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L'andouille de Guémené dans la ligne de mire de Bruxelles

Sur cette photo du 30 novembre 2013, des manifestants en bonnets rouges et drapeaux bretons défilent contre les pertes d'emplois et l'"écotaxe" du gouvernement.
Des manifestants portant des bonnets rouges et des drapeaux bretons participent, le 30 novembre 2013, à une manifestation contre les suppressions d’emplois et l'*écotaxe*. -  Tous droits réservés  AP Photo
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Par Peggy Corlin
Publié le
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Les partis politiques et les agriculteurs bretons s'insurgent contre l'inaction du gouvernement français, qui, selon eux, ne défend pas l'andouille de Guémené, saucisse traditionnelle soupçonnée d'être cancérogène.

Quiconque a goûté à l'andouille de Guémené sait qu'on ne l'oublie pas facilement. Servie dans une crêpe avec des oignons sautés, cette saucisse de porc fumée, spécialité bretonne, compte des admirateurs fidèles. Quand j'ai annoncé à mon éditrice française que j'en faisais le sujet d'un article, elle s'est exclamée aussitôt : "L'andouille de Guémené ? J'adore !".

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Mais son enthousiasme est retombé quand je lui ai expliqué que cette spécialité de l'ouest de la France se retrouvait au cœur d'un bras de fer réglementaire qui pourrait menacer jusqu'à son existence.

Le problème vient des règles de l'UE qui plafonnent les niveaux d'hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des composés potentiellement cancérogènes produits lors du fumage. L'andouille de Guémené est traditionnellement fumée au bois de hêtre, un procédé qui laisse de la suie en surface et augmente sa teneur en HAP.

Le goût si particulier de cette saucisse dépend de cette méthode vieille de plusieurs siècles, ce qui laisse les producteurs pris entre la préservation de la tradition et le respect des règles sanitaires.

Des porcs se rassemblent dans leur enclos dans une ferme française, vendredi 18 mars 2022.
Des porcs se rassemblent dans leur enclos dans une ferme française, vendredi 18 mars 2022. AP Photo

Une andouille menacée

Dans la commune de Guémené-sur-Scorff, Benoît Rivalan, propriétaire de la centenaire Maison de l'Andouille, craint que les autorités françaises ne ferment son entreprise en raison du seuil de 12 microgrammes fixé par l'UE pour certains HAP.

"Nous sommes dans leur ligne de mire", confie-t-il à Euronews, même s'il a mis en place une technique spéciale pour réduire la contamination.

"Nous utilisons une gaine de protection. C'est comme un bas de contention : nous en plaçons une sur chaque andouille pendant le fumage, et elle capture 80 % des HAP tout en préservant la saveur".

Mais Rivalan prévient que l'obligation de prendre des mesures supplémentaires pourrait remettre en cause le mode de production traditionnel, qui repose sur le fumage au feu de bois.

L'histoire de bureaucrates bruxellois menaçant une spécialité bretonne appréciée a trouvé un écho ces dernières semaines auprès de l'extrême droite française eurosceptique.

Mais Bruxelles est-elle vraiment responsable ? La réalité est plus nuancée.

Les règles de l'UE permettent aux États membres de demander des dérogations, ce que les autorités françaises n'ont jamais fait.

Paul Leguernic, conseiller municipal de droite et chevalier de la Confrérie des goûteurs d'andouille de Guémené, est furieux.

L'association gastronomique, fondée en 1994, milite pour protéger l'andouille traditionnelle des imitations industrielles.

"Les gouvernements français successifs ont refusé de demander une dérogation pour les produits fumés français", explique Leguernic à Euronews, en ajoutant qu'il est facile d'accuser Bruxelles alors que le vrai problème tient à la manière dont Paris a appliqué la réglementation européenne.

Pendant des années, les producteurs faisaient analyser leurs andouilles sans la peau pour démontrer le respect des seuils européens. Mais le ministère français de l'Agriculture leur a ensuite imposé de tester la saucisse entière, en faisant valoir que les consommateurs mangent aussi la peau.

Les résultats ont été spectaculaires.

"Nous sommes passés de niveaux compris entre 6 et 8 microgrammes à des niveaux entre 120 et 150 microgrammes de HAP", raconte Rivalan.

La pression monte sur Paris

Leguernic accuse les autorités françaises d'interpréter les règles européennes de manière trop stricte.

"Les autorités françaises ont adopté une interprétation excessivement zélée de la réglementation européenne, alors que la suie produite lors du fumage se dépose sur la peau au lieu de pénétrer le produit lui-même".

Il critique aussi leur refus d'accepter un étiquetage conseillant aux consommateurs de limiter leur consommation de peau.

Loïg Chesnais-Girard, président de gauche du conseil régional de Bretagne, a écrit au gouvernement français le 28 septembre pour l'exhorter à déposer à Bruxelles une demande de dérogation. La semaine dernière, tous les partis politiques de la région, à l'exception des Verts, ont adopté une résolution soutenant les appels adressés à Paris.

La résolution affirme : "La sécurité alimentaire des consommateurs doit rester une priorité absolue, mais la réglementation doit aussi pouvoir tenir compte des caractéristiques spécifiques des méthodes de production traditionnelles et des risques sanitaires très limités liés à la consommation d'un tel produit".

Plusieurs pays de l'UE ont déjà obtenu des dérogations pour des viandes fumées traditionnelles, notamment l'Irlande, la Croatie, Chypre, l'Espagne, la Pologne et le Portugal. La Finlande et la Suède ont aussi obtenu des dérogations pour des produits fumés sur du bois ou d'autres matières végétales couvant.

Le sénateur socialiste Simon Uzenat explique à Euronews : "C'est limpide : la France n'a pas fait son travail en matière d'andouille fumée". "Elle n'a pas su faire entendre la voix de ces régions".

Un porte-parole de la Commission européenne a confirmé à Euronews que Paris n'avait pas encore demandé une telle dérogation, contrairement à 10 autres pays de l'UE. "La France peut encore en demander une".

Les dérogations s'appliquent aux viandes fumées dont les méthodes de production ne peuvent pas être modifiées sans altérer sensiblement la saveur des produits. Le règlement européen précise : "Si les teneurs maximales étaient appliquées, ces produits fumés de manière traditionnelle disparaîtraient du marché, entraînant la fermeture de nombreuses petites et moyennes entreprises".

Rivalan a réduit sa production de 30 %, diminuant ses effectifs en prévision d'une éventuelle fermeture.

"Si les autorités nous ordonnent de fermer, nous préférerions devoir licencier 14 personnes plutôt que les 19 que nous employions auparavant".

Pour l'heure, l'avenir de l'andouille de Guémené reste incertain. La survie de cette saucisse traditionnelle sous sa forme actuelle pourrait dépendre moins de Bruxelles que de la volonté du gouvernement français de solliciter une dérogation déjà prévue par le droit de l'UE.

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