Robert Eggers offre une avant-première mondiale de Werwulf et revient sur les yeux de Lily-Rose Depp et l'horreur intacte d'Alien au festival Lumière à Lyon.
L'un des invités d'honneur de cette édition du Festival Lumière était le réalisateur américain Robert Eggers, le cerveau derrière des bijoux d'horreur folklorique gothique comme The VVitch, The Lighthouse et Nosferatu.
Avant la sortie prochaine de son nouveau film, Werwulf, un film d'horreur sur les loups-garous situé dans l'Angleterre du 14e siècle, avec l'acteur de Nosferatu Aaron Taylor-Johnson, Lily-Rose Depp et Willem Dafoe, le réalisateur s'est entretenu avec le public lyonnais pour évoquer les univers sombres et immédiatement reconnaissables qu'il a créés à l'écran.
Malheureusement, il n'y a pas eu de temps pour des questions sur son prochain projet, une adaptation du "Roméo et Juliette" de Shakespeare, et très peu d'espace a été laissé au public pour poser des questions. C'est un problème récurrent au festival Lumière et c'est dommage, car les deux seules questions accordées aux participants à la masterclass d'Eggers étaient excellentes.
Le public du festival Lumière a tout de même eu droit à rien de moins qu'une exclusivité mondiale : la première projection du début de Werwulf, précédée d'un avertissement d'Eggers expliquant que le travail d'étalonnage est complexe et qu'il était encore en train de régler certains détails en laboratoire.
Avertissement : légers spoilers sur les premières scènes de Werwulf.
Le film commence par un hurlement dans le noir, suivi d'une première transformation (et pas la dernière, comme l'a confirmé Eggers). Il y a des vomissements, des cris, des convulsions, des os qui craquent. On peut dire qu'Eggers — comme à son habitude — prend très au sérieux l'authenticité mythologique et propose quelque chose qui va bien au-delà d'une simple poussée soudaine de poils sur le visage… C'est bien plus viscéral que toutes les scènes de métamorphose de body horror que l'on a pu voir dans les précédents films de loups-garous.
Le public n'a fait qu'apercevoir la forme finale de la créature, mais il en a vu les conséquences. En l'occurrence, beaucoup de bétail mort. On voit ensuite une silhouette ensanglantée (Taylor-Johnson), revenue à une forme humaine, qui frappe à une porte et est accueillie par une femme défigurée (Depp) d'une façon pour le moins singulière, ce qui laisse penser qu'Eggers va explorer cet espace trouble où coexistent violence, animalité et sexualité.
Faites-nous confiance : on s'annonce une belle frayeur à la sortie du nouveau film d'horreur d'Eggers et, si vous avez aimé Nosferatu, il y a de fortes chances que vous trouviez aussi votre compte ici. Werwulf sortira l'an prochain, le 1er janvier au Royaume-Uni et la semaine suivante dans le reste de l'Europe continentale.
Avant de faire encore des cauchemars sous la pleine lune, voici les principaux enseignements de la masterclass de Robert Eggers.
Sur ce qu'il regarde…
"Tous mes réalisateurs préférés sont morts et je revois souvent des films. Je regarde The Innocents de Jack Clayton une fois par an, et il y a beaucoup de films auxquels je reviens régulièrement. En fait, j'ai du mal à suivre ce qui sort parfois en salles, parce que je coche petit à petit une liste de vieux films, qui ont généralement à voir avec les recherches pour ce sur quoi je travaille au moment donné."
Sur l'importance du cinéma muet…
"J'adore le cinéma muet. Tout le monde connaît l'histoire : quand le cinéma parlant a commencé, il y a eu un recul dans l'utilisation des images pour raconter des histoires et tout est devenu affaire de dialogues. Bien sûr, il y a des exceptions à cette règle. Fritz Lang a tout de suite su comment faire. Je pense que j'ai réussi avec Werwulf à faire un film dont on peut couper le son tout en comprenant l'histoire. Ce sont les images qui racontent. Werwulf est aussi en anglais moyen, un anglais archaïque, mais pour les spectateurs anglophones qui n'ont pas l'aide des sous-titres, il n'est pas vraiment nécessaire de comprendre ce que disent les personnages pour saisir le récit. Je regardais 12 Angry Men hier soir et c'est un grand film, un film porté par ses dialogues, et cela reste du cinéma. Mais je m'intéresse davantage à la manière de raconter des histoires par les images."
