Santé mondiale : dans un monde de crises, elle doit redevenir "un sport d'équipe", estime Axel R. Pries à Euronews, qui voit l'UE en première ligne.
Ces dernières années, les menaces ont augmenté, les crises se sont multipliées. Il faut désormais miser sur la coopération multilatérale en matière de politique de santé, a expliqué le professeur Axel R. Pries lors du World Health Summit (Sommet mondial de la santé) à Berlin. La santé mondiale est un sport d'équipe.
Depuis six ans, le professeur Axel R. Pries est président du World Health Summit (WHS) à Berlin. Ce médecin et physiologiste a été auparavant doyen et membre du directoire de la Charité. Dans un entretien accordé à Euronews, Pries esquisse une façon de renforcer la résilience des systèmes de santé au niveau international.
Lors du World Health Summit Regional Meeting 2026, en avril à Nairobi, vous avez déclaré : "We don't have the virus, but we have a political virus". Qu'entendez-vous exactement par là ?
Professeur Axel R. Pries : Nous sommes confrontés à une situation globale où de nombreux pays abordent de plus en plus la santé dans une perspective très nationale, parfois même nationaliste.
Je parle de virus parce que cette attitude se répand à travers le monde. C'est une pandémie. On la voit dans toutes les régions. Et le problème avec ce virus, c'est qu'il fait largement obstacle à de bonnes solutions. Il est évident que l'on a besoin de réponses locales. Il faut s'engager sur place pour les populations et faire ce dont elles ont besoin localement. Mais il faut coordonner tout cela à l'échelle mondiale.
La pandémie de COVID-19 a montré de façon très claire que l'on ne peut pas traiter les problèmes uniquement au niveau local — et cela vaut aussi pour de nombreux autres domaines, comme la santé mentale, les MNT (note de la rédaction : Non-Communicable Diseases, en français : maladies non transmissibles) et bien d'autres. C'est pourquoi nous devons redonner vie aux mécanismes multilatéraux et les relancer.
Le retrait des États-Unis de la gouvernance mondiale de la santé fait débat depuis un certain temps, et vous avez appelé l'Europe à assumer un nouveau rôle de leadership. L'Europe en a-t-elle les moyens ?
Professeur Axel R. Pries : Je ne dirais pas que l'Europe devrait prendre la direction générale. Mais elle devrait assumer l'un des rôles moteurs, et elle en a absolument les capacités.
L'Europe est un pôle très solide pour le développement médical, de la recherche jusqu'à l'application. Il y a quelques jours à peine, le prix Nobel de physiologie ou médecine a été attribué à des chercheurs de Berlin et de Wurtzbourg pour leurs travaux sur l'optogénétique. Et on trouve en Europe des entreprises très puissantes, de la technologie médicale à la pharmacie, en passant par d'autres secteurs. Cela signifie que l'Europe dispose clairement des atouts nécessaires.
L'Europe a aussi l'expérience de la coopération entre des pays aux contextes politiques et sociaux différents. Cette expérience peut être précieuse pour les échanges internationaux.
Vous l'avez dit, le prix Nobel a notamment récompensé des chercheurs allemands. Quel rôle l'Allemagne joue-t-elle au sein de l'Europe ?
Professeur Axel R. Pries : Au sein de l'Europe, l'Allemagne peut effectivement envoyer des signaux et assumer aussi une certaine fonction de leader. En tant que première économie européenne, elle est naturellement prédestinée à cela et dispose, en particulier dans le secteur médical, de nombreux atouts, de la recherche jusqu'à la pratique clinique.
Mais l'Allemagne ne peut jouer ce rôle que dans un ensemble, en travaillant avec d'autres pays sur un pied d'égalité, par exemple avec la France et le Royaume-Uni.
Si vous pensez au Danemark et, par exemple, à Novo, vous voyez des géants industriels dont les sièges se trouvent dans différents pays européens, mais qui peuvent aussi, ensemble, peser de manière décisive sur le marché mondial.
Comment voyez-vous cette nouvelle donne mondiale, entre retrait des États-Unis et dépendances vis-à-vis de la Chine ?
Professeur Axel R. Pries : Si nous ne parvenons pas maintenant à nous entendre sur des stratégies communes, la situation va devenir très compliquée. L'Europe souffre elle aussi de la diversité, car il faut parfois assez longtemps avant que les menaces soient traitées de manière concertée. Mais elle bénéficie aussi de la richesse que cette diversité apporte.
Le moment est venu de s'y consacrer avec énergie, pour éviter qu'il ne se crée en Europe, dans le domaine de la santé, des dépendances stratégiques dont les conséquences seraient ensuite très difficiles et coûteuses à corriger.
En Allemagne, on évoque depuis un certain temps la présentation d'une loi sur la garantie des soins de santé, censée combler un vide historique dans la préparation aux crises et les lois de sûreté. Le projet doit être débattu début 2027. Est-ce un pas dans la bonne direction ?
