Le réalisateur israélien a renoncé à siéger au jury du festival international du film de Marseille, après des appels au boycott. À l’origine de la controverse, le financement partiel de son long-métrage "Oui" par des fonds publics israéliens.
Il devait siéger au jury du 37e Festival du film de Marseille en juillet. Après un appel au boycott d’autres participants et de militants pro-palestiens lui reprochant le financement partiel de son long-métrage_"Oui"_ par des fonds publics israéliens, le réalisateur Nadav Lapid y a renoncé.
Dans le film, un musicien de jazz essaie de joindre les deux bouts avec sa femme danseuse et professeure de hip-hop. Le couple vit avec leur jeune fils dans un petit appartement à Tel-Aviv et divertit l’élite politique et militaire israélienne, tandis qu'à quelques kilomètres, Gaza est totalement rasée. Après les succès militaires d'Israël, le musicien se voit confier la composition d’un nouvel hymne national pour le pays, avec des paroles saturées de rhétorique de haine.
"Oui" mêle comédie musicale, satire et drame et met en lumière l’amoralisme et le cynisme débridé de la société israélienne. Il pointe, avec ironie et dureté, sa décadence morale et son indifférence au sort des Palestiniens. La première mondiale a eu lieu au Festival de Cannes 2025, à la Quinzaine des cinéastes.
Le film a déjà été projeté dans les salles américaines et françaises. Il a été acheté par plusieurs distributeurs dans le monde, qui craignent toutefois de le sortir dans leurs pays.
Vivant en France depuis cinq ans, Nadav Lapid exprime depuis de nombreuses années une critique acerbe à l’égard de la politique de son pays et de Benjamin Netanyahu.
À travers ses films, il dénonce la censure et le fanatisme nationaliste qui se sont imposés en Israël. Son film "Synonymes" a remporté l’Ours d’or à Berlin en 2019 et "Le Genou d’Ahed" a décroché le Prix du jury au Festival de Cannes en 2021.
Le boycott visant le réalisateur est jugé par beaucoup absurde. Natalie Portman, Justine Triet, Jacques Audiard et 350 grands cinéastes ont récemment signé une lettre ouverte en soutien à Nadav Lapid, qualifiant cette démarche d’échec intellectuel. Ils estiment que "les cinéastes russes, israéliens et iraniens ne doivent pas être menacés d’effacement comme forme d’expiation pour des crimes commis par des gouvernements dont ils sont souvent les plus fervents critiques".
Euronews a rencontré le cinéaste à Chypre à l'occasion du 24e Festival international "Cyprus Film Days".
Euronews : Quel a été le point de départ de votre nouveau film ?
Nadav Lapid : L’inspiration initiale vient du tableau que l’on voit à l’écran. C’est une toile de George Grosz, un peintre allemand, communiste, expressionniste, qui travaillait en Allemagne à l’époque de la République de Weimar, juste avant l’arrivée des nazis au pouvoir. Ce tableau apparaît dans le film, intitulé « Les Piliers de la société » (1926). On peut voir qu’il a été peint à Berlin sept ans avant la prise de pouvoir des nazis. C’est un tableau excessif, très surréaliste, grotesque, une caricature qui représente les piliers de la société allemande juste avant qu’elle ne sombre dans l’abîme moral le plus profond de l’histoire de l’humanité. D’une certaine manière, il m’a donné le sentiment que nous nous trouvons au bord d’une révélation, au bord d’une destruction, au bord d’une tragédie. Je pense que nous pouvons tous nous reconnaître aujourd’hui dans ce sentiment, partout dans le monde.
Euronews : Dans votre film, on découvre la société israélienne après l’attentat terroriste du Hamas, mais aussi le génocide à Gaza. Comment décririez-vous ce moment ? Dans quelle mesure l’image que vous donnez de la société israélienne se rapproche-t-elle de la réalité ?
