Newsletter Newsletters Events Évènements Podcasts Vidéos Africanews
Loader
Suivez-nous
Publicité

"Céder du terrain sans combattre" : comment la Russie se retire du Mali

Le chef de la junte malienne Assimi Goïta rencontre à Bamako l’ambassadeur russe Igor Gromyko, des militaires et des diplomates, le 28 avril 2026.
Le chef de la junte malienne Assimi Goïta rencontre, au palais présidentiel de Bamako, l'ambassadeur russe Igor Gromyko, des militaires et des diplomates, le 28 avril 2026. Tous droits réservés  AP Photo
Tous droits réservés AP Photo
Par Ioulia Poukhli
Publié le Mis à jour
Partager Discussion
Partager Close Button
Copier/coller le lien embed de la vidéo de l'article : Copy to clipboard Lien copié

En une semaine, les Touaregs du Front de libération de l'Azawad et les djihadistes du GSIM prennent Kidal et tuent le ministre de la Défense de la junte, le principal soutien de la présence russe. Est-ce le début de la chute du régime ? Un expert de l'Ifri répond.

L'armée malienne et les mercenaires russes du Corps africain (ou Africa Corps) du ministère russe de la Défense ont cédé vendredi aux rebelles armés un autre bastion stratégique dans le nord du pays, a indiqué à l'AFP un porte-parole du Front de libération de l'Azawad (FLA).

PUBLICITÉ
PUBLICITÉ

Les forces gouvernementales se sont retirées de la base militaire de Tesalit, près de la frontière algérienne, sans combattre, a déclaré la source à l'AFP, laissant une piste d'atterrissage capable d'accueillir des hélicoptères et des avions militaires de grande taille. Il a décrit les événements de Tesalit comme une "reddition" de l'armée malienne et des combattants du Corps africain.

Au cours d'une semaine d'offensive massive contre les positions de la junte dirigée par Assimi Goïta, les Touaregs du Front de libération de l'Azawad et les djihadistes du Groupe pour le soutien de l'islam et des musulmans, qui a prêté allégeance à Al-Qaïda au Sahel, ont pris la ville stratégique de Kidal et tué le principal partisan de la présence russe dans le pays, le ministre de la Défense Sadio Camara.

Thierry Vercoulon, employé de l'Institut français des relations internationales et spécialiste de l'Afrique subsaharienne, analyse pour Euronews si les récents événements peuvent être considérés comme le début de la fin de la présence russe au Mali.

"Ils se sont rendus sans combattre"

Euronews : Samedi dernier, il a été révélé que le Corps africain avait été attaqué dans cinq localités du Mali où il était déployé et que les mercenaires russes s'étaient retirés de Kidal, une ville stratégique qu'ils contrôlaient dans le nord-est du pays. Que s'est-il passé exactement et pourquoi maintenant ?

Thierry Vercoulon : En fait, les rebelles ont lancé des attaques simultanées sur les principales villes du Mali le week-end dernier, y compris la capitale Bamako. La seule ville qu'ils ont capturée est Kidal. Elle est importante car c'était la seule grande victoire de l'armée malienne avec le Corps africain qui en avait repris le contrôle il y a quelques années. Et maintenant, ils viennent de la perdre. Apparemment, ils l'ont perdue sans se battre. Ils ont quitté la ville après avoir négocié une retraite avec les rebelles. L'équilibre des forces étant clairement en faveur des rebelles. L'armée malienne, commandée par le général Elhadi Ag Gamo, et le Corps africain ont accepté de battre en retraite au lieu de se battre.

Euronews : Pourquoi les séparatistes touaregs et les djihadistes ayant prêté serment à Al-Qaïda ont-ils agi ensemble cette fois-ci ? Est-ce une nouveauté ?

Thierry Vercoulon : On peut le dire ainsi. Le Front de libération de l'Azawad (FLA), qui regroupe les indépendantistes touaregs, et le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM) ont organisé ensemble cette attaque. Et c'est pour cela qu'ils ont peut-être remporté un grand succès : non seulement ils ont pris Kidal, mais ils ont aussi tué le ministre de la Défense, Sadio Qamar. Cette coordination montre qu'ils représentent un front très important, qui se trouve d'ailleurs aux portes de Bamako.

"Stratégie du nœud coulant" autour de Bamako

Euronews : Cela signifie-t-il que les autorités maliennes ont définitivement perdu le contrôle du nord-est du pays ?

Thierry Vercoulon : Les autorités maliennes ont perdu bien plus que le contrôle du nord-est du pays, car ces groupes sont dans la périphérie de Bamako depuis l'année dernière. Ils poursuivent une stratégie du nœud coulant en contrôlant les différentes voies d'accès à la capitale malienne. On estime qu'ils contrôlent aujourd'hui environ 70% du pays, la junte malienne n'en contrôlant qu'une petite partie.

Euronews : Et que dit cette alliance entre Touaregs et djihadistes sur la situation politique au Mali ?

Thierry Vercoulon : Ces deux forces se sont rapprochées car elles ont un ennemi commun, la junte malienne. Au cours de la semaine écoulée, ils ont fait un certain nombre de déclarations dans lesquelles ils ont clairement indiqué qu'ils voulaient renverser le régime de la junte militaire au Mali. Ils ont également déclaré que la Russie n'était pas leur ennemi et ont donc suggéré que les troupes russes quittent le pays, et pas seulement le nord du Mali. D'une certaine manière, ils ont laissé à l'armée russe des possibilités de retraite.

"La propagande russe transforme la défaite en victoire"

Euronews : Un certain nombre de sources russes rapportent que le "Corps africain" contrôle toujours Kidal. Comment la situation a-t-elle évolué au cours de la semaine dernière ?

