Le PDG de Kärcher avertit que l'Europe et l'Allemagne risquent la désindustrialisation et réclame moins de bureaucratie, plus de travail et une politique commerciale ferme de l'UE envers la Chine et les États-Unis.
Hartmut Jenner, le PDG du fabricant allemand de matériels de nettoyage Kärcher, estime que l'Allemagne et l'Europe sont confrontées à une "tempête parfaite" sur le plan économique.
"Les crises géopolitiques assombrissent les perspectives de l'économie européenne. La politique commerciale imprévisible des États-Unis menace sans cesse, sans prévenir, d'augmenter les droits de douane et d'ériger de nouvelles barrières commerciales, un scénario toxique pour le libre-échange mondial et pour les entreprises tournées vers l'exportation", écrit-il dans une tribune exclusive pour Euronews.
Les États-Unis et la Chine rendent une concurrence loyale "pratiquement impossible"
En plus de la politique commerciale américaine, le dirigeant pointe aussi la menace que représente la montée en puissance technologique de la Chine : "La Chine n'est plus seulement un fabricant à bas coûts, elle est devenue un concurrent technologique extrêmement agressif qui, avec sa vitesse fulgurante, menace de dépasser des secteurs européens clés dans les domaines d'avenir", écrit-il.
Le succès de la Chine est le résultat d'une politique industrielle étatique ciblée. Le pays s'appuie sur des subventions massives dans des secteurs stratégiques clés et sur une "politique monétaire artificiellement axée sur la compétitivité", selon Jenner.
Ces deux facteurs contribuent à "d'importantes distorsions de marché et à des surcapacités", poursuit-il.
Pour des entreprises privées comme Kärcher, cela crée un déséquilibre "qui rend la concurrence mondiale loyale presque impossible", ajoute Jenner.
L'Allemagne menacée de désindustrialisation
Jenner, 61 ans, dirige Kärcher depuis 2001 et a depuis triplé les effectifs comme le chiffre d'affaires.
Il met désormais en garde contre un ralentissement de l'économie allemande : "La perte de dizaines de milliers d'emplois industriels et la baisse des volumes de production montrent que la désindustrialisation n'est pas une menace abstraite, elle est en cours en ce moment même."
"Lorsque l'on négocie des fermetures d'usines et des délocalisations de production dans des secteurs allemands clés comme l'automobile et l'industrie manufacturière, cela doit être clair même pour l'observateur le plus optimiste : nous sommes à un tournant critique", poursuit-il.
Jusqu'ici, Kärcher a réussi à traverser ces périodes difficiles, précise Jenner.
L'entreprise investit massivement dans la recherche et le développement, en fixant des références dans les robots de nettoyage, les technologies de batteries et la numérisation de toutes les activités.
Selon la société, plus de 1 000 employés dans le monde travaillent dans la recherche et le développement.
Kärcher a été fondée en 1935. En 2025, elle a réalisé un chiffre d'affaires de près de 3,5 milliards d'euros. La société, qui appartient toujours à la famille, a généré 86 % de ce montant à l'étranger.
Le portefeuille de Kärcher comprend plus de 3 000 produits liés au nettoyage et à l'entretien, ses nettoyeurs haute pression étant particulièrement connus.
Le siège de l'entreprise se trouve à Winnenden, dans le Land de Bade-Wurtemberg. Elle est active dans 87 pays et emploie 17 000 personnes à travers le monde.
Conditions d'activité et concurrence déloyale rendent les nouveaux emplois non rentables
Pourtant, même les "leaders de l'innovation", comme Jenner décrit son entreprise, ne peuvent pas toujours s'imposer face à des "conditions d'exploitation de plus en plus difficiles".
Compte tenu de la forte hausse des coûts structurels et salariaux, de nouvelles capacités de production et des emplois supplémentaires en Allemagne et en Europe ne sont quasiment plus rentables, explique-t-il.
En conséquence, Jenner interpelle le gouvernement allemand.
