Un nouveau système d'alerte précoce de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) doit permettre de détecter plus tôt les pandémies menaçantes. Le spécialiste des maladies tropicales Carsten Köhler, de l'université de Tübingen, en explique les enjeux à Euronews.
En Allemagne, toute personne ayant déjà voulu cueillir des baies ou ramasser des champignons en forêt a probablement entendu parler du ténia du renard. Car des œufs de ce parasite, le ténia du renard, peuvent adhérer à ces baies ou ces champignons — un parasite qui s'attaque au foie et peut provoquer une maladie potentiellement mortelle.
Cette maladie fait partie des 21 pathologies que l'Organisation mondiale de la santé OMS a inscrites sur la liste des maladies tropicales négligées (NTD). Les "Neglected Tropical Diseases (NTD)", que l'on traduit par "maladies tropicales négligées", sont considérées comme un système d'alerte précoce à l'échelle mondiale.
"Partout où il y a des NTD, on voit les failles de notre système de santé mondial, justement parce qu'il n'y en a pas", explique le Dr Carsten Köhler, de l'université de Tübingen, dans un entretien avec Euronews. Il dirige notamment l'Institut de médecine tropicale, de médecine des voyages et de parasitologie humaine et préside la Société allemande de médecine tropicale, de médecine des voyages et de santé mondiale.
Les NTD permettent donc d'identifier les endroits où l'offre de soins, la surveillance des maladies et des données fiables font défaut. Dans ces zones, des maladies infectieuses peuvent rester longtemps inaperçues — avec des conséquences qui peuvent dépasser les régions directement touchées.
Ténia du renard : le danger reste d'actualité ?
Il ne mesure que deux à six millimètres et peut provoquer chez l'être humain une grave maladie du foie. Son nom médical est échinococcose alvéolaire. Les vers adultes vivent dans l'intestin grêle des renards et, plus rarement, dans celui des chiens et des chats.
On parle alors de "hôtes définitifs" du ténia.
Pour expliquer : en biologie et en médecine, l'hôte définitif est l'organisme dans lequel un parasite atteint sa maturité sexuelle et se reproduit. Beaucoup de parasites ont un cycle de vie complexe et changent d'hôte au cours de leur existence. Exemple : une souris, hôte intermédiaire, ingère les œufs du ténia. Des larves se développent dans la souris. Un renard, hôte définitif, mange la souris. Dans l'intestin du renard, les larves se transforment en vers adultes qui s'accouplent et produisent de nouveaux œufs. Le renard est donc l'hôte définitif.
En Europe centrale, l'hôte définitif le plus important est, selon l'Office régional bavarois de la santé et de la sécurité alimentaire (LGL), le renard roux. Chez l'être humain, l'infestation reste très rare, mais elle peut, dans ce cas, être mortelle.
En 2024, 52 cas d'infection ont été recensés à l'Institut Robert-Koch (RKI). Les années précédentes, ce chiffre oscillait la plupart du temps entre 40 et 45 cas chez l'être humain. La plupart sont enregistrés dans les Länder du sud, le Bade-Wurtemberg et la Bavière, selon l'association Deutsche Leberhilfe. Selon les régions, entre 33 et 50 % des renards sont infectés par le parasite.
L'échinococcose fait partie des maladies tropicales négligées présentes en Allemagne. Mais, selon Köhler, les leishmanioses frappent désormais aussi à la porte. Cette maladie infectieuse peut se manifester de différentes manières et se transmet par de minuscules phlébotomes, des moucherons des sables.
"Beaucoup d'Allemands aiment passer leurs vacances dans la région méditerranéenne et peuvent rapporter la maladie avec eux", explique Köhler dans l'interview accordée à Euronews. La maladie se soigne souvent si elle est détectée et traitée précocement, indique le magazine santé de la caisse d'assurance-maladie AOK. Selon l'OMS, environ 700 000 à 1 million de personnes contractent chaque année une leishmaniose dans le monde.
La plupart des 21 maladies tropicales négligées apparaissent toutefois surtout dans des régions du monde où le système de santé est moins développé qu'en Allemagne.
Nouvelle maladie négligée : le Gabon saisit l'OMS
Ainsi, l'État gabonais, en Afrique centrale, a déposé en 2026 une demande auprès de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour faire inscrire une maladie supplémentaire sur la liste des NTD. "Seuls les pays où la maladie est endémique peuvent déposer une demande", explique Köhler. Il s'agit de la loase, provoquée par le ver Loa loa, un "ver de l'œil". Selon Köhler, l'OMS doit encore examiner ce dossier.
Le parasite est transmis par des taons. Les vers peuvent migrer dans le tissu sous-cutané et devenir parfois visibles sous la conjonctive de l'œil. L'infection peut s'accompagner de démangeaisons, de gonflements et d'autres troubles.
Selon Köhler, l'OMS devrait examiner la demande. Toutefois, le comité consultatif compétent de l'OMS a recommandé en octobre 2026 une pause temporaire dans l'inscription de nouvelles maladies. Les critères et la procédure d'inscription sur la liste doivent d'abord être revus en profondeur.
"Les NTD apparaissent dans des régions où le système de santé est inexistant ou seulement rudimentaire", poursuit Köhler. Ces maladies ne constituent pas en soi une menace automatique pour la population mondiale. Ce qui est déterminant, c'est ce qu'elles révèlent des conditions dans lesquelles les infections peuvent se propager : absence de soins médicaux, surveillance insuffisante et lacunes dans l'enregistrement des cas. Dans ces contextes, il existe aussi un risque de voir émerger et se diffuser des maladies à potentiel pandémique.
