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Dette : Moody's épargne la France, "un léger répit", pas un "vote de confiance"

Une collecte organisée à la fin du meeting de Marine Le Pen en 2017.
Une collecte organisée à la fin du meeting de Marine Le Pen en 2017. -  Tous droits réservés  AP Photo/Mark Lennihan
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Par Alexander Kazakevich
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L'agence a maintenu la note souveraine de la France, malgré un consensus en faveur d'une dégradation. Un soulagement temporaire, selon les économistes interrogés par Euronews, qui alertent sur la "bombe à retardement" de la dette française et un climat politique et social toujours plus dégradé.

Une nouvelle inespérée : Moody's n'a pas touché à la note souveraine de la dette française. Alors qu'une dégradation était largement attendue par les marchés, l'agence new-yorkaise a maintenu vendredi soir son appréciation à Aa3 avec perspective négative.

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Le taux d'emprunt à dix ans (OAT) de la France a explosé cette semaine, tandis que le pays est sous tension après les émeutes du 17 octobre, qui ont ajouté au malaise des investisseurs. Moody's a pourtant justifié sa position dans un communiqué, en expliquant que "la notation Aa3 part de l'hypothèse qu'un budget de 2027 réduisant le déficit sera adopté, tandis que les coûts de financement et les tensions sociales se modéreront quelque peu dans les prochains mois".

Dès l'annonce, le gouvernement s'est empressé de saluer cette décision. Le ministre de l'Économie, Roland Lescure, a été le premier à réagir. Il y voit "la reconnaissance de la solidité de notre économie et de la crédibilité du budget" présenté par le gouvernement. Selon lui, l'objectif d'adopter d'ici à la fin de l'année un budget "responsable", ramenant le déficit à 5 %, est "intangible".

Sur un ton plus défensif, le Premier ministre Sébastien Lecornu s'est félicité, sur X, que la décision de Moody's "déjoue les pronostics déclinistes de nombreux "experts" – les guillemets sont les siens – et de ceux qui spéculent sur la dette française".

Selon le chef du gouvernement, le débat budgétaire en cours à l'Assemblée nationale "montre à nos prêteurs qu'il existe un chemin".

Il a également mis en avant une mesure qui témoigne, selon lui, du sérieux de la politique économique actuelle : "Avec la libération de 10 millions de barils de gazole nous aurons un effet sur le prix à la pompe à compter du 1er novembre sans faire n'importe quoi avec les finances publiques".

"Une bonne surprise"

Un durcissement de la position de Moody's semblait pourtant inévitable. Interrogé par Euronews à quelques heures du verdict, Théophile Legrand, stratégiste taux chez Natixis, en faisait même le scénario "central". Il précisait néanmoins qu'une dégradation aurait été "largement" anticipée par les marchés et que son annonce aurait donc pu "ne pas provoquer de réaction marquée à elle seule".

La décision finalement prise est "une bonne surprise à court terme pour le gouvernement et les marchés", note, après l'annonce, l'expert de Natixis, filiale de la banque de grande clientèle du groupe BPCE.

Cette relative clémence ne saurait toutefois être interprétée comme un vote de confiance dans la trajectoire des finances publiques, prévient-il. Moody's "conserve en effet une perspective négative, ce qui signifie que le risque de dégradation reste pleinement présent".

Moody's semble accorder à la France un délai supplémentaire pour démontrer sa capacité à adopter un budget crédible pour 2027 et à engager une réduction du déficit.
Théophile Legrand
Stratégiste taux chez Natixis

Les manifestations du 24 octobre, "un test pour le gouvernement"

L'acte II des manifestations, prévu ce samedi, sera particulièrement scruté par les investisseurs. "La mobilisation attendue ce week-end constituera un test pour le gouvernement, notamment sur sa capacité à gérer la situation" après les débordements du 17 octobre, estime Théophile Legrand.

Et même si le chaos de la semaine passée est évité, il s'agirait davantage d'un répit que d'un soulagement. "Le signal le plus préoccupant est la persistance d’un climat d’incertitude politique, susceptible d’entretenir la pression sur les obligations françaises", souligne l'économiste.

"Les débordements observés lors des manifestations ont certainement jeté de l'huile sur le feu", abonde Jérémie Peloso, stratégiste en chef pour l'Europe chez BCA Research. "Cependant, ce sont avant tout l'impasse politique, le manque criant d'ambition budgétaire, tant du gouvernement actuel que des différents candidats à l'élection présidentielle, et la détérioration des finances publiques qui embrasent le marché obligataire", déplore-t-il dans un commentaire à Euronews.

"Le marché de la dette française est devenu un véritable paria"

Cela n'était plus arrivé depuis 2002. Ce mercredi, le taux d'emprunt à 10 ans de la France a franchi la barre des 5,1 %, contre 3,2 % avant le début de la guerre entre les États-Unis et l'Iran, un niveau qui était déjà jugé élevé.

"Cette déroute obligataire a bien évidemment des conséquences négatives pour l’économie française", rappelle Jérémie Peloso, qui évoque des répercussions "particulièrement douloureuses" pour l'immobilier, alors que l'accès au crédit devient de plus en plus difficile.