Des prévisions de croissance économique de 1,3 % en Allemagne sont "p_rudemment optimistes_", mais il avertit qu'il ne faut pas s'y tromper, estimant qu'il s'agit d'une "croissance empruntée", artificiellement stimulée par la dette publique, les commandes de défense et les subventions.
"Un coup de fouet à court terme alimenté par la dette ne remplace pas une véritable reprise auto-entretenue de l'investissement privé", écrit Jenner pour Euronews.
"Les causes de la faiblesse persistante sont largement domestiques : une fatigue des réformes qui s'installe insidieusement et une frénésie réglementaire de la part des institutions publiques qui freine l'investissement au lieu de le faciliter", ajoute-t-il. "Au lieu de favoriser l'esprit d'entreprise, la réglementation, de Bruxelles à Berlin, étouffe le courage de changer."
Jenner a grandi à Winnenden comme benjamin d'une famille d'agriculteurs. Il a étudié l'administration des affaires et l'ingénierie et a continué à travailler sur l'exploitation familiale pendant ses études, avant de rejoindre Kärcher en 1991 comme assistant. Le travail acharné lui a été inculqué à la ferme.
"Le succès ne tombe pas du ciel, pour moi il se compose de 97 % de travail et de dévouement, de 2 % de talent et de 1 % de chance."
Sa conclusion : "Si nous voulons préserver notre prospérité et nos standards sociaux, nous devons reconnaître à nouveau que la création de valeur est la condition préalable à la prospérité, et non l'inverse. Qui se repose s'enlise, cela vaut aussi bien pour les personnes que pour les économies."
Lutte contre la bureaucratie, plus de travail et politique commerciale volontariste
Le patron de Kärcher réclame donc "u_n véritable programme de remise en forme pour l'Allemagne_".
Selon lui, des règles rigides, une bureaucratie excessive, des coûts de l'énergie élevés et des charges non salariales qui ne cessent d'augmenter sont avant tout un poison pour l'attractivité de l'Allemagne comme site industriel.
Mais au lieu de s'attaquer au problème à la racine, on laisse se poursuivre un flot de nouvelles règles qui mobilisent un temps de travail précieux et coûtent des millions aux entreprises, poursuit Jenner.
"L'argent et le personnel nécessaires aux activités essentielles et à l'innovation sont gaspillés rien que pour satisfaire aux obligations de documentation."
Les retouches cosmétiques ne suffisent pas, affirme-t-il, ce qu'il faut c'est un changement de culture dans l'appareil administratif, avec des autorités qui agissent comme des prestataires de services pour les entreprises, pragmatiques, rapides et appuyées sur l'IA.
"Si d'autres pays commencent déjà à supprimer globalement les obligations de déclaration, cela doit envoyer un signal clair à l'Allemagne et à toute l'Europe."
Jenner insiste aussi sur le fait qu'il ne faut pas esquiver les débats nécessaires sur le marché du travail, en ajoutant que "les évolutions démographiques exigent une augmentation du volume global de travail dans l'économie".
"Des incitations aux heures supplémentaires, des horaires de travail flexibles, des règles pragmatiques concernant le maintien de la rémunération en cas d'arrêt maladie et une réduction notable de la bureaucratie pour l'emploi de travailleurs qualifiés sont essentielles."
Jenner demande également à l'UE de mener "une politique commerciale résolue au niveau européen, qui garantisse une concurrence loyale et sanctionne systématiquement les contrevenants, car le libre-échange ne fonctionne que si tout le monde respecte les mêmes règles".
Pour Jenner, la compétitivité future de l'Allemagne et de l'Europe ne pourra être assurée qu'en s'éloignant de la bureaucratie et en retrouvant une "mentalité du possible".
"Moins de réglementation, plus de responsabilité individuelle, des incitations ambitieuses à l'investissement, des conditions-cadres fiables et, surtout, le courage de s'attaquer à nouveau aux sujets de manière approfondie et résolue. Le véritable changement commence dans les têtes, il est temps d'agir."