Face aux vagues de déplacements, à la recrudescence des discours de haine et la montée des tensions politiques, la guerre fait naître des craintes de voir ressurgir des affrontements internes.
La guerre ravive des tensions en sommeil depuis des années. Face à la montée des discours de haine, les Libanais s'inquiètent de plus en plus des répercussions de ces tensions.
Les divisions sectaires sont depuis longtemps un élément central de la vie politique et sociale du Liban, mais l'afflux d'un grand nombre de réfugiés chiites dans des régions majoritairement chrétiennes, sunnites et druzes a creusé ce fossé. Certains des hommes déplacés ont été soupçonnés d'appartenir au Hezbollah, ce qui fait craindre que leur réinstallation dans des villes non chiites ne rende ces zones vulnérables aux frappes israéliennes.
Des analystes ont prévenu que ces déplacements à grande échelle pourraient se transformer en une "bombe à retardement", les habitants de ces régions se sentant de plus en plus en danger. Ce sentiment a été renforcé par le fait que l'armée israélienne a pris pour cible des localités non chiites au Liban, ce qui a incité certaines communautés à se montrer réticentes à l'idée d'accueillir des personnes déplacées.
Les actions locales, telles que le renforcement des contrôles sur les locataires et le refus d'établir de nouveaux abris, reflètent également l'anxiété croissante au sein des communautés. De leur côté, les personnes déplacées ont l'impression que les espaces dont elles disposent se réduisent, les loyers atteignant des niveaux astronomiques, ce qui accroît leur vulnérabilité socio-économique.
Répercussions des déplacements et des divisions politiques
Les tensions augmentent car une partie de la population libanaise a le sentiment d'avoir été entraînée dans la guerre contre son gré, et que ce conflit est lié aux tirs de roquettes du Hezbollah en direction d'Israël. Il faut ajouter à cela l'incapacité du gouvernement libanais de répondre aux besoins fondamentaux des centaines de milliers de personnes déplacées.
Selon les informations recueillies sur le terrain, des responsables militaires israéliens ont exigé des chefs des municipalités l'expulsion des personnes déplacées chiites. Plusieurs villes se sont pliées à ces exigences de peur d'être bombardées. Ces mesures ont suscité l'inquiétude des organisations de défense des droits de l'homme, qui y ont vu des actes pouvant s'apparenter à des déplacements forcés, dans un pays qui a déjà été le théâtre d'un conflit sanglant entre ses composantes sectaires pendant la guerre civile qui s'est achevée en 1990.
Ces tensions se sont manifestées sur le terrain par plusieurs incidents, notamment la chute de débris de roquettes dans la zone majoritairement chrétienne de Jounieh, des tentatives d'expulsion des personnes déplacées, et l'annulation d'un projet d'abri à Karantina, au nord de la capitale Beyrouth, face à l'hostilité de la population.
Parallèlement, la guerre accentue les divisions au sein du système politique libanais lui-même. Le gouvernement actuel, dirigé par Nawaf Salam et le président Joseph Aoun, a interdit les activités militaires du Hezbollah et a tenté d'expulser l'ambassadeur iranien pour protester contre l'intervention de Téhéran. Mais le Hezbollah a réagi en refusant de déposer les armes et a mis en garde contre la possibilité d'une escalade interne, dans un contexte qui rappelle les événements de 2008, qui avaient donné lieu à de violents affrontements sectaires.
Ces tensions pourraient-elles conduire à une nouvelle guerre civile ?
Une lecture des risques politiques et sécuritaires
Euronews a interviewé l'écrivain et analyste politique Mohammed Alloush, qui a expliqué son analyse de la situation actuelle. Il lie l'escalade du conflit aux tensions internes, et met en garde contre le danger de glisser vers un affrontement interne.
Selon lui, cette "vaste agression israélienne contre le Liban", aurait en partie pour objectif "d'achever le contrôle de la zone sud du Litani sous le prétexte de protéger les colonies du nord" d'Israël. Cette réalité sécuritaire s'est reflétée sur la scène politique, a-t-il ajouté, notant que les initiatives diplomatiques libanaises sont restées sans réponse.
Le mouvement politique actuel "se limite à des consultations pour contrôler la situation", a-t-il déclaré, dans un contexte d'escalade de la rhétorique interne qui pousse à la confrontation, depuis les appels à interdire l'action militaire du Hezbollah jusqu'à l'expulsion de l'ambassadeur iranien. Ces propositions visent à placer le Liban dans la position des pays qui cherchent à faire la paix avec Israël, a-t-il déclaré, ajoutant que l'État hébreu "ne veut pas la paix en premier lieu".
Mohamed Alloush prévient que la résurgence de la rhétorique sectaire "n'est pas spontanée" et reflète une tentative de pousser le pays vers un affrontement entre l'armée et le Hezbollah. Il précise qu'il y a des parties qui cherchent à raviver les projets de partition du Liban. Tout conflit interne "ferait le jeu d'Israël", ajoute-t-il, soulignant que la majorité des Libanais n'y a pas intérêt.
Quant à l'éventualité d'une guerre civile, ce scénario nécessite plus d'un camp, car ce qui se passe actuellement est "poussé par une partie qui ne représente pas la majorité". Il conclut en mettant en garde contre la répétition des expériences passées, soulignant que toute nouvelle guerre interne n'aura pas de vainqueur, mais que l'État serait la principale victime.
La solidarité face à la division
Malgré l'escalade des tensions, on observe de l'autre côté des scènes remarquables de solidarité entre Libanais de différentes confessions : des familles chrétiennes, sunnites et druzes accueillent des chiites déplacés dans leurs maisons et leurs villes, exprimant ainsi l'engagement d'une partie de la société en faveur des valeurs de la coexistence.
Le rôle des jeunes a également été particulièrement important, beaucoup d'entre eux ayant tendance à rejeter les divisions traditionnelles, influencés par l'expérience des manifestations de 2019 au Liban et les tentatives de construction d'une identité nationale inclusive.
Dans l'ensemble, la guerre actuelle est un double test pour le Liban. Elle ravive les peurs du passé, mais révèle aussi le potentiel de cohésion sociale de ce pays qui risque de sombrer alors que les bombardements israéliens se poursuivent. Ces frappes ont tué plus d'un millier de personnes et ont fait plus d'un million de déplacés, selon l'unité libanaise de gestion des catastrophes.