Les NTD, système d'alerte pour des endémies potentielles
Dans ces régions, ce que l'on appelle des Community Health Worker, des agents de santé communautaires, sont à l'œuvre. Ils parcourent les villages, informent la population et observent la situation sanitaire sur place. "Le Community Health Worker qui surveille une maladie vermineuse sans potentiel pandémique remarquerait immédiatement si toute une famille venait soudain à mourir et pourrait le signaler directement", explique le spécialiste de médecine tropicale Köhler.
Ces agents peuvent repérer des maladies, orienter les habitants vers des structures médicales et signaler aux autorités compétentes toute évolution inhabituelle. "C'est pourquoi nous disons que l'on peut utiliser cela comme un système d'alerte précoce, dès lors que ces structures simples existent déjà pour les NTD", poursuit-il dans l'interview accordée à Euronews lors du World Health Summit.
L'avantage est que ces agents sont déjà présents dans les communautés. Si des programmes liés aux NTD sont déjà en place dans ces régions, les maladies à potentiel pandémique y seront détectées plus tôt.
Il n'est alors plus nécessaire de créer des structures d'aide au moment où une nouvelle maladie infectieuse apparaît. Comme ils s'occupent déjà de personnes atteintes de maladies tropicales négligées, ces agents peuvent en même temps observer des changements qui laissent présager d'autres menaces sanitaires. Le travail des Health Worker vise donc aussi à collecter des données aussi complètes que possible.
L'OMS mise donc, dans sa stratégie de lutte contre les maladies tropicales négligées à l'horizon 2030, sur des approches intégrées : les interventions doivent être davantage intégrées aux systèmes de santé existants et liées à d'autres domaines de la santé publique.
Épidémie d'Ebola : une faille de données repérée trop tard
Lors de l'épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo, c'est précisément ce qui a posé problème, explique Köhler. "Nous nous attendions en fait à une flambée dans d'autres foyers", a déclaré le directeur du centre de compétence en médecine tropicale. "Nous avons ensuite dû constater que les données concernant la République démocratique du Congo étaient obsolètes."
Quand des informations à jour manquent pour une région, les autorités sanitaires peuvent mal évaluer le danger. Le traçage des contacts et l'envoi ciblé de personnel médical et de matériel s'en trouvent également compliqués.
Le travail des agents de santé locaux n'est donc pas seulement essentiel pour traiter des maladies individuelles, il aide aussi à détecter plus tôt les flambées épidémiques et à mieux coordonner la réponse.
Parfois, le retrait des États-Unis du financement de la santé complique également la collecte de données dans les zones concernées. "La baisse massive du soutien américain a entraîné l'effondrement d'une grande partie des structures de Community Health Worker mises en place au cours des dernières décennies", explique Köhler.
Le manque de financements a notamment forcé d'anciens Health Worker à abandonner leur poste. Selon ONUSIDA, des milliers de Community Health Worker au Malawi ont ainsi perdu leur contrat en 2025 à la suite des coupes américaines. L'organisation fait aussi état de restrictions dans l'enregistrement électronique des données de santé.
Une étude publiée en 2026 en Zambie décrit elle aussi comment la réduction de l'aide publique au développement internationale a affecté le travail des établissements de santé. Des employés y évoquent des licenciements, le manque de tests de diagnostic et des difficultés à utiliser les dossiers médicaux électroniques. Résultat : des données sanitaires moins complètes.
Prochaine pandémie : la maladie X
Une nouvelle pandémie causée par Ebola n'est pas à craindre, car le risque varie fortement selon les maladies. Alors que, pour le COVID-19 par exemple, une infection par gouttelettes suffisait, Ebola menace surtout les personnes en contact avec les liquides corporels des malades.
Les maladies tropicales négligées n'ont pas non plus, en soi, un potentiel pandémique. Un nombre élevé de cas de NTD indique surtout que l'offre de soins et la surveillance doivent être renforcées dans une région.
"Il faut se préparer à la prochaine pandémie, que l'OMS appelle la maladie X, quelle qu'elle soit", avertit Köhler. Il est en effet probable que le COVID-19 ne soit pas la dernière pandémie, seul le moment reste impossible à prévoir.
Se préparer ne signifie donc pas seulement développer des vaccins et des médicaments. Il faut aussi disposer de laboratoires, de personnel qualifié, d'infrastructures de données et de réseaux internationaux capables de coopérer rapidement en cas d'urgence. Köhler insiste sur l'importance de la coopération européenne et internationale.
"C'est pourquoi j'espère que des programmes comme le European Vaccine Hub for Pandemic Preparedness (EvH) ou le European & Developing Countries Clinical Trials Partnership (EDCTP) continueront d'être soutenus", déclare Köhler dans l'interview accordée à Euronews. Ces programmes rassemblent des structures de recherche, des capacités de laboratoire et des experts.
"Il est important de construire dès maintenant une plateforme qui permette de réagir très vite et de disposer de structures de coopération efficaces lorsque cette maladie X surviendra", insiste Köhler. "Pour cela, il faut un réseau. La santé n'a pas de frontières et les agents pathogènes non plus."