu'il y a une mobilisation générale des acteurs de la santé mentale et de la psychiatrie, et également du monde associatif, mais également des pouvoirs publics, pour permettre de répondre à cette troisième vague que certains désignent de cette sorte, cette troisième vague psychiatrique qui risque d'arriver dans les semaines et les mois qui viennent.

On sait avoir été infecté par le virus est un facteur de risque de symptômes psychiatriques et de symptômes dépressifs symptômes anxieux, voire symptômes psychotiques. Il y a cet effet premier du virus et de la pandémie. On sait que la peur de l'infection est aussi un facteur qui va favoriser la détresse psychologique et des idées suicidaires et des conduites suicidaires.

Mais se rajoutent également l'effet du confinement, l'isolement social qui va s'y associer. Le fait que certaines personnes vont se retrouver isolées. Et je le disais, l'effet de la crise économique avec les pertes d'emplois, les pertes de salaires pour un nombre conséquent de personnes et c'est l'ensemble de ces facteurs qui nous font craindre effectivement un effet important sur la santé mentale.

La santé mentale va être plus impactée chez les plus précaires

Comme je le disais, cette pandémie modifie profondément notre quotidien, altère nos relations sociales et nous oblige à faire différemment. Nous oblige aussi, sur le plan économique, pour un grand nombre d'entre nous, à faire des sacrifices, à se retrouver au chômage partiel, à se retrouver pour certains sans emploi. Ca impacte de cette manière là.

Et il y a un autre point, c'est que la situation met à mal ce qu'on appelle les stratégies d'adaptation lorsque l'on est en détresse, lorsqu'on subit des difficultés dans la vie, on utilise tous des stratégies d'adaptation pour faire face, qui nous sont personnelles, individuelles et qui repose en partie sur le soutien social, sur la possibilité de pouvoir aller se promener à l'extérieur, de pouvoir voir du monde.

Et très clairement, la situation actuelle met à mal, pour un certain nombre de personnes, les stratégies d'adaptation habituelles.

Nos repères sont mis à mal

C'est donc un niveau de stress supplémentaire qui se rajoute au stress habituel de la vie que les uns et les autres rencontrent. Les séparations, les divorces, les ruptures, quelles qu'elles soient, sont toujours présentes et existent toujours dans notre société.

Elles ont toujours existé et continueront à l'être. Mais il se rajoute un niveau de stress supplémentaire par cette difficulté à utiliser des stratégies d'adaptation habituelles, plus des facteurs de stress qui se rajoutent crise sociale, sanitaire et crise économique.

En tout cas, les repères habituels ceux qu'on connaît, sont mis à mal ou sont différents, nous obligent à nous adapter.

Je crois que le terme d'adaptation est vraiment le terme de 2020 et on est pas tous égaux face à nos capacités d'adaptation.

C'est l'occasion aussi de souligner la question des inégalités sociales de santé, qui touche bien évidemment la santé mentale.

Et on sait que les publics les plus précaires vont être plus impactés par la crise, tout comme ils sont plus impactés par la Covid-19 directement.

Plus de contamination, plus de formes graves, plus de décès chez les populations les plus précaires. De la même manière, la santé mentale va être plus impactée chez ces populations, notamment parce que l'impact économique va être plus important, mais aussi parce que ces stratégies d'adaptation pourraient être encore plus altérées pour des populations qui ont moins de ressources sociales, moins de ressources financières, moins de ressources de manière générale, pour faire face à des situations de stress. »