Professeur Axel R. Pries : Oui, si l'objectif d'une telle loi sur la garantie des soins de santé est de renforcer la résilience de l'Allemagne face aux crises sanitaires mondiales, c'est évidemment un élément clé.
Cela relève de ce qu'on appelle la Pandemic Preparedness (note de la rédaction : préparation aux pandémies). Mais là encore, on verra finalement que ces questions de santé ne peuvent être résolues qu'au sein de partenariats multilatéraux. Si chaque pays a tendance, comme cela a parfois été le cas pendant la pandémie de COVID-19, à garder pour lui seul les biens critiques et à ne pas les partager avec les autres, toute la chaîne finit par s'effondrer.
Il n'existe plus aucun pays capable de produire entièrement seul ses médicaments ou ses vaccins. C'est un réseau international. Ce projet de loi est très important, car le travail qu'il implique oblige les pays volontaires à conclure entre eux des accords raisonnables et à se positionner ensemble comme un réseau. Et ce serait idéal si tout cela pouvait se faire sous l'égide de l'ONU (note de la rédaction : Organisation des Nations unies), en l'occurrence de l'OMS (note de la rédaction : Organisation mondiale de la santé).
Parmi les propositions au niveau mondial figure l'idée de conclure des accords bilatéraux pour l'échange de données de santé, par exemple une aide au développement en échange de données sanitaires. Un réseau peut-il fonctionner ainsi ?
Professeur Axel R. Pries : C'est un élément central de l'America First Global Health Strategy (note de la rédaction : stratégie "America First" pour la santé mondiale). Et, en réalité, l'intitulé même de cette stratégie met déjà en lumière une erreur de base : on ne peut pas dire d'un côté que l'on passe toujours en premier et, de l'autre, que l'on veut créer des partenariats.
Les accords qui en découlent ne sont le plus souvent ni réellement équitables ni fondés sur un rapport d'égalité, mais exploitent les rapports de force existants. Je suis donc extrêmement sceptique vis-à-vis de ce type d'arrangements. Quand deux partenaires sont à la table et que l'un dispose d'un pouvoir bien supérieur à l'autre, il ne peut pas en sortir un accord parfaitement équitable. Chercher à régler ces questions de manière bilatérale me paraît une mauvaise approche.
La seule méthode permettant de créer malgré tout des conditions équitables entre partenaires forts et partenaires plus faibles consiste à élaborer un concept commun supérieur, que l'OMS puisse ensuite mettre en œuvre.
Autrement dit, la communauté internationale a besoin des données sur les agents pathogènes et autres informations du même type. Mais elle doit veiller à ce que les pays qui mettent ces données à disposition reçoivent en retour des ressources. Un échange juste de données dans un sens, et de ressources ou de vaccins dans l'autre sens, doit être organisé de manière multilatérale.
Vous plaidez donc pour une organisation aussi multilatérale que possible de la santé mondiale, de préférence sous l'égide de l'OMS ?
Professeur Axel R. Pries : Il faut évidemment veiller aussi à ce que les mécanismes de l'OMS fonctionnent. Même une institution multilatérale doit être continuellement renouvelée et revitalisée.
Une réforme de l'OMS ne serait certainement pas une mauvaise chose, mais elle ne doit pas intervenir sous l'influence du "virus" décrit au début, celui qui conduit à rejeter toute approche multilatérale. Au contraire, il faut renforcer les mécanismes multilatéraux.
Un exemple tiré d'un tout autre domaine : si des personnes veulent jouer au football de manière organisée, la première chose qu'elles font est de désigner un arbitre. Beaucoup de choses dans la vie ne fonctionnent bien que de façon multilatérale. Les duels en tête à tête existent aussi dans le sport, mais dès qu'il s'agit de sport d'équipe, il faut une organisation. La santé à l'échelle mondiale est un sport d'équipe.
Avec les multiples crises que nous connaissons, le monde est-il seulement capable de relever dès maintenant une telle tâche collective et de la considérer comme une mission d'équipe ?
Professeur Axel R. Pries : Ce n'est pas simple, et il existe bien des groupes qui essaient de jouer ensemble au football, n'y parviennent pas, et finissent par se chamailler. Mais nous devons y arriver, parce que nous vivons sur une seule et même planète.
Nous ne voulons pas d'une pandémie de COVID-19 tous les cinq ans. Nous voulons vivre en bonne santé. C'est un souhait que partagent en principe tous les êtres humains. Pourquoi ne serions-nous pas capables, sur la durée, de surmonter ce qui entrave ce désir ?
Je pense que les êtres humains sont capables d'apprendre et qu'ils verront qu'un nationalisme excessif ne les aide pas sur ce terrain. Il est toujours difficile de transférer des compétences à des instances supérieures. La dernière fois que le système onusien a été profondément remanié, ce fut après les expériences terribles de la Seconde Guerre mondiale.
J'espère que cette fois, il sera possible, sans passer par un tel traumatisme, de promouvoir le multilatéralisme par simple lucidité. Pour cela, il faut de l'énergie et une certaine dose d'optimisme.