L'Union européenne a un plan pour protéger la mer Noire. Mais, quelques jours après que des drones ont ravagé les côtes roumaine et bulgare, coulant des cargos et tuant deux personnes, la question reste de savoir comment Bruxelles peut la défendre.
Des drones ont semé la destruction en mer Noire, coulant des navires commerciaux, incendiant des bâtiments et tuant des civils — révélant le défi auquel l'Europe est confrontée pour protéger l'une de ses régions maritimes les plus vulnérables.
Le Premier ministre bulgare Rumen Radev a qualifié mardi une attaque de drone survenue à environ 130 km des côtes du pays de "absolument inacceptable". Un navire marchand a coulé et un autre a été endommagé. Radev n'a désigné aucun responsable, l'enquête étant toujours en cours.
La ministre roumaine des Affaires étrangères Oana-Silvia Țoiu a décrit un incident mortel survenu la veille au large du pays comme "une violation flagrante du droit international".
Lundi, un cargo appartenant à des intérêts turcs et transportant du grain ukrainien a pris feu puis a coulé au large de la Roumanie. Le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy a affirmé que le navire avait été attaqué par des drones russes. Deux personnes à bord ont été tuées.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a condamné les deux incidents.
"La situation en mer Noire est de plus en plus préoccupante", a-t-elle déclaré. "Les attaques contre la navigation civile sont inacceptables."
Ces incidents relancent les interrogations sur la capacité de l'Europe à protéger la navigation et les infrastructures critiques en mer Noire, plus d'un an après que l'Union européenne (UE) a lancé une stratégie pour renforcer la sécurité dans la région.
En mai 2025, lors de la présentation de la Stratégie de sécurité pour la mer Noire, la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas avait averti que la région subissait les effets de débordement de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie.
"La région de la mer Noire est la cible privilégiée d'actions hybrides. L'Union européenne vise à renforcer la coopération pour combattre les cyberattaques, la désinformation et d'autres actions hostiles", avait-elle indiqué.
"Des violations récurrentes de l'espace aérien et des attaques contre des ports et des voies maritimes illustrent cette réalité."
Cette politique vise à garantir la sécurité de ce corridor maritime, ainsi qu'à protéger les infrastructures et actifs critiques, comme les installations offshore et les câbles sous-marins.
Elle prévoyait également la création d'un centre de sécurité maritime pour la mer Noire, chargé de coordonner le soutien et de renforcer, entre autres, la coopération des gardes-côtes. Ce centre doit aussi analyser les données de capteurs posés sur les fonds marins et alerter les alliés de dangers potentiels et de menaces imminentes.
Invité à évaluer l'efficacité de cette politique à la lumière des incursions de ces derniers jours, le porte-parole de la Commission européenne Christian Wigand a indiqué que 65 projets, pour un montant de 200 millions d'euros, avaient été lancés dans la région grâce à cette stratégie.
"Dans ce contexte, l'Agence européenne pour la sécurité maritime a proposé son soutien aux autorités roumaines et bulgares, conformément à son rôle de soutien à la sécurité maritime et à la connaissance de la situation au niveau européen", a-t-il ajouté.
"La Roumanie et la Bulgarie ont demandé des images satellite pour améliorer la connaissance de la situation après les attaques, et nous livrons actuellement ces clichés."
À propos du centre de sécurité maritime pour la mer Noire, Wigand a précisé qu'il s'agit d'un projet mené par la Roumanie et la Bulgarie qui vise à "contribuer à améliorer la connaissance maritime de la situation et la prise en compte des infrastructures critiques".
Un rapport de la Commission européenne publié en juillet sur la mise en œuvre de la stratégie pour la mer Noire de l'UE a confirmé que les deux pays avaient élaboré conjointement un concept pour ce centre, qui doit notamment permettre de contrer des menaces hybrides complexes.
Dans le sillage de l'incursion survenue au large de la Bulgarie, la ministre roumaine des Affaires étrangères a indiqué (source en anglais) mardi que le centre serait implanté dans les principaux ports des deux pays, respectivement Constanța et Varna.
Mais une copie ayant fuité du rapport annuel de référence sur l'état de préparation de la défense de l'UE révèle d'importantes insuffisances dans les capacités de défense européennes, en particulier en matière de guerre maritime.
Ce document, préparé par l'Agence européenne de défense avec la contribution de la Commission et du Service européen pour l'action extérieure, évalue si les 27 États membres sont sur la bonne voie pour atteindre l'état de préparation de leurs forces d'ici 2030.
Même si les gouvernements de l'UE prévoient d'investir environ 98,9 milliards d'euros entre 2024 et 2029 dans les capacités maritimes, des lacunes actuelles touchent un large éventail d'opérations navales.
"Des lacunes critiques subsistent également dans les stocks de munitions navales et de missiles, dans la défense aérienne et antimissiles navale intégrée (IAMD), dans les capacités de frappe à longue portée et dans la protection des infrastructures posées sur les fonds marins", souligne le rapport.
Pour remédier à ces problèmes, le rapport recommande trois axes d'action : développer la connaissance du domaine maritime, équilibrer les investissements entre grandes plateformes de combat et capacités de frappe navale, et investir dans des moyens de soutien tels que la protection des fonds marins.
Mihai Sebastian Chihaia, expert en sécurité maritime au Centre pour la politique européenne, estime que la mer Noire a reçu trop peu d'attention dans le débat plus large sur la défense en Europe et juge que les stratégies ne suffisent pas.
"Nous avons déjà un certain nombre de stratégies, nous avons déjà un certain nombre de directions, mais pour réellement sécuriser la mer Noire, il faut en réalité des capacités", a-t-il expliqué à Euronews. Ces capacités incluent, par exemple, des opérations de collecte de renseignement, avec des capteurs et des radars.
Chihaia estime que l'OTAN — pierre angulaire de la défense collective européenne — pourrait aussi élaborer une stratégie dédiée à la mer Noire.
À la lumière des incidents impliquant des drones survenus plus tôt cette semaine, la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie assurent qu'elles coordonnent leurs efforts pour renforcer la sécurité dans la région.
Mais selon Chihaia, il manque encore une vision plus large de l'architecture de sécurité future de la mer Noire. Malgré des années de discussions, l'OTAN n'en a toujours pas élaboré une. "Cela n'a pas eu lieu", a-t-il relevé.
Chihaia considère que le rôle de la Commission est de fournir des orientations et des idées aux États membres. Cela peut passer par des options de financement, comme le programme de prêts pour la défense Security Action For Europe (SAFE).
"Il s'agit vraiment d'inciter les États membres à travailler ensemble, à développer de nouvelles solutions technologiques et à les intégrer", a-t-il indiqué.
Le porte-parole de la Commission Thomas Regnier a déclaré que la Bulgarie et la Roumanie "jouent un rôle crucial pour défendre notre flanc oriental", en ajoutant que les deux pays recevront ensemble 20 milliards d'euros au titre de SAFE.