Nadav Lapid : J_e pense que la première question à se poser est la suivante : comment le cinéma peut-il appréhender des situations politiques cruciales ? Nous avons tous, d’une certaine manière, partout dans le monde, l’impression de traverser une période où des choses que nous ne pouvions pas imaginer, que nous n’aurions même pas pu concevoir, sont devenues notre quotidien. La question est donc, à mon sens, de savoir comment le cinéma affronte ce type de situations. Par exemple, comment le cinéma regarde-t-il la société israélienne après le 7 octobre 2023, moment où cette société va commettre un génocide à Gaza ? Et ma réponse, qui, je crois, diffère de celle qu’apporte habituellement le cinéma politique, est que plutôt que d’essayer de se focaliser sur les grandes figures politiques, plutôt que d’analyser, par exemple, Netanyahou, il faut tenter d’atteindre l’âme collective d’une nation._
Il faut, d’une certaine manière, se tourner vers la vérité. On peut trouver la vérité dans la manière dont les gens dansent et s’embrassent, dans la façon dont ils prennent leur petit-déjeuner, élèvent leurs enfants ou s’assoient dans un parc, au moins autant que dans un discours de Netanyahu. Je crois donc que "Oui" est un film qui essaie d’explorer l’âme collective de cette société israélienne après le 7 octobre. Et il tente d’entrer dans la psyché de ceux qui se considèrent comme de "bons" Israéliens" – pas les "mauvais", pas les "suspects habituels". Je ne me concentre pas, dans le film, sur les colons israéliens extrémistes, ni sur les soldats ou les religieux fanatiques, ni même sur les gens de droite. Je me concentre sur des Israéliens ordinaires, gentils, beaux, apparemment normaux, qui, bien sûr, finissent par commettre le pire.
Euronews : "Oui" combine différents genres cinématographiques pour mettre en avant les multiples facettes de ce qui se passe dans la société israélienne : de la satire au drame, de la comédie musicale au réalisme. Comment décririez-vous votre film ?
Nadav Lapid : Pour moi, "Oui" est un film qui refuse toute forme de catégorisation, toute classification simple. Sous cet angle, je dirais que c’est un film de fiction "sous stéroïdes". Il ressemble à la vie, qui, elle aussi, refuse d’entrer dans des cases. Le film est une histoire d’amour, un film politique, un film existentiel, un film de guerre, une comédie musicale. Il est mille choses à la fois. Je ne crois pas qu’il existe un seul genre cinématographique auquel on ne puisse le rattacher. Si je devais résumer, je dirais que "Oui" contient deux films principaux : un film d’amour et un film d’horreur politique. D’une certaine façon, la question est de savoir si l’amour, la beauté, l’intimité, la bonté peuvent exister tandis que de telles atrocités sont commises. Plus le film avance, plus l’histoire d’amour recule devant le film d’horreur politique. Et la réponse à cette question est en quelque sorte "non" : elles ne peuvent pas coexister.
Euronews : Comment peut-on vivre dans une telle société lorsque toutes ces atrocités se déroulent autour de soi ? Peut-on mener une vie normale ?
Nadav Lapid : Je dirais que la réponse que donne le film à la question de savoir s’il est possible de vivre normalement dans de telles conditions réside dans l’idée que tenter de normaliser ce qui ne doit pas l’être constitue précisément le problème. Au cœur du film, il y a ce couple, le musicien et la danseuse. Oui, ils essaient de mener une vie normale. On peut les comprendre. Qui ne voudrait pas passer une soirée calme, ordinaire ? Mais cela se produit alors que des atrocités terribles sont commises à une heure de route de l’endroit où ils sont assis dans un parc avec leur enfant, ou lui montrent la mer pour la première fois. Cela se produit parce que la situation est d’une grande complexité. Peut-on condamner un père qui veut montrer la mer à son bébé pour la première fois ? Peut-on condamner quelqu’un qui veut emmener son enfant au parc ? Peut-on condamner quelqu’un qui veut aimer, qui veut être heureux ? Mais pendant que tout cela se passe, si l’on tend l’oreille, on peut entendre les bombes tomber sur Gaza. Et dès lors, tout cela devient obscène.
Euronews : Quelles ont été les réactions dans votre pays après la sortie du film ? J’imagine que personne n’a dû en sortir satisfait, ni la gauche ni la droite…
Nadav Lapid : Je suis, d’une certaine manière, très heureux, voire fier du fait que "Oui" n’ait pas été conçu pour satisfaire l’un ou l’autre camp politique. Le jour où l’un de mes films sera projeté lors d’un meeting d’un parti, y compris celui pour lequel je vote, je saurai que j’ai échoué. Je pense que le rôle d’un artiste est de se tenir en un seul endroit : dans la contradiction. À partir du moment où il apporte une réponse définitive, où il se range dans un camp, il devient, selon moi, un auteur de films simplistes, voire de propagande. "Oui" est un film projeté dans le monde entier. Partout, il a suscité des réactions intenses, des discussions dures, passionnées. Il a divisé le public en deux : ceux qui admiraient profondément le film, en étaient bouleversés et employaient toutes sortes de formules extravagantes pour décrire leur expérience, et ceux qui étaient furieux.