"Le marché de la dette française est devenu un véritable paria", avance l'économiste. "La raison est simple et connue de tous depuis des années : les finances publiques françaises suivent une trajectoire insoutenable". À cela s'ajoutent, poursuit-il, le retour de l'inflation sur fond de guerre au Moyen-Orient, une croissance française "atone" et les anticipations de relèvement des taux directeurs de la BCE.

Jérémie Peloso n'exclut pas qu'à court terme, compte tenu de l'ampleur de la hausse des rendements ces derniers jours, on assiste à "un retour opportuniste des acheteurs sur les OAT, dans une logique de "buy the dip". Selon lui, ce mouvement pourrait être soutenu par les pertes enregistrées sur les marchés des actions, "susceptibles de provoquer des arbitrages vers les obligations, traditionnellement considérées comme des valeurs refuges".

Cette semaine, plusieurs actions françaises ont trébuché en Bourse. L'action Carrefour a perdu plus de 13 %, après que le groupe a évalué entre 80 et 200 millions d'euros l'impact des pillages du 17 octobre. Dans le secteur du luxe, Kering a plongé de 16 % et Hermès de 7 %, sur fonds de résultats trimestriels moins bons et et de boutiques saccagées en marge des manifestations, une vulnérabilité supplémentaire qui inquiète les investisseurs.

Pour autant, les investisseurs qui se tournent vers les obligations "ne doivent pas perdre de vue que la dette française demeure une véritable bombe à retardement", insiste Jérémie Peloso. "D'autant qu'une élection présidentielle qui s'annonce explosive se profile dans moins de six mois", ajoute-t-il.

À mesure que cette échéance approchera, le climat politique et social risque fort de se détériorer davantage, alimentant de nouvelles tensions sur les actifs français.
Jérémie Peloso
Stratégiste en chef pour l'Europe chez BCA Research

"En définitive, le problème le plus préoccupant reste l'absence flagrante de volonté politique de s'attaquer sérieusement aux déséquilibres budgétaires", affirme l'expert, qui souligne qu'"aucun des grands partis" ne semble prêt à assumer le coût politique d'économies drastiques.

"Tant que cette réalité ne changera pas, les investisseurs auront bien du mal à retrouver confiance dans la dette française".

"Une crise de confiance spécifique à la France"

Pour Jérôme Mathis, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine et auteur du blog "La finance au cœur de nos vies", le signal le plus préoccupant n'est pas le niveau absolu des taux mais l'écart croissant avec l'Allemagne.

"Le décrochage récent des obligations françaises par rapport aux Bunds allemands traduit avant tout une crise de confiance spécifique à la France", juge-t-il.

"Les États-Unis empruntent eux aussi à des taux voisins de 5 %, ce qui montre que des taux élevés ne constituent pas en soi une anomalie. En revanche, lorsque l'Allemagne reste proche de 3,4 % tandis que la France dépasse 5,1 %, cela signifie que les investisseurs exigent une prime de risque spécifiquement française".

Selon l'expert, pendant longtemps, les OAT françaises étaient perçues comme quasi équivalentes aux Bunds allemands. "Cette hypothèse n'est plus acquise aujourd'hui. C'est le signe le plus clair d'une perte de crédibilité budgétaire et politique, et probablement l'avertissement le plus sérieux envoyé à la France depuis la crise des dettes souveraines européennes", estime-t-il.

Avec la mobilisation des lycéens et des gilets jaunes, les investisseurs craignent désormais que "toute tentative sérieuse de redressement des finances publiques se heurte à une forte opposition sociale et politique", souligne Jérôme Mathis.

Si les marchés concluent qu'aucune consolidation budgétaire substantielle n'est politiquement soutenable en France, la prime de risque exigée pourrait continuer à augmenter.
Jérôme Mathis
Professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine 

La bataille budgétaire est chaque jour plus intense au Parlement. Vendredi, le ministre de l'Action et des Comptes publics, David Amiel, a fustigé ce qu'il a qualifié de "quatrième dimension" à l'Assemblée nationale.

"Les milliards pleuvent et les économies sont mécaniquement annulées sous les applaudissements", a-t-il dénoncé, alors même que "les taux d’intérêt flambent".

Le ministre a notamment déploré que le déficit de la sécurité sociale se soit "dégradé de plus de 5 milliards" depuis le début de début de l'examen" du projet de loi, ciblant notamment le Rassemblement national.

Jérôme Mathis rappelle que les marchés ont déjà montré leur sensibilité aux "scénarios politiques susceptibles de remettre en cause les engagements financiers de l'État".

Lors de la campagne présidentielle de 2022, la progression de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages avait coïncidé, selon lui, avec "une montée des interrogations sur l’avenir de la dette française", liée à son projet d'en annuler une partie.

"Or nous retrouvons aujourd'hui la même combinaison" : la perspective d'un second tour opposant Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon et le maintien de la proposition du candidat LFI d'annuler la part de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne, ou de la transformer en dette perpétuelle à taux nul.

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