Sur la récurrence du motif des yeux des femmes dans ses films…
"Les yeux sont les fenêtres de l'âme… Et Anya (Taylor-Joy – The VVitch) et Lily-Rose (Depp – Nosferatu) ont de grands yeux, ça aide ! C'est parfois une discipline frustrante pour les acteurs… Dans The Odyssey, Christopher Nolan tourne avec des caméras IMAX si grandes que les acteurs ne peuvent pas se voir, et ils ont mis au point un système de miroirs pour qu'ils puissent se regarder. Mais moi, je mets toujours un petit morceau de ruban près de l'objectif, donc les acteurs doivent souvent regarder la caméra… J'aime toujours les axes de regard très serrés… Regardez Requiem pour un massacre d'Elem Klimov (Come And See) et vous comprendrez pourquoi c'est une bonne idée de faire ça !"
Sur les raisons pour lesquelles le passé l'inspire plus que le monde moderne…
"J'ai assez d'un évier de cuisine dans ma propre cuisine ! Le cinéma est toujours un miroir de la société, mais si le miroir est trop proche, j'ai l'impression que le film peut trop forcer pour dire quelque chose. Tenter de faire un film qui soit à la fois intemporel et de son temps… C'est impossible. Bien sûr, je ne vis pas dans une bulle et, si je faisais un film d'époque pour un public exclusivement d'époque, ou un film de Vikings pour un public de Vikings, ce serait un problème ! Mais en essayant de plonger non seulement dans la vraisemblance du monde physique de la période, mais aussi dans le monde intérieur de cette période, je pense que nous pouvons plus facilement voir qui nous sommes aujourd'hui et où nous allons."
Sur l'utilisation de langues spécifiques…
"La langue est toujours très spécifique dans tous mes films et j'aime la façon dont elle façonne la pensée. La langue n'est pas parfaite et ne peut pas tout exprimer. Quand on apprend d'autres langues, on apprend d'autres façons de penser. 'Oh, en Allemagne, ils ont un mot pour ce concept que j'ai du mal à décrire…'"
Sur le fait que ses films se déroulent souvent la nuit…
"Je déteste les tournages de nuit ! Plus je vieillis, plus c'est difficile ! Mais si vous faites un film de vampires ou de loups-garous, vous n'avez pas le choix. Vous savez, je n'aime pas la fin de Nosferatu, parce qu'elle ne fonctionne pas vraiment. Le monstre, le vampire lui-même, tire sa puissance de l'obscurité. Mais quand on ne voit pas le monstre, il a aussi du pouvoir. Comme dans l'Alien de Ridley Scott. Quand vous braquez une lumière crue sur le monstre, vous tuez l'illusion, parce que vous voyez alors Bill Skarsgård en maquillage."
À quoi ressemblerait un film Batman réalisé par Robert Eggers…
"Il y a une rumeur sur internet selon laquelle je travaillais sur un Batman en noir et blanc, années 1930, comme un film de détective… On ne peut faire qu'un nombre limité de films dans une vie, donc je ne ferais pas de film de comics. Mais si je pouvais en faire une infinité, ça pourrait être amusant ! Un Batmobile Rolls Royce des années 1930, ça tenterait quelqu'un ?"
Sur la création d'un nouveau monstre à partir de zéro, qui ne soit pas inspiré par un mythe ou un folklore anciens…
"Je ne suis pas très créatif ! Je lis quelque chose que je n'ai jamais vu et je le fais ! Il y a en moi cette part qui se sent liée au passé et qui a le besoin de le préserver. Par exemple, l'idée que les sorcières se transforment en lièvres est très présente dans le folklore britannique et celtique, mais en Amérique, cette idée s'est totalement perdue."
Sur la définition de ce qu'est un monstre…
"C'est toujours un reflet de nous. (…) Quel est le traumatisme qui ne meurt pas ? (…) Il y a beaucoup de réalisateurs d'horreur contemporains que j'admire, mais la référence ultime pour une créature reste pour moi Alien, 1979. Le design de (H.R.) Giger — c'est un phallus avec un vagin… C'est nous. Et en plus, la créature n'a pas d'yeux, et cela lui donne du pouvoir. C'est souvent le problème avec les films de loups-garous : le regard du loup-garou n'est pas juste et l'on comprend que c'est quelqu'un dans un costume. Avec Alien, la créature est froide, ce qui la rend plus menaçante."
Werwulf sortira le 25 décembre aux États-Unis et au Canada, et début janvier 2027 dans les salles européennes.