En Israël, la situation a évidemment été encore plus brutale : le film et moi avons été durement condamnés par l’idiot de ministre israélien de la Culture, qui a produit une vidéo spéciale pour m’accuser de nuire à nos soldats, lesquels, selon lui, sont saints et purs. Il a juré solennellement au peuple israélien que, tant qu’il serait en poste, je ne recevrais pas un seul centime du budget de l’État. Cela m’est parfaitement égal. Je crois que c’est déjà une excellente raison d’aller voir le film. Je pense que nous avons oublié – nous oublions parfois – quel est le rôle du cinéma et de l’art. Le cinéma a pour objectif, avant tout, de nous confronter à nous-mêmes.
Euronews : À propos précisément de ce rôle du cinéma et de la situation à Gaza, Wim Wenders a déclaré, lors du récent Festival de Berlin, que les cinéastes et les organisateurs devaient rester à l’écart de la politique et faire le travail des êtres humains, pas celui des responsables politiques. Que pensez-vous de cette déclaration ?
Nadav Lapid : Certains films de Wim Wenders m’ont énormément influencé lorsque j’ai commencé à tourner. Comme pour beaucoup d’autres réalisateurs, il occupe une place à part dans mon cœur. Je ne partage évidemment pas cette opinion. Je ne comprends pas ce que signifie être coupé de la politique. La particularité d’un film comme "Oui" , c’est que tout y est politique et que, dans le même temps, rien n’y est politique. Le baiser du matin est politique, et peut-être qu’un monologue politique est en réalité très intime et personnel. Je veux croire que ce que Wim Wenders voulait dire – même s’il l’a peut-être mal formulé – c’est que les cinéastes doivent refuser toute identification politique simpliste. Qu’un film ne doit pas être un article audiovisuel, mais une déclaration audiovisuelle ; que les films doivent insister pour aller au-delà de la simple prise de position politique. Sur ce point, je suis d’accord.
Ensuite, quand je regarde le chaos de notre époque, le monde dans lequel nous vivons, et que je vois les films qui sortent, j’ai le sentiment que, au lieu d’assumer le rôle classique des artistes, qui consiste à être en avance sur les événements ou à se jeter dans le feu pour l’affronter, beaucoup de films – la grande majorité d’entre eux – sont devenus une sorte de sédatif. Ils se sont transformés en calmants et, de ce point de vue, ils collaborent d’une certaine manière avec les atrocités.
Euronews : Quel commentaire faites-vous, dans ce film, sur l’art et les artistes ? Vos protagonistes sont des artistes qui choisissent d’exprimer de différentes façons leur soumission au pouvoir, au pouvoir politique et militaire. Ils sont prêts à tout pour le satisfaire et gagner ensuite l’argent nécessaire à leur vie. Quel est, selon vous, le rôle de l’art face à la politique et au pouvoir, et à tout ce qui se passe autour de nous ? Doit-il dire "oui" à tout ?
Nadav Lapid : Je crois que les artistes ont une très haute opinion d’eux-mêmes. Ils aiment penser qu’ils sont meilleurs que les autres et que, tandis que les autres crient "oui" en rejoignant le pire des camps politiques, incapables de résister, eux se tiennent au sommet d’une montagne, à distance, ou en résistance. Si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous vivons pourtant une époque où l’art et les artistes sont plus faibles qu’auparavant. La place et le prestige de l’art ont changé. Nous vivons dans des sociétés qui vénèrent le pouvoir et l’argent. On a parfois le sentiment qu’elles n’ont pas vraiment besoin de l’art ni des artistes. Dans ces conditions, les artistes se retrouvent dans la même position que tout le monde : ils essaient de survivre, d’instaurer une forme de normalité dans des lieux où elle n’existe pas. Ils rampent comme les autres, en espérant recueillir quelques miettes des somptueux banquets des puissants. Le film dresse donc le portrait d’un artiste, mais sans ce regard narcissique de l’art, sans ce regard des artistes fasciné par leur propre reflet.