Thierry Vercoulon : Oui, si l'on en croit les médias russes, ils disent qu'ils ont repoussé une attaque de djihadistes et de Touaregs et qu'ils contrôlent toujours les centres de population, après les avoir repoussés dans le désert, ce qui est totalement faux. La propagande russe transforme cette défaite en victoire et accuse apparemment plusieurs pays de soutenir les rebelles, dont l'Ukraine.

Euronews : Y a-t-il d'autres facteurs qui expliquent la défaite des forces gouvernementales et des mercenaires russes à Kidal ?

Thierry Vercoulon : Le principal problème de Moscou est de comprendre s'il a encore la capacité de déplacer des forces armées et une puissance de feu pour soutenir l'armée malienne. Assimi Goïta, le chef de la junte malienne, a vraisemblablement demandé à la Russie plus d'assistance militaire. Nous verrons dans les prochains jours si la Fédération de Russie sera en mesure de fournir cette aide militaire.

"Il est difficile de mener une guerre sur plusieurs fronts"

Euronews : Parce que toutes les ressources ont été tirées vers l'Ukraine ?

Thierry Vercoulon : Je pense que oui. Et le principal problème de Moscou, c'est de dégager des moyens pour les déplacer vers le Mali. Nous constatons que depuis que la situation militaire au Mali s'est détériorée, c'est-à-dire depuis environ deux ans, Moscou n'a pas augmenté sa présence militaire dans ce pays. Ils sont probablement à la limite de leurs capacités, car il est difficile de mener une guerre sur plusieurs fronts.

Euronews : Un porte-parole de la présidence a déclaré jeudi que la Russie "continuera, y compris au Mali, à lutter contre l'extrémisme, le terrorisme et d'autres manifestations négatives et continuera à aider le gouvernement actuel."

Thierry Vercoulon : Ce ne sont que des déclarations. Il dit que Moscou continuera à soutenir le régime, ce qui est logique. La question est de savoir si ces paroles seront accompagnées d'actes. C'est-à-dire de nouvelles livraisons d'armes et surtout un nouveau déploiement des forces paramilitaires russes ? C'est ce qui comptera dans les jours à venir. Sinon, les déclarations des porte-parole ne signifient pas grand-chose.

"C'est une guerre ingagnable"

Euronews : Combien de mercenaires de l'African Corps y a-t-il aujourd'hui au Mali ?

Thierry Vercoulon : On estime qu'ils sont entre 2 000 et 2 500.

Euronews : Et combien de mercenaires la Russie peut-elle encore envoyer ?

Thierry Vercoulon : Je n'en sais absolument rien. C'est une situation très complexe : c'est une guerre ingagnable. Alors peut-être qu'ils auront recours à des moyens aériens pour bombarder, comme ils l'ont déjà fait, les zones rebelles. Il s'agit essentiellement d'une guerre incontrôlée.

Euronews : Pourquoi ?

Thierry Vercoulon : Parce qu'il s'agit d'une guérilla dans un pays où la Russie n'est pas vraiment implantée, qu'elle connaît mal et où elle n'a pas beaucoup de capacités de renseignement. C'est ce que nous avons vu en Afghanistan. Cette guerre ne peut pas être gagnée uniquement par des moyens militaires.

Euronews : Quelles sont les perspectives de la présence russe au Mali, à la lumière des récents développements ? Quel est votre pronostic ?

Thierry Vercoulon : Il y a évidemment plusieurs scénarios. Selon l'un d'entre eux, la junte va finir par s'effondrer. Et beaucoup de gens pensent évidemment à "l'option syrienne" : quand la situation s'est retournée contre la dictature d'Assad en quelques jours et que la Russie a dû négocier le retrait de ses troupes dans les plus brefs délais. On peut donc supposer que si la situation se répète, la Russie devra accepter très rapidement de retirer ses troupes du Mali. Avant que les rebelles ne prennent le pouvoir à Bamako.

"C'est très probable que la junte va tomber cette année"

Euronews : Et quelle est la probabilité qu'ils prennent le pouvoir à Bamako ?

Thierry Vercoulon : Pour l'instant, elle est assez élevée car depuis l'année dernière, les groupes djihadistes exercent une double pression : militaire et économique. La pression économique passe par le contrôle des voies d'approvisionnement de Bamako. Ils resserrent l'étau autour de la capitale. Ils le font au Mali, mais aussi au Burkina Faso. C'est très probable que la junte va tomber cette année.

Euronews : Depuis que les mercenaires russes se sont installés au Mali et dans les pays voisins, les défenseurs des droits de l'homme affirment que la situation sécuritaire ne s'est pas améliorée, et d'autre part, de nombreuses attaques contre les civils ont été enregistrées.

Thierry Vercoulon : Les massacres qu'ils ont commis contre les communautés, contre les civils, ont été documentés par de nombreuses organisations de défense des droits de l'homme : Amnesty International, Human Rights Watch. Évidemment, ils ont surtout visé des communautés considérées comme proches des djihadistes, comme les Peuls et les Touaregs.

Euronews : Peut-on s'attendre à la même chose dans les pays où il y a une présence militaire russe : au Burkina Faso ou au Niger ?

Thierry Vercoulon : Onne peut pas le dire avec certitude à l'heure actuelle. Cela dépend de l'évolution de la guerre. Mais il est clair que le Burkina Faso est également dans une situation très dangereuse, et si les rebelles djihadistes s'emparent de Bamako, le prochain sur la liste sera Ouagadougou.

Accéder aux raccourcis d'accessibilité
Partager Discussion

À découvrir également

Le Mali plonge dans l’incertitude sécuritaire après l'assassinat du ministre de la Défense

Sur fond de pénurie de carburant et de conflit, les marionnettes géantes redonnent espoir à Bamako

"Céder du terrain sans combattre" : comment la Russie se retire du Mali