Euronews : Le titre du film est "Oui". À quoi, vous, dites-vous oui ?
Nadav Lapid : Je pense que le "oui" est, d’une certaine manière, peut-être la tragédie de notre existence. Qui ne veut pas dire "oui" ? Parfois, j’ai le sentiment que nous sommes – que je suis – devenus dépendants du fait de dire « non » à tout. C’est terrible, car qui ne veut pas dire "oui" à la vie, "oui" à sa beauté, "oui" aux couleurs, "oui" au soleil, "oui" à l’été, «"oui" à la mer, "oui" aux fruits, "oui" aux légumes ? Nous sommes à Chypre, vous pouvez le ressentir. Comme en Israël, nous avons des légumes et des fruits magnifiques, tout est si savoureux et si vivant. C’est merveilleux. On commence ainsi à dire "oui" à tout cela et l’on finit par danser avec le diable.
Euronews : Avec tout ce qui se passe à Gaza, au Liban et au Moyen-Orient, mais aussi avec les réactions dans le reste du monde, comment vous sentez-vous en tant qu’Israélien ?
Nadav Lapid : Je crois qu’être Israélien aujourd’hui est presque impossible. C’est presque impossible, d’abord, à cause de ce que fait Israël. C’est aussi presque impossible parce que, selon moi, les gens cherchent toujours à diviser les choses en deux. Je ne peux parler que pour moi. Tout mon parcours de cinéaste est une danse de haine et d’intimité avec mon pays. Je ne suis pas Che Guevara. Qui l’est ? Mais j’ai payé le prix et pris des risques pour défendre mes positions et réaliser les films que je fais. Je crois que les gens manquent souvent de complexité de ce point de vue et ne parviennent pas à voir autrement qu’en noir et blanc, en oui et non. Ce n’est donc pas facile d’être Israélien aujourd’hui, mais il ne faut pas non plus trop s’apitoyer sur son sort.
Euronews : Avez-vous eu du mal à trouver un distributeur ? Avec un film comme celui-ci, il est difficile d’obtenir une distribution, non seulement en Israël, mais aussi en Europe et aux États-Unis.
Nadav Lapid : Oui, il n’a pas été facile de trouver une distribution pour le film, parce que nous vivons à l’ère de la peur. C’est peut-être ironique, car le film traite lui aussi, d’une certaine manière, de la peur. Nous avons été confrontés à une immense, une infinie peur, principalement de la part des institutions cinématographiques, pas des spectateurs ni du public, ni même des critiques, mais parfois des institutions. J’étais sans doute un peu naïf à ce sujet. J’ai toujours pensé que lorsque l’on dirige une grande institution, on dispose d’un degré de pouvoir qui vous donne de la liberté et peut vous donner du courage. J’ai découvert que, plus on a de pouvoir – je généralise, bien sûr –, plus on devient craintif. Oui, nous faisons face à une peur immense, mais aussi à un courage immense.
Euronews : Avez-vous trouvé un moyen de faire face à tout ce qui se passe autour de vous ? Dans le film, les artistes abandonnent tout. D’autres se vengent de ce qui s’est passé. Avez-vous, vous, un mécanisme personnel pour gérer la situation actuelle ?
Nadav Lapid : Évidemment, ce n’est pas un film qui propose une solution claire. Ce n’est pas un film qui se termine en vous disant que vous devez faire ceci ou cela, ou qui vous donne une recette pour résoudre le problème. Ce n’est pas ce genre de film. À la fin, les personnages partent. Moi, j’ai quitté Israël il y a cinq ans. Je vis une forme d’exil à Paris. Mais cela ne signifie évidemment pas que ce soit une solution pour tout le monde. Pour moi, s’il y a une solution ou un certain niveau d’espoir dans le film, c’est d’abord le fait qu’il y a de l’amour. Je pense qu’il y a beaucoup d’amour. En ce sens, c’est un film qui commence par un baiser et se termine, à mes yeux, par le geste le plus romantique possible aujourd’hui. L’autre chose, c’est la liberté du réalisateur et la liberté du film. Je suis convaincu qu’on peut parler de choses très sombres et énigmatiques, mais que tant que le film reste vivant, libre, sauvage, anarchique, punk, il y a de la vie. Et là où il y a de la vie, il y a de l’espoir.